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    Lire la préface de Janine Garrisson

    Janine Garrisson est historienne et écrivain.

    Joël Roy ne se veut ni ethnologue, ni anthropologue, ni – car ce serait une honte pour lui ! – voyageur curieux. Il ne juge pas, il n’étiquette pas. Il raconte, c’est tout.
    Ce qu’il raconte avec une simplicité doublée d’un refus hautain du pathos, ce sont des vies. Des vies d’hommes, de femmes surtout, jeunes et moins jeunes. Des histoires dures et pures. Courtes par la volonté de l’auteur, courtes par le destin brisé de ces êtres ; parfois ce ne sont que des flashes d’un moment mais combien révélateurs.
    Le lieu, autour de Saint-Laurent du Maroni, c’est la Guyane française, ce découpage aléatoire de notre passé colonial qui demeure de nos jours « département ». Circonscription précieuse ! Il y a Kourou et ses satellites ; à défaut d’une administration soucieuse du bien-être des habitants, une surveillance serrée d’une population que l’on ne veut point grossir par des émigrés venus du Suriname ou du Brésil.
    Joël Roy évoque à travers la vie de cinq femmes et plus, en retrait des hommes qui traversent leur existence, l’Histoire douloureuse d’un demi-siècle de la Guyane profonde et de son pays voisin et frère, le Suriname. Non pas celle des créoles nantis de Cayenne mais celle des victimes errantes au long du fleuve Maroni.
    Ce fleuve, le Maroni, devient l’un des personnages principaux de cette fresque douloureuse. Fantasque, tantôt gonflé à ras bord, tantôt amaigri jusqu’aux bancs de sable – le climat de l’Équateur est sans nuances – il coule comme le fil noir de la destinée de ces femmes et de leurs hommes. Chez Joël Roy, la forêt amazonienne pour obsédante qu’elle soit, intervient dans une mesure moindre dans son récit tragique. Certes, elle fournit le bois, celui des pirogues ; le rituel de la construction d’une pirogue, précis comme un ballet classique, laisse entrevoir à quel point la hiérarchie traditionnelle de ce travail tord et distord les hommes. Jusqu’à la mort même ; ici n’interviennent pas les femmes. Cependant ce Maroni dont on pourrait croire, en bon occidental, qu’il est affaire de mâles piroguiers, de capitaine de barques à moteur façonne le destin des femmes qui tentent de vivre sur ses berges. Elles se laissent glisser avec les hommes du moment puisqu’ils ont plusieurs compagnes ; elles travaillent jusqu’à ce que leurs dos crient à l’épuisement pour tirer du fleuve les sables aurifères, les tamiser et en tirer quelques pépites d’or qu’elles ne peuvent évidemment pas garder. Les mâles sont là qui attendent. Elles grappillent sur les rives des lopins de terre dont la récolte nourrit leurs enfants le temps d’un moment de stabilité qui ne dure jamais. Ailleurs, en des bourgs d’éphémères campements, elles vendent leurs corps aux orpailleurs, migrants et autres.
    Le fleuve signifie pour elle l’évasion possible. La fuite vers un monde meilleur, la fuite de leur misérable condition. Losijah s’échappe du Suriname ravagé par la guerre civile afin de gagner la Guyane française ; Nancy s’embarque lorsque sa mère, Losijah, meurt après avoir été violée : elle s’empare d’une pirogue et, seule avec ses enfants, elle fuit encore lorsque son compagnon la brutalise. Dans cette embarcation de fortune, elle accouche d’une petite fille. Joël Roy connaît les mots pour exprimer les douleurs de ces enfantements, non prévus, voulus ou non.
    Cette fatalité accrochée aux femmes du fleuve, de l’eau, de ces errantes à la recherche désespérée d’un homme sûr évolue au fil du roman ; Roselyn, la fille de Nancy devenue folle après la perte de sa petite fille, après avoir été violée par son beau-père ne tient droite que par la haine des hommes. Prostituée, volontairement prostituée, elle utilise des moyens ancestraux pour jeter un sort à ses clients. Vengeance collective qui, en principe doit lui attacher chacun d’eux jusqu’à la mort. Sa fille Priscella, « teigneuse avérée » porte sans le savoir la lourde responsabilité de sortir cette lignée de femme de son malheur presque continu.
    Pourra-t-elle y réussir ? la rage et la fureur qu’elle déploie l’aideront-elle à atteindre une rive paisible de ce fleuve et de ces rivières de malheur ? Alors le thème du roman ne serait plus aussi « détestable ».
    Mais, en sa douloureuse compassion pour le sort de cette humanité féminine, Joël Roy dévoile ses doutes, ses hésitations. La violence, constate-t-il, est partout. Dans la nature cannibale de ces pays équatoriaux à la forêt agressive, aux fleuves et aux rivières imprévisibles, aux pluies inexorables brutales comme des flèches. Dans la juxtaposition de pays de niveaux politiques et sociaux différents, source d’émigration et donc de misère, source de conflits, de meurtres et de viols. Dans la persistance de pratiques ancestrales ; celles-ci déchirent les jeunes qui ne savent vers quel monde regarder : celui des « rythmes américano-raga » ou celui du « marake », ce rite de passage – qu’un occidental trouvera cruel – des jeunes amérindiens dans le monde des adultes. Dans l’argent facile que le commerce du sexe permet aux jeunes – garçons et filles – comme aux femmes.
    Cependant Joël Roy ne peut ni ne veut s’enfuir ; le Maroni ne sera jamais son chemin vers la métropole. L’eau de ce fleuve est devenue pour lui celle d’un nouveau baptême où comme les pépites d’eau dans le sable, surgissent les lucioles d’une étrange tendresse qu’il veut continuer à distinguer.
    Janine Garrisson.