L’Autre Versant du Monde


Nouvelles de 1996,

Sancho descendit la pente abrupte qui menait au chemin de fer. Les maisons les unes sur les autres recouvraient le flanc de la montagne. Le vent emportait avec lui les cris des enfants, l’odeur des épices et les larmes des mères agenouillées au pied de la Santa Maria. L’enfant s’arrêta un instant et suivit du regard le long vol du rapace au-dessus de la plaine.

Sancho avait à peine huit ans. Il était robuste comme un adolescent de quinze. Les travaux des champs l’avaient façonné à l’image de la nature, solide comme ces montagnes. Assis sur le toit du Monde, il était fier. La lumière venait de la cime des arbres, enveloppait les tombes des ancêtres et finissait par mourir sur l’eau du fleuve Amazone. La vie et la mort se nourrissaient des légendes.

Sancho avait l’habitude de quitter ses amis des ruelles pour goûter à la solitude le long des voies de chemin de fer. Assis pendant des heures près des rails, il imaginait le roulement de tambour des wagons de la ville. La ville, cette cité fantôme qu’il visitait dans ses rêves d’enfant pauvre. Il y voyait les marchands, les étalages multicolores aux senteurs nouvelles, les femmes aux robes flamboyantes, les hommes de l’autre continent, celui où l’on achète les enfants d’ici ou d’ailleurs.

Il lui arrivait souvent de raconter ses exploits, rattraper un wagon en courant, s’y cacher et faire le grand voyage. Les camarades ébahis écoutaient ses histoires extraordinaires jusqu’à la tombée de la nuit. Sancho connaissait tous les recoins de la ville et ses ruelles mystérieuses. Il s’inventait des monstres aux allures de conte. La ville interdite, celle où tout devient possible lorsque la faim dévore les ventres vides.

Le soleil se couchait derrière les monts. Sancho savait qu’aucun train ne passerait plus aujourd’hui. S’était-il seulement aventuré jusqu’aux limites de l’ancien pays ? Le monde, c’était lui. Il faisait dire aux choses ce qu’il voulait entendre. Il faisait pleuvoir quand l’envie lui prenait de pleurer, et le vent se levait quand le cri arrachait sa poitrine. Un peu sorcier, il guérissait les maladies de l’âme avec des secrets.

Souvent, il ramassait ses rêves et entamait la longue marche vers le sommet. Les bruits de la nuit animaient son désir de s’enfoncer davantage dans l’obscurité. Il sentait vivre en lui le souffle frais des montagnes au repos. Son guide, cette voix intime et universelle à la fois, était celle d’un village né de la cendre du volcan et du regard des idoles.

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Le vent n’avait aucune limite. Les dunes se laissaient mourir et renaître sous le soleil du désert. A quinze ans, Fatima ne connaissait que l’immensité de sable. Seule sous l’arbre fruitier, elle écoutait le silence. Le muezzin appelait à la prière. Elle dessinait des formes sur le sol et imaginait ses pères sur les chemins de l’oasis de vie.

Fatima attendait la nuit. Les dromadaires se reposaient, les hommes de la caravane discutaient autour des feux de camp. À l’abri des regards indiscrets, elle admirait le parterre de sable et les lanternes à l’horizon. Les étoiles guidaient son peuple depuis la nuit des temps. Les anciens transmettaient le message des dieux. Le destin lui parlait.

A quelques kilomètres du campement on devinait des habitations. Fatima se souvenait qu’enfant elle passait des heures dans les sanctuaires à tourner les pages des livres anciens. Son grand-père l’avait conduite à la chambre sacrée, celle des prophètes. Aucun lieu n’était plus propice à ces ouvrages que cet horizon sans repère. À l’abri des conquêtes et de l’oubli, la pierre conservait le parfum des écrits.

Elle avait encore cette impression étrange des années sans retour et des rêveries d’enfant qui jalousent le secret des grands. Ce soir, Fatima respirait de grandes bouffées d’air chaud. Elle s’enivrait de l’orient. Elle murmurait les chants de ces femmes gardiennes des traditions des hommes.

Une étoile filante traversa le ciel pour mourir sur l’oasis. Le présage d’un enfant. Elle caressa de sa main son ventre rond. Tout n’était que rondeur autour d’elle, les fruits de son pays, la lune rousse, le turban qui épousait sa tête. Sereine, elle se trouvait belle et sentait la vie bouger en elle. Il lui semblait connaître cet enfant depuis toujours. Elle se rappelait le ventre qui l’avait aussi enveloppé un jour.

Il n’y a pas si longtemps, elle jouait encore avec les filles de son âge. Mais le rêve se dissipe dans la brume du désert. La nuit de noces fait de l’enfant une femme qui s’éveille aux douleurs de l’enfantement. Elle avait ignoré le visage de son époux jusqu’à la couche nuptiale. Elle  apprit de ses mères que le sable est léger comme le vent qui voyage et dur comme les galets que les vagues font rouler. Les dunes recouvraient ses secrets. Les dieux veillaient déjà sur l’enfant femme.

La fraîcheur de la nuit l’envahit peu à peu. Elle  voulait cet enfant à l’image du paysage, libre, parcourant les silences de déserts en déserts, franchissant les mers pour découvrir les peuples d’ailleurs. Elle le désirait impatient de revenir dans le sein des dunes à guetter l’éternelle présence des feux de camp.

Fatima se savait l’égale du désert. Elle donnait la vie et veillait au repos des anciens. Silencieuse et recueillie comme la terre, elle sentait la force des pyramides de sable. Confierait-elle un jour son secret au sirocco ? Arriverait-elle à faire du destin des hommes une continuité dans la complicité des landes hostiles ?

Elle s’apprêtait à regagner la tente et fit serment d’avouer l’innocence de son amour, une dernière fois, aux dunes étoilées. Un jour, elle crierait. D’un cri d’enfant jaillira la femme, celle que la nature réconcilie d’avec son peuple. Le sable continuera sa course jusqu’au village conquérir le cœur des hommes du désert. Elle le savait.