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Le Lac Des Passions Assassines

Préface du Professeur François Zonzambe, spécialiste de littératures française et comparée à l’université de Bangui.

Le lac des passions assassines” du docteur Adolphe PAKOUA de Bilolo est un roman historique où culmine le récit d’une légende centrafricaine expliquant l’origine d’un lac de caîmans devenu lieu de pèlerinage et touristique.
Sous une forme romanesque et légendaire, le docteur Adolphe PAKOUA, retrace l’histoire du Centrafrique au plan politique, économique, social et religieux, à travers les principaux personnages et évènements suivants :
Au plan économique : Michel Moribéna, grand planteur de café ( trois hectares au lieu d’un dès la première année ), représente les braves paysans, longtemps victimes de violentes répressions à l’époque coloniale, à cause du faible rendement de la culture du latex. Grâce à la nouvelle plante miracle que constitue le caféier, ces braves paysans vont sortir enfin de la misère et de l’humiliation. C’est ainsi que Michel Moribéna, qui a gagné un gros lot après la vente de son café, va s’offrir un grand poste radio qui fera la fierté de tous les habitants du village Adoumatchali.
Au plan social et religieux : les paysans vont désormais envoyer leurs enfants à l’école, dans des tenues décentes et propres. Grâce au révérend père Martin, l’évangélisation des villageois ou indigènes va se développer. Ainsi, le révérend père Martin, à propos de Moribéna témoignera : ” Michel Moribéna est un chrétien modèle, délivré du fétichisme et des pratiques des croyances indigènes.”
Au plan politique : le récit légendaire du lac aux caïmans symbolise l’organisation politique de l’Etat centrafricain après l’indépendance. Ainsi le lac symbolise tout le territoire centrafricain; le caïman mystique et légendaire du lac symbolise le chef suprême de l’Etat; le caïman métamorphosé le plus puissant symbolise le premier chef du gouvernement. On l’appelle Polokamba. Le caïman métamorphosé chargé de la protection du lac se nomme Faganza et symbolise tous les Etats-majors de l’Armée de terre, de l’air, de la gendarmerie, et de la police nationale. Les autres caïmans métamorphosés symbolisent les ministres et les hauts cadres de l’Etat, soumis à la hiérarchie supérieure. Les habitants des villages environnants du lac symbolisent toutes les populations des provinces et de la capitale Bangui, livrées aux douloureuses piqûres des moustiques dans les zones marécageuses où poussent pourtant, comme des champignons, de belles villas, d’un luxe insolent, au bénéfice des deuxièmes, troisièmes et quatrièmes bureaux, etc.
Dans cet environnement légendaire, son Eminence Sionikoli, l’un des hommes-caïmans les plus redoutables, envoûté par la beauté féerique de Farina, jeune femme de dix-huit ans demeurée vierge et très fidèle à la tradition ancestrale, va se faire piquer à mort par les moustiques, pendant toute une nuit blanche passée au domicile de la dulcinée, sans avoir eu le plaisir de goûter au fruit convoité, strictement interdit par la tradition. Tandis que Faganza, son grand ami et collaborateur, tout aussi tout puissant homme-caïman sera victime d’un complot et terminera piteusement sa vie en exil, au village Bomba, en compagnie des paysans qui lui feront voir le mauvais visage de l’Etat laquais, qu’ils comparent à “la sécheresse qui brûle les semences et les récoltes”, et au “paludisme qui consume le sang du malade”.
Quant à Sophia, jeune femme de vingt-cinq ans, pourtant bardée de diplômes, très chaste et pudique, elle va dans un premier temps, grâce à son humilité et sa modestie, se contenter d’effectuer de petits travaux domestiques chez Moustapha, directeur d’un comptoir d’achat et de vente de diamants, où elle finira par se faire employer comme comptable, après un brillant test de recrutement, sans corruption ou autres formes de faveur, à l’instar de bon nombre de femmes de la capitale laquaise.
Usant très habilement d’un humour parfois sarcastique et d’une ironie cinglante, à travers un style à la fois narratoire et pittoresque, d’un ton comique, tragicomique et élégiaque, le docteur Adolphe Pakoua, dans ” Le Lac des Passions Assassines “, armé d’un arsenal de vocabulaire et d’expressions riches et variés, nous fait revivre ici, dans un français spécifique, teinté de “centrafricanisme”, les réalités, réelles et fictives, centrafricaines, de l’époque coloniale et celles d’après l’indépendance du 13 août 1960.