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    Archive pour novembre 2010

    En relisant Alice Miller 4

    D’après Alice Miller, la condition essentielle pour qu’un enfant découvre de lui-même la joie spontanée de partager et de donner, est qu’il ait eu d’abord le droit de satisfaire ses besoins, c’est-à-dire d’être, comme on a tendance à le dire “égoïste”, “cupide”, “asocial”. Au contraire, des parents qui veulent “éduquer” leurs enfants à être “bons” sans leur avoir d’abord permis d’être eux-mêmes, risquent de les priver de cette joie et d’en faire des personnes qui “feront leur devoir” et s’empresseront elles aussi d’enseigner à leurs enfants le même “devoir” sans se soucier de leur permettre de satisfaire d’abord leurs besoins.

    Il en va de même pour le respect. N’apprend le respect que l’enfant que l’on respecte. L’autre condition étant, pour le parent, mère ou père, de se respecter lui-même, c’est-à-dire d’avoir été respecté ou d’avoir réappris à se respecter.

    Malheureusement, “une mère qui, autrefois, ne fut elle-même pas prise par sa mère pour ce qu’elle était vraiment va essayer d’obtenir, par l’éducation, du respect de son enfant. Ce sont les tragiques destinées d’un tel “respect”, poursuit Alice Miller, que j’aimerais décrire dans ce livre”.

    En relisant Alice Miller 3

    La mention de l’aphorisme de Freud écrit par le créateur de la psychanalyse alors qu’il avait quinze ans ne se justifie pas beaucoup mieux que le proverbe qui ouvre l’avant-propos. Je ne vois pas en quoi cet aphorisme montre que Freud adolescent comprenait que si beaucoup de gens croient qu’ils n’ont pas de besoins, c’est seulement parce qu’ils ne les connaissent pas. Il semble plutôt montrer que le seul Freud qu’Alice Miller reconnaissait encore au moment où elle a écrit ce livre, était le Freud presque enfant, celui qui n’avait pas encore énoncé sa théorie des pulsions.

    Mais dans le paragraphe suivant, elle renonce à toute révérence à l’égard de Freud et expose sa pensée en toute clarté. Elle montre que l’enfant qu’on appelle “égoïste” est en réalité un enfant qui a des désirs propres et qui les exprime, alors que les parents ont tendance à ne considérer comme “bons” que les enfants qui satisfont non pas leurs propres désirs, mais ceux de leurs parents. “Eduquer” un enfant, c’est le plus souvent l’utiliser pour satisfaire ses propres désirs, sous prétexte de le “socialiser”. Contraint par sa dépendance à l’égard de ses parents, l’enfant apprend donc vite à “partager”, à “donner”, à “se sacrifier” et à “renoncer”, mais avant d’être capable de vrai partage et de vrai renoncement.

    Inversement, “un enfant qui est allaité pendant neuf mois” donc qui, d’après Alice Miller, a pu satisfaire entièrement son désir de téter, “ne veut plus téter” et on n’a pas besoin de “l’éduquer à renoncer au sein”. Cette limite de neuf mois, qui semble assez arbitraire, a souvent opposé Alice Miller à la Leche League, qui estime, à juste titre, je crois, qu’un enfant peut téter beaucoup plus longtemps pour son plus grand bien. Alice Miller allait jusqu’à dire qu’une mère qui allaite son enfant plus longtemps le fait pour satisfaire ses propres besoins. Il me semble même qu’elle a parlé d’attitude incestueuse. Sans doute un des rares restes, chez elle, de psychanalyse orthodoxe…

    Philosophie et enfance heureuse

    Je viens de trouver un texte du philosophe Merleau-Ponty (1908-1961) qui me paraît bien intéressant et qui me semble, par la lucidité dont a fait preuve en général ce philosophe, confirmer ce que je crois du rapport entre enfance heureuse, épanouissement de la personnalité, rapport à soi-même et aux autres :

    “Quand je me souviens de mon enfance, je me souviens du bonheur. Je n’ai pas eu une enfance déchirée. (…) Freud disait que c’est un secours extraordinaire pour un être humain d’avoir été aimé. (…) J’ai eu ce secours aussi pleinement qu’on peut l’avoir. Il en résulte une espèce de loisir : je n’ai jamais été pressé, je n’ai jamais eu l’impression qu’il importait d’être un adulte tout de suite. (…) je n’ai pas eu cette espèce de hâte que je vois chez certains jeunes gens d’à présent. Et pas non plus cette difficulté d’être avec soi-même qui est si répandue chez eux.
    Certains deviennent philosophes parce qu’ils sont le siège de conflits, parce qu’il y a en eux des tendances contradictoires. Alors, ils ont besoin d’arbitrer ces tendances ou de choisir entre elles. Ce n’est pas du tout mon cas. J’ai conçu la philosophie non pas comme un drame (…) mais plutôt comme quelque chose d’assez apparenté, en somme, à l’art, c’est-à-dire comme une tentative d’expression rigoureuse de faire passer en mots ce qui d’ordinaire ne se met pas en mots, ce qui quelquefois est considéré comme de l’ordre de l’inexprimable. Voilà le genre d’intérêt que la philosophie suscite chez moi d’emblée.
    Ce qui définit le philosophe, c’est toujours l’idée que l’on peut comprendre l’autre, que l’on peut comprendre l’adversaire. La philosophie ne serait pas ce qu’elle est s’il n’y avait pas chez les philosophes cette intention, non pas seulement de se poser, mais de comprendre ce qui n’est pas eux et de comprendre au besoin ce qui les contredit.” Merleau-Ponty, Entretiens radiophoniques avec Georges Charbonnier, Oeuvres, Gallimard, Quarto, 2010.

    Merleau-Ponty a cosigné avec Sartre le premier article qui, en 1950, dans la revue Les Temps modernes, a dénoncé les camps soviétiques. Puis il s’est séparé de Sartre qui s’est, en 1953, aligné sur les positions soviétiques. A noter que Merleau-Ponty a aussi beaucoup travaillé sur la psychologie de l’enfant.

    En relisant Alice Miller 2

    Cet avant-propos s’ouvre sur un proverbe dont j’avoue ne pas bien comprendre le sens et le rapport avec l’idée développée dans la suite. Mais “l’enfant candide” qui apparaît dans ce premier paragraphe en opposition aux adultes “sages” est bien le même qui apparaît plus tard dans le commentaire que fait Alice Miller du conte d’Andersen : Les habits neufs de l’empereur. Il est plus lucide que les cent sages qui perdent leur temps à aller chercher une pierre dans l’eau.
    Commence ensuite une réflexion sur le narcissisme et sur l’ambiguïté et le flou de cette notion psychanalytique que les psychanalystes veulent “neutre”, puisqu’elle désignerait un “stade du développement”, mais qui est en réalité un déguisement de l’accusation d’égoïsme portée contre l’enfant.

    En relisant Alice Miller… 1

    En travaillant, hier, à un article sur Le Jeune Staline, de Simon Sebag Montefiore, article où je compte reprendre ce qui confirme les analyses d’Alice Miller sur l’enfance de Staline, l’idée m’est venue de relire tous les livres d’Alice Miller en notant au fur et à mesure mes réflexions. Chaque fois que je relis une page d’un de ses livres, je suis frappé par la richesse de sa pensée et j’ai l’impression de n’en connaître qu’une faible partie. Je me lance donc dans cette relecture sans savoir si et jusqu’où je la mènerai à bien, mais avec le sentiment qu’elle pourra beaucoup m’apporter.
    J’ouvre donc ce matin son premier livre, Le Drame de l’enfant doué, titre que je ne suis pas sûr de comprendre et qui prête à confusion puisqu’il ne s’agit pas du tout d’un livre sur les enfants surdoués. Le résumé du livre, en page 2 de couverture, précise qu’il s’agit “de l’enfant sensible et éveillé”, qualité dont tous les enfants, je crois, sont dotés. Du moins, il ne me semble pas qu’Alice Miller ait voulu établir une discrimination entre les enfants qui seraient doués et ceux qui n’auraient pas la chance de l’être.
    Je ne me rappelais plus le sous-titre : “A la recherche du vrai Soi”. Voilà bien une formule qui résume d’avance toute l’oeuvre d’Alice Miller. Elle est probablement encore marquée, à l’époque où elle écrit ce livre, par les idées de Winnicott à qui elle fait allusion dans son avant-propos, et qui parlait du Vrai et du Faux-self.
    Toujours à propos de la page de couverture, je note aussi que le livre a été publié dans la collection Le fil rouge qui était dirigée par Alexandre Adler. Alice Miller m’avait dit, avec un sourire un peu moqueur, que c’était lui qui avait publié son premier livre, mais qu’il ne l’avait guère soutenue ensuite et n’a, me semble-t-il pas fait écho à ses autres livres.