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    Quand le théologien éclaire l’économiste…

     

    "Souffles" (Photographie Aline Kundig)

     Il y a quelques décennies, la théologie s’est interrogée sur ses rapports avec la culture [1]. Il  ressort que la foi en la parole divine est nettement influencée, dans son expression (sinon sa substance), par le contexte socio-culturel : hier, le rationalisme classique a conforté, en référence à un donné révélé, le dogme et les textes sacrés comme critères absolus ; de nos jours, la pensée dialectique et scientifique tend à relativiser les enseignements des Eglises. En s’ouvrant à l’investigation scientifique, le théologien contemporain se doit néanmoins de rester critique en écartant modèles et structures logiques ou linguistiques qui ne respecteraient pas son objet (la compréhension de la foi originelle dans son unité) [2].  

    Au moment où la crise financière et économique de 2007-2009 incite à une remise en question des sciences économiques, on peut se demander s’il n’est pas temps que l’économiste soumette aussi à la critique ses modes de penser et ses modèles et structures logiques en rapport avec l’objet même de sa connaissance : l’optimisation de l’utilisation des ressources rares.         

    A titre d’exemple simple d’une des dérives de l’économie financière, citons l’autorégulation des marchés par le jeu de l’offre et de la demande ; or, le retour à l’équilibre par un tel jeu ne saurait s’appliquer aux actifs financiers dès lors que, en période de hausse des cours, leur demande s’accroît paradoxalement et que l’augmentation de leur offre n’est que très indirectement stimulée.

    D’une manière plus générale, les sciences économiques, en se spécialisant (économie politique, macroéconomie, finance, gestion, etc.), ont fait de larges emprunts aux modèles et structures logiques des sciences exactes. Ce faisant, elles ont sans doute oublié qu’elles se situent à un niveau de connaissance intermédiaire entre connaissance de contrôle (dont le modèle-type est fourni par ces sciences exactes) et connaissance d’accueil et d’union (telles les philosophies de l’existence). En effet, les sciences humaines (dont font partie les sciences économiques et sociales) comprennent à la fois un élément de détachement du sujet de l’objet à connaître (l’étude objective des sources, des textes, du comportement, des mécanismes,…) et un élément d’union (moment de la compréhension par le sujet). L’économiste n’a pas su apparemment, comme le théologien auquel on s’est référé en introduction, limiter ses emprunts en les soumettant à la critique qu’exige son objet central : l’optimisation de l’utilisation des ressources rares pour la société, et pas seulement la satisfaction des besoins individuels.         

    De ce point de vue, ce qui paraît important aujourd’hui, n’est pas tant de poursuivre la spécialisation des sciences économiques que de procéder plutôt à leur réintégration dans les différents domaines de la connaissance pour mieux agir sur le monde.         

    On l’a rappelé récemment [3], les marchés ne fonctionnent à la satisfaction des individus et de la société que s’ils s’insèrent dans un Etat de droit (ne serait-ce, non seulement pour encadrer les droits et les devoirs des acteurs individuels, mais aussi pour assurer la création et la gestion des biens collectifs). Les sciences économiques devraient avoir tout à gagner de leur réinsertion dans la sociologie et le droit (leur enseignement universitaire n’était-il pas dispensé autrefois par les facultés de droit ?). Il semble que l’on a perdu de vue que l’économie politique est une science qui étudie, non seulement les mécanismes réglant la production et la consommation des richesses, mais aussi leur redistribution (ce en quoi est justifié son qualificatif de politique). 

    L’ouverture des sciences économiques à l’éthique est une autre option. Elle est particulièrement tentante pour les néo-libéraux révisionnistes. L’autorégulation individuelle est un bon prétexte pour écarter les pressions collectives et repousser les interventions de l’Etat. Ces interventions reposent sur le droit, lequel n’émane pas moins d’un consensus éthique. Supervision, réglementation, lois ne sont-elles pas le produit d’une confrontation démocratique de morales, conceptions de l’autorité et visions du monde ?         

     A son tour, l’éthique a peut-être besoin de redéfinir son champ de connaissance pour occuper plus clairement un espace entre liberté et régulation.         


    [1] Tillich, Paul : Systematic Theology, Chicago, 1951, 1957 & 1963.
    [2] voir mes notes de lecture sur : Gabus, Jean-Paul : Critique de la raison théologique – Fondements d’une théologie en situation, Lille, 1974.
    [3] Attali, Jacques : La crise, et après ?, Paris, 2008.