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    De la sanction des marchés financiers à l’encontre des Etats

     

    Tels ces maîtres de l’enseignement qui, en France, s’insurgent contre l’évaluation de leurs capacités professionnelles, des politiques s’émeuvent parfois des jugements portés par le monde de la finance sur la conduite des Etats à qui celui-ci porte pourtant secours.

    En matière de dérives, la finance a certes peu de leçons à donner. On s’accorde à reconnaître que l’alternance de périodes d’euphorie et de dépression des marchés financiers n’établit pas le meilleur équilibre souhaitable. L’autorégulation dont ils seraient porteurs a montré ses limites en 2007-8, notamment en raison des erreurs d’anticipation de leurs principaux acteurs. Mais peut-on pour autant se passer de leurs appréciations ?

    La démocratie a atteint le stade où 1 ressortissant national en âge de raison = 1 voix. Dans le monde de la finance, cela se traduit par 1 créancier = 1 voix. L’épargnant, le déposant choisit son débiteur selon le jugement qu’il se fait (ou qu’on lui fait partager) sur la solvabilité de ce dernier et des avantages financiers attendus.

    Dans la crise actuelle de surendettement public, d’aucuns préconisent en Europe un retour à une situation où les Etats n’auraient plus à se soumettre à ce choix des créanciers par des emprunts directs auprès des banques centrales. Ces Etats économiseraient ainsi les primes de risques se traduisant par des intérêts élevés, sans parler des commissions qui accompagnent les opérations d’emprunt sur les marchés. Les refinancements incontournables de la dette se feraient alors au moindre coût.

    Le problème est désormais celui-ci : le surcoût du passage des Etats par les marchés monétaires et des capitaux pour se financer a-t-il une contrepartie sociale ? Les avantages pour les intermédiaires financiers étant évidents, seule se pose la question de l’intérêt pour le reste de la collectivité. En d’autres termes, quel service cette dernière en retire-t-elle ?

    On peut éluder la question en se réfugiant derrière des principes, néolibéraux ou autres. Tel, par exemple, celui qui postule que l’Etat et les autres collectivités publiques sont des acteurs comme les autres et, à ce titre, doivent se soumettre aux règles de droit commun.

    Parmi les services qu’on peut attendre d’un passage obligé des Etats par les marchés pour emprunter, on peut s’interroger sur celui qu’on pourrait attendre des sanctions de ces marchés pour contenir l’inflation (dans la mesure où celle-ci, utile pour diminuer la dette, devient contreproductive dès lors qu’elle n’est plus sous contrôle).

    En période d’euphorie, la question est sans objet : les banques privées sont le principal moteur de l’expansion du crédit avec pour conséquence la hausse des prix des actifs financiers (qui participe elle-même de cette expansion). En période de crise, comme actuellement, ces mêmes banques s’engagent au contraire dans une contraction du crédit en réponse notamment au sentiment de méfiance de leurs déposants. Dans leur effort de survie, elles ont alors tendance à freiner leur participation à ces opérations triangulaires qui consistent pour elles à prêter aux Etats surendettés en s’appuyant sur les facilités avantageuses qu’elles peuvent se procurer auprès de la banque centrale et aussi sur les achats par cette dernière de titres de créances publiques qu’elles émettent et dont les marchés ont du mal à absorber.

    S’il peut bien y avoir une complicité tacite entre les trois acteurs dans ce mode de refinancement de la dette publique, il n’en demeure pas moins que les banques privées tendent à limiter ce genre d’opérations par crainte de ne plus pouvoir répondre à tous leurs engagements. Dans de telles circonstances, le secteur bancaire devient bien un frein à la création monétaire par la banque centrale ; il n’oublie plus ses clients que sont les déposants d’épargne et dont la confiance dans la monnaie est primordiale. A travers les banques privées, se décline de fait le principe de 1 créancier = 1 voix.

    Ce frein à l’expansion monétaire pourrait néanmoins être moins efficace que par le passé. Avec la mondialisation des échanges, la création monétaire excessive n’a plus l’impact sur les prix à la consommation qu’elle avait autrefois : les pays concernés trouvent à bon compte dans les économies émergentes les biens manufacturés et les services marchands pour répondre à l’augmentation de la demande induite par une telle création monétaire [1].

    Une certaine inflation devrait en résulter néanmoins : le prix des matières premières augmente, celui de la terre et de l’immobilier aussi, sans parler des autres biens et services qui ne s’importent pas, tels les dépenses de santé et de formation.

    Ces nuances apportées, on n’en retiendra pas moins que la préoccupation des banque de ne pas déstabiliser leurs clients (soit comme déposants, soit comme emprunteurs) est de nature à limiter la création monétaire via le secteur financier en comparaison avec celle qui peut s’effectuer sans contrainte dans le cas de figure où l’Etat surendetté emprunte directement à la banque centrale (comme dans le cas des Etats-Unis).

    L’obligation faite aux Etats de se refinancer via les marchés financiers a, on l’a vu, un coût : il est celui de l’expression des créanciers sur la conduite des finances publiques. Elle s’exprime au travers des banques et des autres acteurs du secteur. Les agences de notation y participent bien évidemment. Dans toute crise, celles-ci ont toujours joué le rôle de bouc émissaire. Elles ne font cependant pas plus que cristalliser des opinions, comme celles de consommateurs qui, au travers d’associations, s’expriment sur les qualités et les défauts des produits manufacturés, voire des citoyens qui, au travers de partis politiques, font de même pour ce qui est de la conduite de la nation.

    La question centrale est en fait celle-ci : faut-il se référer ou non au jugement des acteurs, particuliers ou entreprises, du secteur financier pour en assurer la régulation ? Certes, ceux-ci peuvent se tromper – et ils se trompent comme dans le cas de la crise des subprimes – mais ils n’en constituent pas moins des garde-fous à l’autoritarisme des gouvernants.     

    [1] A ce propos, lire Sarton du Jonchay, Pierre : “Euro et dollar, l’inflation déflationiste”, sur http://pierresartondujonchay.over-blog.com/article-euro-et-dollar-l-inflation-deflationiste-89695007.html . Il relève par ailleurs : « Avant les conséquences potentiellement inflationnistes, l’opposition allemande aux deux formes de monétisation des dettes publiques est justifiée par le principe financier de la démocratie. L’émission monétaire de la banque centrale est contrôlée par la liberté responsable des épargnants. Si le taux d’intérêt des emprunts publics n’est pas fixé par le marché, alors la limitation de l’émission monétaire par l’épargne effectivement constituée par les citoyens disparaît. […] La supposée phobie des Allemands pour l’inflation est en fait une condamnation morale de la spéculation libre par le crédit. L’Europe germanique a une culture de la monnaie fondée sur le contrôle politique de la finance ».