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    Lettre ouverte à Jean-Claude Guillebaud

    Cher Monsieur,

    Je lis avec retard votre Bloc-notes du 29 juillet dans La Vie.

    Vous y soutenez une thèse qui me surprend une fois de plus (car je vous ai déjà écrit à ce sujet).

    Vous écrivez que “la violence est une énigme anthropologique”. Je suppose que l’adjectif “anthropologique” renvoie au fait qu’elle atteint dans l’espèce humaine un degré que n’atteint aucune espèce animale. Mais dire qu’elle est “une énigme”, c’est ne pas tenir compte de la manière dont, depuis des millénaires, sont “élevés” (si l’on peut dire !) les enfants. Depuis des millénaires, en effet, on considère comme normal de les battre pour les faire obéir, et souvent de les traiter avec mépris. Ceux que vous appelez des “voyous” qui ont tiré à balles réelles sur des policiers sont très vraisemblablement des jeunes issus de familles elles-mêmes originaires de régions du monde où la violence éducative est encore au niveau qu’elle atteignait couramment chez nous jusqu’au XIXe siècle environ : bastonnades, coups de ceinture et autres châtiments à la fois cruels et humiliants. Et ces violences ont été subies par ces enfants durant toute les années où leur cerveau se formait. Leur effet est ravageur : perversion de l’attachement, perte de la capacité d’empathie, mimétisme de la violence subie, volonté de dominer ou tendance à se soumettre à des leaders violents. Il n’y a là rien d’énigmatique. Les études les plus récentes sur les comportements violents des jeunes montrent que les éléments les plus déterminants de ces comportements ne sont pas des causes socio-économiques, mais bien des facteurs psycho-affectifs, dont les relations parents-enfants.

    Et cette violence infligée aux enfants, souvent dès les premiers mois de leur vie, non pas par des parents maltraitants mais par des parents qui croient bien faire parce qu’ils ont été élevés de la même manière par leurs propres parents, ne peut pas être assimilée aux autres violences. Car c’est elle qui détruit dès le départ dans le corps et dans le psychisme des enfants les capacités relationnelles innées avec lesquelles ils viennent au monde comme tous les animaux sociaux, capacités qui, respectées, sont la source des plus grandes qualités humaines.

    Connaissez-vous les résultats de l’enquête réalisée par deux Américains, Samuel et Pearl Oliner, sur l’éducation reçue par les “Justes” ? Ils ont pu en interroger plus de 400. Or, les réponses les plus fréquentes qu’ils ont données ont été les suivantes :
    - ils ont eu des parents affectueux ;
    - des parents qui leur ont appris l’altruisme ;
    - des parents qui leur ont fait confiance ;
    - une éducation non autoritaire et non répressive.
    Les deux premiers points n’ont rien de très exceptionnel et ne peuvent pas suffire à expliquer le comportement d’altruisme des Justes. Mais les deux suivants reflètent une attitude éducative beaucoup moins fréquente, sinon rarissime, surtout à l’époque où les Justes ont vécu leur enfance et où l’éducation était le plus souvent brutale. Cet exemple montre bien que des enfants dont l’intégrité a été respectée par des parents qui répondaient à leurs besoins d’affection et de modèles structurants peuvent développer les plus grandes qualités humaines et les pratiquer de façon naturelle et nullement, c’est encore ce que montrait l’enquête, par esprit de sacrifice. Il montre aussi que, n’en déplaise à Thérèse de Lisieux que vous citez : “Nous ne sommes pas tous capables de tout”. Quand on a eu une enfance respectée, on est très peu porté à faire violence aux autres. Inversement, la violence subie fait que la violence agie ou la soumission à la violence va de soi.

    J’ai aussi été très surpris de vous voir affirmer que “Nos sociétés libérales et ouvertes ont plus de mal que les autres à contenir la violence”. Comment pouvez-vous affirmer cela alors que vous savez certainement, tous les historiens et sociologues en témoignent, que le niveau de la violence dans notre société est très inférieur à celui qu’il était dans les siècles antérieurs ou dans les sociétés autoritaires ? Et pour ma part, je suis convaincu, comme Emmanuel Todd l’avait d’ailleurs montré dès 1979 dans son livre Le Fou et le prolétaire, que la violence des sociétés était proportionnelle à la violence des modes d’éducation qui y sont pratiqués. Dans la France actuelle, le niveau moyen de la violence éducative a considérablement baissé même si le pourcentage de parents qui utilisent claques et fessées est encore important. Mais dans les sociétés où la violence éducative est restée au même niveau qu’elle atteignait chez nous aux XVIIIe et XIXe siècles, la violence apparaît à un fort pourcentage d’adultes comme un moyen normal de résoudre les conflits et la moindre émeute peut tourner au massacre comme c’était le cas chez nous au XIXe siècle.

    Je me permets de vous recommander la lecture de mon livre “Oui, la nature humaine est bonne ! Comment la violence éducative la pervertit depuis des millénaires” (Laffont, 2009). J’y ai montré comment la violence éducative a agi profondément non seulement sur les corps et les esprits mais aussi sur la culture, les religions et surtout le manière dont nous concevons la nature humaine.

    Bien cordialement.

    Olivier Maurel

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