Fatalité

Nouvelle publiée en 1994

« Les pubs fermaient leurs portes et les derniers noctambules se dispersèrent dans les ruelles sombres. Je venais de quitter mon dernier verre de whisky, les visages enfumés et les sourires d’un soir. Je m’enfonçais dans l’obscurité, un vent léger se leva. Le col relevé, je sentais mes épaules supporter le poids du silence interminable de la nuit. La lune se noyait dans un flot de brumes et moi j’imaginais derrière mon dos, les bruits de pas de mes ennemis, ces frères de l’angoisse. Oui, maintenant, j’étais tout seul, seul au centre de cette ville resserrant ses membres de pierre sur mon corps affolé. Ma marche s’accéléra, une peur étouffante m’envahie, mes yeux cherchaient l’ombre cachée dans un coin de lumière. Et puis, subitement, mes jambes se mirent à courir. Peut-être me poursuivaient-ils depuis le pub ? Peut-être les avais-je ignorés, ou pire, insultés sous l’effet de l’ivresse ?

Je me serais certainement perdu dans ce labyrinthe de l’effroi, si la lumière d’un réverbère n’avait arrêté ma course folle. J’étais sauvé. Rassuré, je tentai alors de me calmer, mes narines crachaient encore ces vapeurs d’alcool, mon esprit confus n’entendait plus que les battements sourds de mon cœur excité. Je m’assis sur un banc près du réverbère et fini par dompter ces démons de l’inconscient. Mes idées rassemblées, j’organisais peu à peu mon retour au réel.

A la sérénité des lieux se mêla la fatigue d’une nuit sur le point de s’achever. Mes jambes trop lourdes resteraient scellées au sol jusqu’au lever du jour, j’en avais décidé ainsi. Et déjà le sommeil commençait à guetter chacun de mes gestes lorsque sous mes yeux vint se poser un bout de papier tout chiffonné. L’intrus fit soudainement désordre dans ce décor immobile. Mes yeux avaient suivi une partie de sa trajectoire, sa chute l’avait conduit sur ce même banc d’où je contemplais les étoiles depuis plus d’une heure. Intrigué, je levais la tête et constatais que la fenêtre du dernier étage de l’immeuble était ouverte. « Le vent l’aura sans doute emporté, » pensais-je. Mes mains fatiguées s’apprêtaient à saisir l’objet de ma curiosité quand un bruit métallique détourna mon attention : un chat noir venait de traverser la rue avec furie, renversant poubelles et boîtes de conserves. Presque machinalement, j’enfouis ma découverte dans la poche intérieure de mon veston et ne me souciais plus de lire son contenu, plus attentif aux appels du sommeil.

La sonnette de la porte d’entrée retentit. C’était Madame Martin, ma voisine de palier. En faisant ses courses chaque matin, elle avait pris l’habitude d’aller acheter mon journal et de me le glisser sous la porte. Je la soupçonnais d’éprouver quelques sentiments amoureux à mon égard, mais je m’efforçais de ne voir dans ces petites marques d’attention que de simples gestes amicaux, même si ceux-ci finissaient toujours par m’attendrir. Or ce matin-là, une sévère angine me cloua au lit, j’étais dans l’impossibilité de me rendre au lycée où j’enseignais. Madame Martin avait sans doute deviné mon indisposition n’ayant pas entendu retentir mes pas dans l’escalier à huit heure trente. Elle sonna donc, inquiète, et somme toute heureuse à l’idée de me venir en aide. Je la remerciai de m’avoir apporté le journal et la congédiai gentiment, lui précisant qu’un peu de repos me suffirait. Cependant, elle insista pour me porter une de ces tisanes de grand-mère, dont elle seule, avait le secret.

-Reposez-vous. Je viendrai vous voir dans une heure ou deux. Ne lisez pas le journal, avec tous ces faits-divers, vous ne dormirez plus ! Tenez, pas plus tard qu’avant-hier, encore un suicide, une jeune fille de vingt-quatre ans. Si c’est pas malheureux. Bon, j’arrête avec toutes mes histoires et je vous laisse.

Je raccompagnais Madame Martin et fermai la porte à clef, espérant ne plus être dérangé. Le journal tout chaud reposait sur la table. À peine m’étais-je installé que le visage de cette jeune fille suicidée m’apparut violemment. À la manière de ces lecteurs avides de sensationnel, sans même m’en rendre compte, mes doigts cherchèrent la rubrique concernée. Mes yeux impatients accrochèrent le titre en caractère gras :

Suicide au numéro cinq de la rue Marshall

Mardi, vingt heures, la concierge de l’immeuble où logeait depuis plus d’un an une étudiante en droit : Mademoiselle Sophie Macard, pénétra dans le petit deux pièces mansardées, pour y découvrir avec horreur le corps inerte de la jeune femme, boîte de barbituriques à la main.

Aucune envie de lire l’article. Le journaliste après avoir étalé sa prose macabre, terminait sans doute par une de ces réflexions de comptoir sur la triste condition humaine. Il espérait sans doute dans un dernier élan de plume réhabiliter sa prose et ses lecteurs voyeuristes, au nombre desquels je figurais.

Je ne cessais de m’imaginer ce corps sans vie, qui un jour serait le mien. Et je ressentais la nuit, l’insupportable ennui, le geste lent de la main qui accompagne la mort. Un frisson d’angoisse me parcourut. Si elle m’épiait à travers ces lignes de l’autre côté du journal ? Si elle m’observait, recroquevillée, dans un coin de la pièce ? Je la sentais présente entre ces murs. Son histoire soudain m’habitait. Je la repoussais violemment, hors de moi. La peur se mit à paralyser sournoisement mes membres, comme l’autre soir. La fièvre m’égarait, il fallait me ressaisir, une cigarette vite !

Mon veston était accroché au portemanteau du hall d’entrée. Enervé, je me mis à fouiller avec précipitation les poches extérieures de celui-ci, mais mes ongles raclaient le fond du tissu sans succès. J’avais de plus en plus besoin de ce parfum de nicotine, cette chaleur rassurante entre mes doigts. Je saisis le vêtement et me dirigeai à nouveau vers la table. Mes mains, au contact de la toile, reconnurent la boîte de cigarette. C’est en sortant l’étui et le briquet que le petit bout de papier tomba presque avec maladresse sur le sol. Je me penchai, le ramassai, et le reposai sur la nappe.

Fumer, oui fumer, unique catharsis à toutes mes angoisses. La cigarette se consumait maintenant. Je ne pensais plus à rien, ou plutôt si. Des souvenirs confus défilaient dans ma tête, je me contentais de fixer le sol et laissais divaguer mes pensées. Mais une violente quinte de toux me tira de cet état léthargique, je songeais qu’il fallait regagner le lit. Soudain, mon attention se dirigea vers le bout de papier solitaire. Intrigué, je tentais de me rappeler. Que faisait-il dans la poche de mon veston, d’où provenait-il ? Oui, je me souvenais maintenant, la fenêtre ouverte, la ruelle déserte et ce soir comme tous les autres, un de ces soirs aux paresses nocturnes et au désœuvrement alcoolisé. Avec précaution je décidai de mieux l’étudier. Que pouvait-il contenir ? En avais-je seulement une idée ? Le bruit du papier que l’on défroisse résonne encore péniblement dans ma tête.

« Je ne suis pas coupable de sa mort. Au secours, aidez-moi, avant que j’en finisse avec tous ces remords. »

Je crois bien que la signification de ces mots m’échappa alors. Il faut dire que le mal en avait profité pour nourrir ma fièvre. J’étais trop épuisé et le message tellement étrange qu’il m’était impossible de le déchiffrer convenablement. Dormir m’apparut plus sage, demain les choses seraient plus claires.

Je me levai et regagnai le lit abandonnant la feuille et son contenu au silence de la pièce. Les paupières lourdes m’empêchaient de réfléchir, mon esprit aspirait au repos. Pourtant les mots avaient presque inconsciemment réveillé en moi quelque chose de fort, une sensation étrange. Une lecture sourde accompagna mon sommeil. La nuit fut agitée, des cauchemars me hantèrent, toujours les mêmes :

Je me voyais accoudé à la fenêtre d’un balcon, apercevant la silhouette d’un homme assis sur un banc, puis un hurlement infernal retentissait et je découvrais sur le sol, le corps inerte d’une jeune fille à quelques mètres du passant resté indifférent ; à d’autres moments, je voyais apparaître un visage de femme à peine reconnaissable. Mes mains cherchaient à le saisir, jusqu’au moment où elle me tendait un papier chiffonné. Je le dépliais précipitamment et contemplais avec stupeur mon visage en décomposition. Je glissais d’un cauchemar à l’autre, attendant le jour libérateur, mais il était trop tard, le mal avait déjà commencé son travail.

À mon réveil, je voulus en avoir le cœur net.Y avait-il un rapport entre cette jeune fille qui s’était probablement suicidée la même nuit que mon escapade nocturne, et ce message S.OS ?

Je téléphonai à mon établissement et prévins de mon absence. Je me mis en route pour le numéro cinq de la rue Marshall. Je sentais grandir cette angoisse dont j’ignorais l’origine, j’aurais tant voulu avancer à reculons. J’avais peur, pour la première fois de ma vie, la vérité m’effrayait et je lui aurais volontiers préféré le mensonge, si une force intérieure jusqu’alors inconnue ne m’avait poussé malgré moi au domicile de l’étudiante. Rue Marshall numéro cinq, le banc accolé au mur sourait au ciel. Aucun doute, j’avais passé la nuit sous sa fenêtre. Un dernier espoir pourtant, qu’elle n’habita pas l’ultime étage de cette grande demeure. Je n’avais pas rêvé, la feuille avait pris son envol de ce balcon béant. Peut-être allais-je enfin être délivré de ce fardeau insupportable et soulever le voile sur cette étrange coïncidence ?

La concierge me reçut. Mais lorsqu’elle prononça : « dernier étage, droite », ce fut la chute interminable vers l’horreur. J’étais coupable, irrémédiablement coupable. Ne sachant plus ce que je disais, ne sachant plus ce que je faisais, mes jambes tremblantes me portèrent comme un automate jusqu’au studio. La porte grinça. En découvrant les photos accrochées au mur, je réalisais à quel point j’étais responsable de ses actes.

Son visage angélique m’épiait de toute part, des sueurs froides glacèrent mon corps, je la voyais danser, je la voyais rire. Je respirais son odeur sur ses vêtements laissés en désordre au milieu de la pièce, j’entendais tourner les pages de ses innombrables livres abandonnés en vrac sur son bureau. En un instant, j’étais devenu un meurtrier. À ma façon, je l’avais tuée.

Un mois s’est écoulé depuis ma visite au numéro cinq de la rue Marshall. Et depuis, tout a basculé. Je suis devenu méconnaissable, je ne dors plus, je ne mange plus, et hier soir, j’ai même poussé violemment Madame Martin dans l’escalier. J’ai vu dans ses yeux qu’elle ne me reconnaissait plus, j’y ai vu aussi un vieil homme, aigri, totalement désespéré, un étranger. Le bout de papier que Sophie a jeté par la fenêtre est là, devant moi, il me nargue : « En finir avec tous mes remords ” De quoi se pensait-elle coupable ? A quoi bon chercher, cela ne m’innocentera pas et ne la sauvera plus. Sa dernière chance, c’était moi et j’ai détourné mon regard de son malheur.

Ce soir, je ne supporte plus sa présence maladive dans ma tête. Les circonstances ont fait naître un assassin, son regard m’est insupportable. C’est dans un dernier élan de détresse que je confie cette histoire. Qui que vous soyez, lorsque vous l’entendrez, vous comprendrez que nous sommes tous potentiellement des meurtriers en puissance, j’en suis la preuve irréfutable.

Adieu et pardonne-moi Sophie, je n’ai pas su te sauver. »

Le bout de papier chiffonné venait de s’envoler de la chambre du professeur Suivens. Il était déjà tard. Dans la rue, une passante le remarqua et le saisit au vol. Angoissée par la nuit qui tombait, elle l’enfouit rapidement dans son sac et se mit à accélérer le pas.

Là-haut, dans l’appartement à demi éclairé, le professeur Suivens s’était donné la mort.