Commentaires récents

    Archive pour septembre 2010

    Violence conjugale et violence éducative

    La campagne contre les violences conjugales (http://www.stop-violences-femmes.gouv.fr/-Campagnes-de-communication-.html) fait assister à une dispute entre deux personnages dont on ne voit que les pieds, des pieds d’enfants, un garçon et une fille, dans des chaussures d’adultes. Cette dispute se termine par un coup violent donné par le garçon à la fille qui en est renversée? Suit un écran noir sur lequel s’inscrivent ces trois phrases : “Les enfants apprennent beaucoup de leurs parents, y compris les violences conjugales. En France, une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son compagnon. Mettons fin au cycle de la violence”. On ne peut qu’approuver une telle campagne. Il est heureux que l’opinion de ses responsables en soit arrivé à un degré de prise de conscience qui la rend possible. Si l’on remplaçait le couple des deux enfants par un enfant frappé par un de ses parents, il serait à peine nécessaire de modifier le texte : “Un enfant apprend beaucoup de ses parents, y compris la violence”. Mais je doute que l’opinion publique soit prête à supporter un tel message. Et que les médias soient prêts à le diffuser.

    Boomerang

    Sur la liste Parents-conscients, sur Yahoo, une enseignante rapporte ces propos tenus devant elle par un élève : “Quand
    j’étais petit, m’dame, ben mon père il me frappait quand je faisais ma tête.
    Maintenant c’est moi le plus fort et quand ils font leur tête je les frappe,
    et si ma copine elle fait sa tête je la frappe”.

    Lettre ouverte à Jean-Claude Guillebaud

    Cher Monsieur,

    Je lis avec retard votre Bloc-notes du 29 juillet dans La Vie.

    Vous y soutenez une thèse qui me surprend une fois de plus (car je vous ai déjà écrit à ce sujet).

    Vous écrivez que “la violence est une énigme anthropologique”. Je suppose que l’adjectif “anthropologique” renvoie au fait qu’elle atteint dans l’espèce humaine un degré que n’atteint aucune espèce animale. Mais dire qu’elle est “une énigme”, c’est ne pas tenir compte de la manière dont, depuis des millénaires, sont “élevés” (si l’on peut dire !) les enfants. Depuis des millénaires, en effet, on considère comme normal de les battre pour les faire obéir, et souvent de les traiter avec mépris. Ceux que vous appelez des “voyous” qui ont tiré à balles réelles sur des policiers sont très vraisemblablement des jeunes issus de familles elles-mêmes originaires de régions du monde où la violence éducative est encore au niveau qu’elle atteignait couramment chez nous jusqu’au XIXe siècle environ : bastonnades, coups de ceinture et autres châtiments à la fois cruels et humiliants. Et ces violences ont été subies par ces enfants durant toute les années où leur cerveau se formait. Leur effet est ravageur : perversion de l’attachement, perte de la capacité d’empathie, mimétisme de la violence subie, volonté de dominer ou tendance à se soumettre à des leaders violents. Il n’y a là rien d’énigmatique. Les études les plus récentes sur les comportements violents des jeunes montrent que les éléments les plus déterminants de ces comportements ne sont pas des causes socio-économiques, mais bien des facteurs psycho-affectifs, dont les relations parents-enfants.

    Et cette violence infligée aux enfants, souvent dès les premiers mois de leur vie, non pas par des parents maltraitants mais par des parents qui croient bien faire parce qu’ils ont été élevés de la même manière par leurs propres parents, ne peut pas être assimilée aux autres violences. Car c’est elle qui détruit dès le départ dans le corps et dans le psychisme des enfants les capacités relationnelles innées avec lesquelles ils viennent au monde comme tous les animaux sociaux, capacités qui, respectées, sont la source des plus grandes qualités humaines.

    Connaissez-vous les résultats de l’enquête réalisée par deux Américains, Samuel et Pearl Oliner, sur l’éducation reçue par les “Justes” ? Ils ont pu en interroger plus de 400. Or, les réponses les plus fréquentes qu’ils ont données ont été les suivantes :
    - ils ont eu des parents affectueux ;
    - des parents qui leur ont appris l’altruisme ;
    - des parents qui leur ont fait confiance ;
    - une éducation non autoritaire et non répressive.
    Les deux premiers points n’ont rien de très exceptionnel et ne peuvent pas suffire à expliquer le comportement d’altruisme des Justes. Mais les deux suivants reflètent une attitude éducative beaucoup moins fréquente, sinon rarissime, surtout à l’époque où les Justes ont vécu leur enfance et où l’éducation était le plus souvent brutale. Cet exemple montre bien que des enfants dont l’intégrité a été respectée par des parents qui répondaient à leurs besoins d’affection et de modèles structurants peuvent développer les plus grandes qualités humaines et les pratiquer de façon naturelle et nullement, c’est encore ce que montrait l’enquête, par esprit de sacrifice. Il montre aussi que, n’en déplaise à Thérèse de Lisieux que vous citez : “Nous ne sommes pas tous capables de tout”. Quand on a eu une enfance respectée, on est très peu porté à faire violence aux autres. Inversement, la violence subie fait que la violence agie ou la soumission à la violence va de soi.

    J’ai aussi été très surpris de vous voir affirmer que “Nos sociétés libérales et ouvertes ont plus de mal que les autres à contenir la violence”. Comment pouvez-vous affirmer cela alors que vous savez certainement, tous les historiens et sociologues en témoignent, que le niveau de la violence dans notre société est très inférieur à celui qu’il était dans les siècles antérieurs ou dans les sociétés autoritaires ? Et pour ma part, je suis convaincu, comme Emmanuel Todd l’avait d’ailleurs montré dès 1979 dans son livre Le Fou et le prolétaire, que la violence des sociétés était proportionnelle à la violence des modes d’éducation qui y sont pratiqués. Dans la France actuelle, le niveau moyen de la violence éducative a considérablement baissé même si le pourcentage de parents qui utilisent claques et fessées est encore important. Mais dans les sociétés où la violence éducative est restée au même niveau qu’elle atteignait chez nous aux XVIIIe et XIXe siècles, la violence apparaît à un fort pourcentage d’adultes comme un moyen normal de résoudre les conflits et la moindre émeute peut tourner au massacre comme c’était le cas chez nous au XIXe siècle.

    Je me permets de vous recommander la lecture de mon livre “Oui, la nature humaine est bonne ! Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires” (Laffont, 2009). J’y ai montré comment la violence éducative a agi profondément non seulement sur les corps et les esprits mais aussi sur la culture, les religions et surtout le manière dont nous concevons la nature humaine.

    Bien cordialement.

    Olivier Maurel

    Lettre à Michel Onfray

    Je viens de terminer la lecture du livre de Michel Onfray, Le Crépuscule d’une idole, L’Affabulation freudienne. Amateur de ses conférences sur France Culture, j’ai lu ce livre avec intérêt. Je partage la plupart des critiques que Michel Onfray formule contre Freud, mais, sur certains points, je me trouve en désaccord avec lui. C’est pourquoi je lui ai écrit la lettre suivante :
    Cher Monsieur,

    J’ai été, ces dernières semaines, un auditeur aussi fidèle que possible de la retransmission de vos conférences sur France Culture. Je les écoute souvent en jardinant et j’avais eu déjà l’occasion de vous écrire, notamment à propos de la pulsion de mort qu’à l’époque, il y a deux ou trois ans, vous ne sembliez pas remettre en question alors que j’y voyais une aberration.

    Je viens de terminer la lecture de votre livre sur Freud. Je partage la plus grande partie de vos critiques à l’égard de  la psychanalyse.

    Mais il y a deux ou trois points sur lesquels je suis en désaccord avec vous.

    J’ai été d’abord très étonné de votre réaction face aux accusations que Freud a portées contre son père. Vous semblez avoir été extraordinairement choqué qu’il ait pu accuser son père d’inceste. Vous parlez d’”effrayante”, d’”extravagante”  théorie de la séduction, ce qui fait qu’”on frémit à sa lecture”. Vous n’ignorez pourtant pas que les cas d’inceste sont très fréquents, qu’ils l’étaient sans doute beaucoup plus à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, compte tenu du puritanisme ambiant, et qu’ils ne concernaient pas que les pères (et cela Freud le savait et l’a dit). Une juge pour enfants m’a dit avoir entendu un père d’origine paysanne, répondre à l’accusation d’inceste sur sa fille et à propos de sa défloration : “Madame, je n’aurais jamais laissé faire ça par quelqu’un d’autre”. Cela en dit long sur la banalité de ces comportements et sur la bonne conscience qui les accompagnait. Une enquête effectuée à Genève à la fin du dernier siècle sur 1200 adolescents aboutissait au constat que 33,8% des filles avaient subi des abus sexuels, dont un bon nombre dans leur famille. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que, parmi les patients de Freud, qui, puisqu’ils venaient le consulter, étaient atteints de façons diverses dans leur santé, ce pourcentage ait été nettement plus élevé et qu’il ait pu y voir une constante ?

    Contrairement à vous, je pense que le moment très court (fin 1895 à février 1897) où Freud a développé sa théorie de ce qu’il appelle par euphémisme la “séduction” (et cet euphémisme montre bien qu’il n’était pas aussi accusateur que vous le dites : les pères – ou les frères ou les oncles – ne violaient pas : ils “séduisaient”), est le seul moment où il ait eu quelque lucidité et où il ait été en contact avec la réalité. Il est dommage que, sur ce point, vous ne sembliez pas avoir lu le livre de Jeffrey Moussaïeff Masson : Le Réel escamoté (Aubier). Du moins vous ne le citez pas. On y voit d’une part à quel point la révélation des abus physiques et sexuels subis par des enfants de la part de leurs parents et révélés notamment par des médecins légistes au cours du XIXe siècle, a suscité une levée de boucliers de la part de la majorité des médecins qui refusaient d’y croire, et que Freud, au moment où il a soutenu la théorie “de la séduction” allait vraiment à contre-courant de la plus grande partie de l’opinion publique beaucoup plus portée à accuser les enfants que les parents.

    Mais où il s’est trompé, même à ce moment-là, c’est qu’obsédé par la sexualité, il n’a tenu aucun compte des autres abus que ses patients avaient pu subir, notamment les punitions corporelles violentes infligées à la majorité des enfants à cette époque-là. Je travaille depuis plus de dix ans sur ce sujet et je puis vous assurer que 80 à 90% des enfants étaient alors battus à coups de bâton, de fouet ou de martinet, sans compter d’autres punitions cruelles et/ou humiliantes, comme subir des crachats dans la bouche ou être contraint à lécher les marches de l’école. Il n’est pas possible, compte tenu de ce qu’on sait aujourd’hui du développement du cerveau des enfants, que ces sévices subis pendant les années où le cerveau des enfants se développe et où les neurones s’interconnectent, n’ait pas eu de lourdes conséquences sur leur santé physique et mentale. Même s’ils n’avaient pas tous subi des abus sexuels, contrairement à ce que Freud a cru, il est vraisemblable qu’ils avaient tous subi des abus physiques, ce qui expliquait probablement une grande partie de leurs maux. Freud a très peu parlé des abus physiques et des châtiments corporels auxquels il n’était d’ailleurs pas vraiment opposé. Son essai “Un enfant est battu” est consternant sur ce plan. Comme d’habitude, chez lui, la réalité des punitions corporelles devient “fantasme” et même “trait primaire de perversion”, non pas chez le parent mais chez l’enfant !

    C’est peu de temps après la mort de son père que Freud a changé d’avis et, au lieu d’accuser les pères, s’est mis à accuser les enfants pour ne plus avoir à accuser son père (et cet aveu, vous le savez sans doute, mais vous ne le dites pas dans votre livre, est un de ceux qui ont été censurés par Anna Freud dans la correspondance avec Fliess – lettre du 11 février 1897). Loin d’être original dans ce revirement, il s’est ainsi rangé dans la longue tradition qui accuse les enfants d’être l’origine du mal. Le livre des Proverbes, dans la Bible, leur attribuait une “folie” (Proverbes, 22, 15) que seul l’usage du bâton pouvait éradiquer (mais on trouve des proverbes semblables dans toutes les traditions les plus anciennes et pas seulement dans la Bible). Le christianisme, après saint Augustin, leur a attribué le péché originel (alors que l’Évangile présentait les enfants comme des modèles à imiter : “Le Royaume des Cieux est à ceux qui leur ressemblent”). Nombre de philosophes, y compris parmi les Lumières, leur ont attribué une brutalité animale. Mais c’est incontestablement Freud qui a le pompon en formulant contre eux la triple accusation de parricide, d’inceste et de meurtre. Quand on replace l’évolution de Freud dans ce contexte, on voit qu’après un bref moment de lucidité, il a rejoint l’opinion la plus banale en l’aggravant et en lui donnant une apparence scientifique.

    Vous écrivez que Freud n’a jamais renoncé vraiment à la théorie de la séduction. Si vous étudiez ce point de plus près, vous verrez que tout en y revenant de temps en temps après avoir affirmé de façon catégorique qu’il n’y croyait plus (comme vous l’avez montré, il n’en était pas à une contradiction près !), il n’a pas cessé d’atténuer les accusations portées contre les parents. Il prétend que les parents accusés d’abus sexuels sont en réalité des pères tendres à l’égard de leurs enfants (séance de la Société psychanalytique de Vienne du 24 janvier 1912) ou des mères qui, en prodiguant leurs soins d’hygiène, ont éveillé sans le vouloir la sexualité de leurs enfants. Ou encore des parents se livrant à d’innocents et légitimes ébats et vicieusement observés par ces “pervers polymorphes” d’enfants !

    Une preuve du fait que Freud était beaucoup moins accusateur à l’égard des pères que vous ne le dites, c’est qu’à propos d’Œdipe, il ne parle jamais de tous les crimes dont son père, Laïos, s’était rendu coupable : faute contre l’hospitalité, viol, meurtre indirect (le suicide de Chrysippe), infanticide (l’”exposition” d’Œdipe). Toutes les fautes à ses yeux sont du côté d’Œdipe, pourtant totalement innocent puisque tous les crimes qu’il est amené à commettre sont dus au fait qu’il ne reconnaît pas ses parents, conséquence du fait qu’il n’a pas, lui-même, été “reconnu” par eux quand il était enfant. 

    Je crois ainsi que votre thèse principale qui consiste à dire que Freud a attribué à l’humanité entière ses propres névroses n’est que partiellement vraie. Il a surtout repris la vieille accusation contre les enfants en la mettant au goût du jour par la sexualisation qu’il lui a fait subir. Il a ainsi pris le relais de la théorie du péché originel qui commençait à tomber en désuétude, et c’est, je pense, une des raisons de son succès que vous ne citez pas à la fin de votre livre. Car le nihilisme de Freud n’est pas seulement en harmonie avec le nihilisme de son époque. Il est en harmonie avec la vision sombre de la nature humaine que le recours à la violence éducative a installée dans les cerveaux humains depuis des millénaires. Un enfant battu ou menacé de l’être pendant toutes ses premières années dans sa famille et à l’école,  se convainc facilement d’être mauvais de nature puisqu’il faut le battre pour qu’il se comporte mieux.

    Je me permets de vous recommander la lecture de mon livre : Oui, la nature humaine est bonne ! paru chez Robert Laffont en janvier 2009. J’y ai étudié les conséquences de la violence éducative sur la santé physique et mentale des enfants qui l’ont subie. Mais aussi sur la culture, sur la littérature, la philosophie et les religions, et notamment sur l’idée que nous nous faisons de la nature humaine. J’y ai consacré un chapitre de 40 pages à la théorie des pulsions. A mon avis, vous y trouverez de quoi renforcer vos idées, sinon sur Freud, du moins sur votre conception de la nature humaine que je partage en grande partie.

    Bien cordialement.

    Olivier Maurel

    L’ultime révolution possible

    En rangeant des papiers, je retrouve, dans l’excellent bulletin de l’Association suisse pour la protection de l’enfance, présidée par Myriam Caranzano-Maître, cette phrase de la psychologue italienne Maria Rita Parsi : “E urgente promuovere la Cultura del rispetto dell’infanzia comme “ultima rivoluzione possibile” e como elemento basilare di trasformazione sociale, politica, culturale e umana della collettivita” (Il est urgent de promouvoir la culture du respect de l’enfant comme “ultime révolution possible” et comme élément fondamental de transformation sociale, politique, culturelle et humaine de la collectivité).
    C’est dans cet esprit qu’il faut placer la lutte contre les punitions corporelles.

    Après la manifestation du 4 septembre contre la xénophobie

    Une phrase du préambule constitutif de l’UNESCO me fait réagir : “Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix.”

    On présente ainsi les défenses de la paix comme des barrières ou des murailles qu’il faudrait bâtir dans l’esprit des hommes contre on ne sait quels courants ou forces d’invasion venus des autres ou du fond d’eux-mêmes et qui les pousseraient à la guerre.

    Je ne vois pas les choses ainsi. Les vraies “défenses de la paix” ne sont pas des barrières statiques. Ce sont des forces vives déjà présentes dans l’esprit et même dans le corps des enfants dès leur naissance. Elles s’appellent attachement, empathie, imitation. Ce sont des forces qui les poussent, si elles ne sont pas contrariées et perverties, à entrer en relation avec les autres dont ils ne peuvent se passer, dont ils ont un besoin vital. Ces forces s’appliquent naturellement et préférentiellement aux proches, à l’entourage immédiat, à la famille, à la tribu. Le rôle des parents et des éducateurs n’est pas “d’élever des défenses” ou des barrières, mais de permettre aux enfants, tout en gardant leur inclination naturelle vers leurs proches, de l’étendre à tous les êtres humains. Il leur sera alors difficile d’accepter que d’autres êtres humains puissent être des ennemis ou être considérés comme des sous-hommes.

    Il leur sera par exemple difficile d’accepter que les Roms, les Tziganes, les Gitans et autres étrangers puissent être désignés comme des boucs émissaires et renvoyés manu militari dans leur supposé pays d’origine.