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    LA CRISE DE L’ENDETTEMENT — Le commentaire de l’invité


    Par Eric Gabus
     

     

    Depuis l’année 2007, le monde est entré dans une crise économique dont l’origine est à la fois financière, politique et morale ; ne s’agit-il pas à proprement parler d’une crise de civilisation ?  Les événements récents attirent notre attention principalement sur les facteurs relatifs à l’endettement généralisé des économies occidentales, et depuis quelques mois plus particulièrement sur celui des pays du sud de l’Europe : Grèce, Portugal, Espagne, Italie ; même la France n’est pas épargnée.  Notre préoccupation principale est de ce fait devenue celle de la solidité de la zone euro dont l’avenir de la monnaie est désormais en question. 

    L’Europe ne se sent plus en sécurité, et ne le sera plus aussi longtemps que l’on ne trouvera pas les remèdes adéquats en vue de remédier à une croissance stoppée et à un chômage grandissant.  Il convient pour ce faire d’apporter des réponses nouvelles en vue de soulager les problèmes économiques et sociaux des peuples.  Pour y parvenir, il convient  de revenir au fondement de la crise qui a pris racine dans un phénomène nouveau : celui de la mondialisation.  Les changements qu’elle apporte à nos modes de vie, et essentiellement à nos modes de consommation, sont à concevoir simultanément avec la perte de la domination de l’Europe qui en résulte.  La mondialisation trouve son origine dans les développements autant technologiques que scientifiques de la société.  Ils ont profondément modifiés les comportements sociaux de l’humanité toute entière.  Nous ne sommes plus en mesure d’entraver la globalisation ; notre devoir, avec un esprit ouvert, est d’aménager les nouveaux développements qu’elle suscite.

    Nos choix sont à concevoir plus en fonction de ce qui se passe sur le plan concret des expériences économiques que d’inventer ou répéter sur le plan des idées les théories et les dogmes qui ont empoisonné le siècle précédent.  A ce jour, notre problématique consiste essentiellement à trouver les limites de l’Etat social conçu par nos prédécesseurs.  Nos économies se trouvent désormais en compétition avec celles des pays en voie de développement et leur éveil récent, fruit de l’avancée technologique que notre civilisation occidental a créée.  C’est par la vertu d’une certaine conception des droits de l’homme que nous sommes parvenus à asseoir nos progrès.  Nous avons promu et continuons à vouloir promouvoir une civilisation en recherche d’égalité et motivée par un objectif : l’accroissement du bien-être et de la solidarité entre les hommes.  Sur le plan politique, ce fut la mise en œuvre de la liberté des citoyens, laquelle se traduit sur le plan économique par la volonté d’ouvrir toutes les frontières qui séparent les hommes. L’ensemble de ces objectifs, quoique partiellement réalisés, ont eu pour conséquence la fin des dominations économiques de l’Occident et la fin des privilèges qu’elles engendraient.

    Dans ce contexte, les politiques économiques et sociales de l’Europe devront s’adapter à l’amélioration des conditions de travail et du standard de vie des peuples de la planète.  A cet égard l’homme occidental, après trente années d’insouciance matérielle, doit revenir aux enseignements de base d’une science économique qui lui a permis de développer ses richesses.  Les fondements de la science économique nous enseignent que toute économie repose sur une discipline : celle de l’épargne ; dès lors,  les politiques d’endettement laxistes pratiquées depuis trente ans nos amènent à revenir aux règles de base de cette science.  Il appartiendra aux économies les plus endettées de revoir leur politique budgétaire et fiscale.  Et Il revient aux pays qui se sont dotés d’une monnaie commune, l’euro, d’exiger un leadership commun afin de rétablir une discipline économique, monétaire et fiscale en cette région du globe.  Cette réforme ne se fera pas sans la création de règles communes et de nouvelles institutions, qui devront respecter les différences culturelles existantes, ainsi que le poids divergeant des économies nationales.

    Faute d’avoir pris à temps les mesures que la situation lui imposait, la zone euro se trouve à ce jour prise dans une spirale qui risque de la conduire à son éclatement et menace de l’entraîner dans une dépression économique de grande ampleur.  Dans une époque de mondialisation, ce mal pourrait s’étendre aux économies avoisinantes, voire à l’économie mondiale.  En juillet dernier, un sommet franco-allemand avait certes pris conscience de la dimension du problème, sans toutefois juger l’importance réelle des échéances en cours sur le plan de l’endettement des Etats.  De ce fait les décisions prises se limitèrent à la formulation de quelques principes.  Dès la fin septembre, après la Grèce, le Portugal, l’Espagne et bientôt l’Italie ne furent plus en mesure de rembourser leurs dettes, et le taux de refinancement de ces pays allait monter à des niveaux usuraires.  Cette situation allait inévitablement affaiblir le système bancaire européen, voire mondial.

    L’œil du cyclone se situe à ce jour au centre de la zone euro.  La tempête résulte d’une perte de confiance des créanciers qui voient certains Etats dans l’impossibilité apparente de limiter leur endettement et de rembourser leur dette.  Les marchés financiers désormais pratiquement inaccessibles pour les pays faibles, la première politique consiste à prendre des mesures d’économie drastiques.  Il faut bien le constater, l’urgence de calmer la tempête qui règne dans les marchés empire de jour en jour et conduit à des mesures de rigueur.  Dans ce climat chacun se plaît à donner son grain de sel sur les mesures à prendre.  Se précipitent au portillon : des experts de toutes sortes, des politiques politiciens opposant remèdes de droite et de gauche sur la base d’idéologies périmées, des nationalistes à tout crin qui ne voient la solution des problèmes que dans des replis sur soi égoïstes, des brocanteurs proclamant un haro sur toutes les dépenses, des défenseurs américains acharnés des droits individuels qui s’érigent contre les droits sociaux parce que contraires à la Constitution.

    Toutes ces critiques trouvent leur origine dans une morale éculée et dépassée.  Ou encore dans une éthique reposant sur la défense des souverainetés nationales, alors que les vrais problèmes se posent dans des faits bien ancrés dans la réalité et révélateurs d’un monde en quête d’ouverture et de liberté.  Nous ne nions pas l’utilité de ces discussions de café du commerce, mais là n’est pas le lieu de discussion approprié quand la maison européenne est en feu.  La sagesse nous enseigne que le lieu de délibération sérieux se trouve dans un cadre institutionnel, là où les esprits rationnels sont à la recherche d’une volonté d’action hors des théories, dogmes ou cadres politiques partisans.  Seules des politiques volontaires en recherche d’une action constructive et solidaire sont utiles dans une société en voie de mondialisation.

    En cette fin d’année 2011, l’état de la crise est suffisamment avancé pour que le politique se fasse une opinion sur la façon de sortir de l’abîme.  Des principes d’actions ont été énoncés lors des dernières rencontres du G 8 et du G 20, toutefois leurs modalités pratiques sont encore à définir.  Le plus urgent est certes, d’abord de freiner les dépenses excessives des Etats, ensuite d’écarter les politiques populistes empreintes d’égoïsme et de repli sur soi, enfin d’apporter un frein aux dépenses sociales déraisonnables du passé principalement dans le domaine de la santé et des retraites.  Ces bases assurées, notamment après un grand nettoyage du système bancaire, les gouvernements devront alors par des politiques fiscales appropriées développer des enveloppes d’investissements structurelles favorables à une nouvelle croissance de l’emploi et à la réalisation de projets sociaux économiquement rentables.

    Dans les circonstances présentes, les politiques européennes sont encore trop attachées à la doctrine de la souveraineté des Etats, et à des règles surannées qui supposent l’emploi de la force dès que se développent des résistances contre les idées dominantes.  Dans une civilisation mondialisée, et qui refuse le recours à la force, il convient de développer des systèmes de communication structurés qui incitent à des actions volontaires prises en commun.  Les nouvelles formes de vie en gestation demandent à se développer sur la base d’un sens authentique de la solidarité.  Pour ce faire, il convient de dépasser les particularismes au profit d’une éthique attachée à la promotion d’un universalisme égalitaire qui suscite des actions bonnes et conforme aux désirs de rayonnement de chacun.

    Dans cette optique :  

    1)    Les politiques économiques de la zone euro doivent être conçues dans l’esprit de solidarité qui a été à la base de la création d’une monnaie commune.  Dans un monde en voie de mondialisation, l’impératif de la solidarité s’impose.  Il convient de résister à tout prix aux tentatives affichées d’éclatement de la zone monétaire. Les pays en difficulté ont été les premiers à reconnaitre la nécessité de la zone euro.
    2)    Ce premier effort, à l’échelon des Etats–nations, a rendu possible l’élaboration  des plans de rigueur et redressement économique, fondés sur des accords entre tous les intéressés.  Ce résultat fut obtenu sans contrainte extérieure et dans le sentiment de retrouver une unité nationale perdue : preuve en est que la plupart des Etats s’orientent vers des gouvernements d’union nationale.  Les querelles internes disparaissant devant l’urgence de solutions à trouver pour sauvegarder le bien commun.

    3)    Ces efforts sont cependant insuffisants dans des économies largement ouvertes sur un plan régional et mondial.  L’intervention des institutions européennes est indispensable : il leur appartient d’apporter les aides financières nécessaires afin d’éviter les effets pervers des politiques de déflation acceptées.  L’intervention des institutions internationales est également la bien venue pour garantir immédiatement la liquidité des marchés financiers, la solvabilité des débiteurs et assurer le financement des investissements de restructuration nécessaires au redressement des économies affaiblies.

    4)     Ces nouvelles orientations devront se réaliser dans des pratiques délibératives et justificatives, sous les prémisses de la recherche par chacun d’une action à mettre en œuvre d’un commun accord.  L’identité européenne ne peut avoir d’autre sens que celui d’une unité au service de la multiplicité.  L’originalité de chaque pays membre constitue son ossature.  S’il appartient au couple franco-allemand de prendre certaines initiatives, l’action ne devrait jamais avoir lieu, comme à ce jour, sans une délibération préalable de tous les pays membres.  La volonté d’aboutir des gouvernements constitue le préalable à des délibérations rationnelles, lesquelles présupposent à leur tour un désir d’union de l’Europe dans les sphères de l’économique, du social et de l’administratif, appuyée certes sur l’arrière-plan culturel de chacun et son expérience historique particulière.

    5)    Les politiques au niveau européen se sont portées sur l’examen des pays en difficulté qui ont tous revu leur budget 2012 avec l’aide de Bruxelles.  Une aide par tranches successives a été accordée et promise à la Grèce.  Des facilités de crédit par l’extension de swap lines en dollars ont été décidées par les banques centrales (BCE, Fed, BoE, BoJ, BNS,…) dans le but d’accroître les liquidités.  La solvabilité de l’euro zone a fait l’objet des résolutions Meckel-Sarkozy : test des banques, aide au soutien des dettes des Etats souverains, notamment par la création du Fonds européen de stabilité financière (FESF), achat régulier d’obligations d’Etat par la BCE ou le FESF, projet de taxe sur les transactions financières.

    6)     Sur la base de ces plans, notamment en vue de combler les écarts de taux d’emprunt entre les différents Etats européens, beaucoup reste encore à faire.  Cet écart témoigne du manque de solidarité existant entre les nations.  Les marchés indiquent présentement leur manque de confiance dans la réalisation des plans proposés.  Il s’agit cependant plus de solutions techniques à construire que de motivations politiques à justifier.  L’essentiel du problème réside dans la réticence des Allemands d’accorder à la Banque centrale européenne le statut d’une banque de dernier recours (of last resort) et ce faisant de lui donner le pouvoir d’imprimer des billets de banque.  Cette dernière technique a été pratiquée avec un grand succès par la Fed depuis 2008, puis la BoE, et, dernièrement même par la BNS.  De graves dangers de récessions ont été ainsi évités.  L’Allemagne ne peut justifier ses réserves que sur la base d’une expérience historique qui eut lieu dans des circonstances totalement différentes. Sa prudence se justifie d’autant moins après les mesures budgétaires restrictives annoncées par tous les pays de la zone euro.  L’Allemagne est-elle réellement prête à faire sauter le système monétaire européen pour des motifs égoïstes de non partage de ses richesses ?  A cet égard, pour éviter une dépression, il est urgent d’arrêter les statuts du FESF, institution qui devait entrer en fonction au début 2012.  Aussi longtemps que les garanties qu’il est supposé offrir ne sont pas spécifiées (système d’assurance des pertes, garantie partielle en or,…), il est vain d’attendre une contribution des pays du BRIC au soutien de l’euro.  Et s’éloigne également la possibilité d’émettre des euro-obligations tellement souhaitées par les marchés.

     

    En conclusion, n’est-il pas opportun de nous rappeler que l’Europe n’est pas seulement une réalité économique riche de biens, de savoirs techniques et de connaissances scientifiques à transmettre et à faire fructifier dans un monde en voie de globalisation ?  L’Europe est en même temps un projet de société, riche de qualités sentimentales et rationnelles susceptibles de contribuer de façon significative à la nouvelle civilisation mondiale en voire d’unification.  Nous avons à rappeler à une humanité à la recherche d’une meilleure entente entre les hommes que la paix et les bienfaits qu’elle apporte passe obligatoirement par une confrontation des cultures et des idées.  Les problèmes actuels demandent à être construits dans un dialogue dans lequel chacun affirmera sa volonté d’aboutir en vue de dégager une action commune. Le renoncement à la force désiré par tous repose sur une confiance qui ne pourra se réaliser en fait qu’à travers le dialogue et l’action des institutions déjà créés et à créer.
    Mais il faut bien le constater, nous avons hérité d’une société où le juridique commande et contrôle nos actions.  Certes, la recherche de la justice est une priorité sociale.  Prioritaire certainement, mais est-elle le monopole de l’Etat ?  Car, hélas le poids de l’appareil des lois est lourd et complexe.  Les opposants à la mondialisation s’abritent derrière ces paravents ; il leur est toujours possible de trouver dans l’arsenal légal une clause qui permet de bloquer les progrès en marche.  L’évolution rapide de nos sociétés ne devrait pas être victime de l’inadaptation du droit aux technologies nouvelles.  Il serait par conséquent souhaitable que la justice de l’Etat puisse s’exercer dans et par des procédures nouvelles conformes à la modernité.

    Nous avons à donner au politique la possibilité d’expérimenter certaines actions en dehors du lourd appareil juridique qui rend souvent impossible la mise en œuvre de l’action désirée par la plupart.  Un modus vivendi acceptable par tous est à rechercher dans le domaine procédural.  La naissance de règles nouvelles pourrait être adoptée si elles prennent naissance dans un cadre de discussion reconnu par la rationalité de ses démarches et reconnu en général comme promouvant des solutions acceptables par la grande majorité.  Il nous suffit d’imaginer des expérimentations correctes et des solutions correctes prenant corps dans des institutions éventuellement non gouvernementales, voire des organisations indépendantes comme les  Banques centrales.  Il nous faut en effet, dans la société de communication dans laquelle nous vivons, avoir la possibilité de réaliser des actions dans les délais prescrits par la marche de l’économie.  La connaissance du monde que nous acquérons à la vitesse de la lumière (qui est celle de nos appareils informatiques) doit laisser place à une imagination capable de s’exprimer collectivement dans des délais rapides, tout en respectant les conditions rationnelles et raisonnables de la délibération.

    En définitive, la crise de l’endettement ne serait-elle que le reflet d’une crise de la justice et de son appareil, à laquelle s’ajouterait une crise de solidarité mondiale ?

    La monnaie est omniprésente dans la vie moderne, c’est un fait.  Notre analyse nous conduit à la conclusion que sa masse est insuffisante dans les circonstances présentes. Toutefois sa création, en d’autres termes la production de monnaie avec son risque d’inflation, pose problème : sur les plans économiques et financiers, mais aussi soulève des questions morales liées au respect universel des droits de propriété.

    Dans ce contexte, la remise en ordre des systèmes monétaires international et européen s’impose en vue de rétablir la solidité financière.  Cette remise en ordre devra se faire dans le respect d’un système d’économie de marché tout en mettant l’accent sur la responsabilité des acteurs à tous les niveaux.  Les déséquilibres économiques actuels menacent la vie et le bien de millions de personnes ; ils ont créé des désordres financiers  liés à un endettement excessif.  L’abandon par le système monétaire d’un système sous-jacent, qui faisait référence à une composante métallique reliant valeur marchande et valeur financière, n’est pas étranger au désordre présent : une conférence internationale reprenant les bases de l’accord de Bretton Woods pourrait y remédier.

    L’Europe doit avoir la volonté d’instaurer un système monétaire et une devise qui donneront au citoyen le choix d’utiliser la meilleure monnaie internationale.  Les troubles présents de la zone euro ne reflètent pas le déclin de l’Europe, mais la difficulté de construire régionalement une civilisation mondiale.  N’est-ce pas là le réel défi à relever ?  Certes, les relations de l’homme avec l’argent ont toujours été ambigües : l’argent nous aide au cours de nos vies à réaliser nos désirs, mais il est aussi cause d’instabilité et destructeur de valeurs.  Nos pouvoirs de contrôle sont limités, mais n’est-ce pas en apprenant à mieux le connaitre et en pensant moins à lui que nous jouirons mieux de la vie ?

     

    Eric Gabus
    Ancien Directeur Général à Nestlé,
    ancien Deputy Chairman au
    Crédit Suisse First Boston à Londres

     Novembre 2011

     

     

     

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