Fukushima, qui fait parler les morts ?

Je me suis beaucoup interrogé sur la fonction que peut avoir aujourd’hui l’acte de représentation, de mise en scène de notre réel, que ce soit par le biais de la littérature, du cinéma, de la danse, du théâtre ou des arts graphiques. Par réel, je ne veux pas entendre une réalité ponctuelle, même s’il est impossible de ne rien lui emprunter, mais la seule réalité qui compte : celle qui articule, de toute éternité pensable, l’individu, le collectif et les divinités.

J’ai affirmé que le réel et sa représentation sont liés dans un jeu de modèle-obstacle où la représentation a toujours été investie du rôle de Cassandre. C’est-à-dire qu’elle pousse à leur terme des logiques de décomposition du rapport triangulaire que j’évoque ci-dessus. Elle va au bout des choses avec une clairvoyance hallucinée qui ne s’en laisse compter par aucun des leurres, des masques, des illusions stratégiques, qui obscurcissent notre capacité de savoir. En ce sens, la représentation a réellement une fonction apocalyptique, de révélation, et elle ne traite que d’affaires de désir, d’envie et de violence.

Pendant longtemps, la représentation a toujours pris soin, pour des raisons qui ne tiennent pas toutes à un authentique espoir humaniste, de ménager une porte de sortie aux crises dont elle poussait les feux. Elle a ainsi proposé des scénarios réconciliateurs, la plupart du temps provisoirement réconciliateurs, dont on pouvait se satisfaire un temps. Mais aujourd’hui, ce jeu semble avoir basculé dans  l’impossible, parce que le réel est devenu beaucoup plus anxiogène que tout ce que peut inventer la représentation. Aujourd’hui, l’homme s’interroge vraiment sur ses chances de survie, il visualise l’extinction de sa race, il comprend que sa présence dans l’univers n’est ni indispensable, ni garantie, et il n’arrive pas à penser des épilogues crédibles de régénération pacifique. Il est également probable que la démultiplication à l’infini des instances et des modes de représentation brouille singulièrement le message. Les lieux traditionnels du spéculaire cèdent du terrain, le miroir se concentre sur l’individu, et propose à son désir des images instables, changeantes, aussi vite obsolètes et renouvelées que l’exige, pour des raisons essentiellement économiques, la fixation en permanence de l’homme devant son miroir. La représentation, en quelque sorte, métastase à toute vitesse, et dans cette vitesse le temps et la mémoire s’effilochent comme des nuages filmés en accéléré. Il est enfin patent que les objets créés par l’homme ont pris, très largement, la place des dieux ou des autres, définissant de plus en plus l’individu mieux que ses filiations. La traçabilité de notre activité consumériste l’emporte désormais sur notre généalogie.

Le XXIème siècle est né dans deux œufs beaucoup plus jumeaux qu’on ne le veut avouer. Le premier est la mise en œuvre méthodique, scientifique, d’une violence exterminatrice dirigée par les nazis contre le peuple juif et, plus généralement, tous les « sous-hommes ». Cette violence a bouleversé la notion de victime, c’est-à-dire de victime innocente. En ce sens, elle a voulu habituer l’humanité à une nouvelle conception de la valeur de la vie, qui justifie la disparition des faibles et bat en brèche tous les enseignements du christianisme. Mais il faut d’un même pas bousculer l’effroyable ambiguïté du rapport entretenu avec cette nouvelle vision du monde, en rappelant que le nazisme a, d’une certaine manière, simplement poussé à l’extrême — dans le réel — une haine ancestrale contre le peuple juif, reconnu coupable de la mort du dieu chrétien comme de la possession des biens de la terre, diabolique par conséquent. Cette haine a été légitimée, sinon fondée, par les autorités religieuses et nombre de penseurs au travers des siècles. Et la violence nazie, qui gêne surtout parce que les actes ont été à la stricte mesure du discours, et sans fard, est, au bout du compte, la prétention à une violence absolue, définitive, censée ramener la paix universelle en éliminant l’ennemi universel. Je voudrais ici poser une seule question : en quoi eût-il fallu que le Christ survive ? Peut-on imaginer un monde où Pilate aurait relâché Jésus et crucifié Barrabas ? Beau sujet de scénario, que je me réserve de développer. Chacun comprend que, si le procès du Christ n’aboutissait pas au lynchage d’une victime innocente, mais à une forme de justice rendue contre la foule, la révélation religieuse serait impensable.

La deuxième violence est celle des Américains, qui jetèrent par deux fois le Japon dans l’épouvante atomique. À nouveau, il s’agit bien d’une violence censée mettre un terme à toutes les violences secondaires, puis à les décourager par la suite par la peur d’une capacité de représailles elles-mêmes définitives et tellement radicales qu’il ne pourrait exister d’épisode suivant. On le dit pudiquement autrement, en prétendant que cette violence détenue par un seul empêcherait qui que ce soit d’attaquer. La violence se veut toujours défensive. Mais rien, dans le monde humain, ne peut durablement rester l’apanage d’un seul : la prolifération nucléaire, le fameux équilibre de la terreur, n’ont pas non plus tenu leurs illusoires promesses et ont obligé à chercher ailleurs, sur des terrains limités, les possibilités de prolonger les affrontements classiques. Car la violence ne peut être un équilibre figé, elle ne s’équilibre que constamment, dans une surenchère permanente de la création de différence, d’inégalité, dont il faut varier les apparences, les plaisirs. Nous ne sommes pas sortis, quoi qu’en aient pensé et affirmé certains, de la pensée hégélienne. Remarquons que cette violence-là fut le fait de ceux que les Européens considèrent comme leurs sauveurs — quand bien même ces sauveurs rembourseraient « la dette envers La Fayette » qui leur permit, à eux, d’exister. Des gens dont la haute moralité, adossée à de super-pouvoirs techniques, humains et financiers, ne peut donc être mise en doute et, plus fondamentalement, des gens qui, par deux fois, ont délivré le monde de l’Allemagne. Que le débat sur la représentation prenne aujourd’hui l’aspect d’une lutte entre l’Eurotrash, expression américaine pour désigner le « théâtre à l’allemande » (das Regietheater) et une certaine forme de la représentation américaine d’un monde dont les États Unis ne sont pas viscéralement les enfants (l’Europe, faite des sangs du tragos et de la Passion), ne nous surprendra donc pas.

Le cataclysme qui vient de se produire au Japon va dans ce sens et achève, en quelque sorte, la genèse du siècle, de manière bien plus hurlante que les accidents nucléaires antérieurs. Il faut à nouveau poser la question tragique par excellence : au nom de quoi meurent les morts japonais, qui parle en leur nom et que veut-on qu’ils disent ? En d’autres termes : quelle mise en scène le monde va-t-il décider de s’offrir sur le dos de ces victimes innocentes ? Une analyse minutieuse des discours tenus sera passionnante, pour peu qu’elle ne serve pas d’abord à satisfaire le plaisir d’analyser. Il est encore trop tôt pour articuler, avec leur poids réel, les mots de ceux qui voient dans cette relation cataclysmique et récurrente des Japonais à l’atome le prolongement d’une punition inassouvie de Pearl Harbor, les mots de ceux qui honoreront un martyre digne, c’est-à-dire muet, les mots de ceux qui dénonceront la soumission au libéralisme, les mots de ceux qui ne s’intéressent qu’à leur situation nationale. Il est stupéfiant d’entendre, par exemple, un responsable japonais présenter ses excuses au reste de l’humanité, dont il ne voudrait pas qu’elle soit détournée de son programme nucléaire, seul selon lui à répondre au défi du réchauffement climatique, par la médiocre gestion nippone d’une énergie quasiment dérobée à l’Occident-vainqueur-divin et pour cela mal maîtrisée. Le nucléaire ainsi altéré, au Japon, pouvait-il être neutre, ne rien contenir d’autre que ce qu’il contient ailleurs dans le monde ? D’une certaine manière, tenter d’asservir cette énergie qui fut, là-bas, déjà liée à la mort d’une culture de la mort et de la gloire, n’était sans doute pas davantage possible que ne l’est une représentation wagnérienne en Israël. Le sacrifice des victimes et des sauveteurs à l’Économie Mondiale atteint ici un sommet dans l’horreur héroïque, dont Tchernobyl, déjà inscrit dans les mémoires officielles comme le simple résultat du communisme bricoleur, fauché et opaque menteur, et pas comme l’incertitude mortelle indénouable liée au nucléaire, ne s’est jamais approché.

L’indécence des morts exposés, la vision hallucinante de survivants fouillant les décombres au péril absolu de leur propre existence, celle de SDF refoulant les victimes de l’exode par peur d’une contamination, n’ont de comparable que l’indécence des industriels, politiques et spéculateurs laissant entendre que l’achat de leurs produits eût garanti une survie. Pourtant, les médias japonais institués, ceux qui participent du système, ne montrent pas les cadavres : seulement des gens souriants, calmes, que l’Occident dira stoïques en pensant : déconnectés du réel, entendons par là que jamais les Occidentaux ne réagiraient ainsi et ne pourront se reconnaître frères de cette représentation-là de l’humanité affrontant un pareil cataclysme. Pourtant, les déracinés qui commencent à pulluler et à réclamer une aide qui ne vient pas sont parqués, tels des lépreux, nourris par camions, pas entourés ni pris en charge. Ils sont exclus. En outre, ils étaient déjà exclus, les populations du Nord n’ayant jamais été considérées comme dignes d’autres  tâches que les basses. Les exclus signent la représentation d’un système par lui-même bien plus fortement que les inclus. Derrière l’ineffable politesse, l’infinie délicatesse, le très riche langage nippons se dissimule une violence des rapports sociaux qui devrait inciter à peser la compassion dont nous prétendons vouloir être capables.

Réalise-t-on bien que, pour des décennies ou plus, une partie du territoire de ce qui fut et voudra redevenir la troisième puissance économique mondiale mais qui fut, bien avant, une des plus vieilles civilisations humaines, va sans doute se retrouver zone interdite ? L’image rompt avec tout ce qui avait été prévu, mais pas avec ce qui, depuis longtemps, avait été cauchemardé par les artistes, de Rêves de Kurosawa aux mangas. Il est instructif, tant la culture manga a fécondé l’imaginaire récent, de distinguer dans cette forme de représentation les trois stades de la prédiction qui se sont succédés : le premier offrait des perspectives de reconstruction meilleure, le deuxième hésitait sur le futur possible, le troisième et dernier en date ne distingue plus ni méchants ni bons mais indifférencie tous les personnages dans des luttes absurdes et auxquelles plus rien ne peut désormais mettre un terme. Ce saccage généralisé, non seulement enrôle à son seul profit l’idée de progrès, mais assassine définitivement l’hypothèse d’une survie de l’esprit, sur laquelle se reposait la culture humaine, même dans les camps d’extermination.

L’économie japonaise, au demeurant, n’est pas en vérité, ou n’est plus, celle que croit l’homme de la rue européen. Elle est malade — de sa démographie vieillissante, de sa dette, de sa déflation — et elle décline depuis longtemps, au point que l’hypothèse de sa défaillance n’affecterait pas à ce point une économie mondiale elle-même en crise, totalement fragile, instable. Les responsables japonais le savent bien, qui plaident pour que le monde considère indispensable à sa propre survie le sauvetage de leur économie. Ils savent que, à cause de leur gestion de la crise nucléaire, ils viennent d’ajouter un choc au choc énergétique jusque là centré sur le pétrole, obligeant d’un coup les autres nations à envisager de nouveaux modèles de développement, à affronter le débat écologique et pacifiste, à théoriser autrement les questions de risque, de transparence de la décision, à nourrir la question d’une gouvernance mondiale des ressources et de la croissance, voire à trouver la réplique à une panique émergente liée « au nuage » qui va traverser la planète — si tant est qu’il n’y en ait qu’un. À fournir, en d’autres termes, une autre mise en scène référentielle, au pire des moments selon les comptables macro-économistes. Bien entendu, les autres nations tenteront par tous les moyens d’éviter ou limiter cette nouvelle donne.

Le théâtre, depuis longtemps aussi, a exploré cette piste fondamentalement apocalyptique. Nous en sommes à un moment historique où, au-delà de la vanité des discours bardés de certitudes et d’injonctions hostiles à toute remise en cause, il n’est pour le moment plus possible de penser, apparemment. Et donc de dire, de représenter, de parler « au nom de ». La traque aux images de victimes, aux horreurs esthétisées, à une compassion chiffrée, à la mort en direct, risque de servir pendant longtemps d’anesthésiant, et sera sans doute encouragée par ceux que cette tétanie arrange. Nul n’ose citer les fleurs de Edo, dont on parla pour poétiser les incendies allumés par le tremblement de terre de 1923, mais il est pour le moment interdit, sous des prétextes aussi ahurissants que le respect du deuil, d’interroger en profondeur les raisons et les finalités, autant que les moyens, de la présence humaine. On touche là à trop d’intérêts intriqués, à trop de compromis avec le réel, à trop de mensonges auxquels chacun a collaboré.

Le comble a été atteint par une responsable renvoyant la délivrance de son opinion sur le nucléaire au moment où les Japonais auront retrouvé quelque chose comme leur place naturelle dans l’économie mondiale, ou simplement dans la photo de famille, auront cessé d’être plaie ouverte. Non que le deuil soit irrespectable : mais il n’a jamais été aussi silencieux que l’on voudrait nous le faire croire. Le degré supérieur de visibilité de la catastrophe japonaise ne la rend pas fondamentalement étanche aux débats qui, légitimement, durent ou doivent être immédiatement ouverts sur l’amiante, les OGM, les adjuvants pervers, les prises de risques non maîtrisées, certains médicaments — les exemples sont légion. Si l’on en juge à la discrétion toujours observée sur Tchernobyl, cette parole attendra encore longtemps.

Refuser de parler au nom des morts tant que les morts occupent encore le terrain des vivants n’est pas une mince affaire. De quoi les morts sont-ils morts ? J’ignore au fond si le Japon a si fondamentalement changé. Mais son rapport à l’Occident n’est plus le même, quand bien même l’étranger sera surpris de constater que l’ouverture, l’internationalisation — et par exemple la simple pratique de l’anglais — sont une mince façade : vérité incompréhensible chez qui a le sentiment de vivre entouré d’une technologie et de marques nippones, berceaux du futur. En endossant, au nom de leur peuple, le rôle de victimes sacrificielles consentantes et en partie responsables de leur sacrifice, certains responsables japonais jouent le rôle que l’on attend d’eux : ils œuvrent à une réconciliation de l’humanité avec le Baal nucléaire. Je ne sais s’ils assurent là une sorte de service minimum partiellement dicté par la politesse confucéenne, leur permettant de fournir les gages attendus de leur mondialisation et, sur un autre plan, de rester entre eux pour un service funèbre national où les morts saisiront les vifs, à quoi nous ne pouvons rien comprendre : qui considère en Occident la terre comme une mère très respectée mais, pour citer Claudel, malheureusement épileptique ? Il n’est pas du tout acquis cependant que les populations suivent jusqu’au bout leurs leaders, ne serait-ce que parce qu’un premier ministre et un lobbying rouage essentiel de la politique japonaise ne sont pas un empereur divin. Et par ailleurs, à l’épilepsie de la terre, s’est ajouté un ingrédient purement humain administrant la preuve, bien plus visible que des solvants cancérigènes, le degré de pollution de l’air ou que le trou dans la couche d’ozone, que nous jouons en permanence avec le crédit temps qui nous fut accordé. Il faudrait éviter que la certitude de la mort ne débouche, comme après la capitulation de l’Empire, et comme dans d’autres périodes de la culture nippone, sur une vague de suicides qui ne nous inciteraient qu’à marginaliser, comme étranger à notre rationalité, un peuple qui a plutôt besoin que son apocalypse personnelle évite à tous le même destin et ne soit pas un simple accident de parcours, une crevaison dans le peloton en route vers la ligne d’arrivée, la perte obligatoire de quelques lemmings au profit de l’espèce. Nul ne peut prédire le confinement qui sera nécessaire, ni les conséquences médicales, génétiques, qui affecteront cette population et sa terre, sinon même la terre qui ignore les frontières humaines.

Le débat sur les mots choisis, incident, accident, catastrophe, comme sur le niveau admissible de dangerosité des évènements sur une échelle abstraite, donne lieu en attendant à des contorsions insupportables, dont il faut en outre espérer que les terroristes ne nous réveilleront pas brutalement, demain ou dans dix ans, eux qui n’ont, des victimes et de la violence, du temps et du futur, pas la même conception théorique que la vieille nôtre, si élégante, si peu consciente de l’identité absolue de tous les phénomènes violents. La compassion, même aussi industrialisée qu’elle est devenue et bien que devenue très volage — à quand le prochain épicentre de la mobilisation universelle ? — est chose bonne, tant qu’elle ne détourne pas de la question de fond : comment est-ce arrivé ? La réponse, on s’en doute, ne tient pas à un court-circuit. Ni à la fatalité. Fukushima n’est pas une catastrophe naturelle, contrairement au discours de représentation que teste déjà le lobby nucléaire, pressé de démontrer que l’accident, ailleurs que là, eût été ou serait désormais maîtrisable, même au prix de dégâts collatéraux limités, et par là-même que la maîtrise des noyaux atomiques prouverait notre maîtrise sur la nature dans ses manifestations les plus violentes et les plus imprévisibles.

Nous entrons là, sans référence aucune — le prix payé par les Russes à Tchernobyl ne peut servir d’étalon — dans un avenir totalement hypothétique. Que se passera-t-il si aucun des bricolages tentés n’opère ? Que tenter d’autre ? Que se passera-t-il si l’irradiation gagne Tokyo au point que la ville devienne cité fermée, interdite, ou simplement pathogène pour des générations ? Nous n’en sommes pas là, nul ne peut dire que nous y viendrons, mais voici que, pour la première fois peut-être, les responsables du réel se voient sommés d’endosser les prédictions de Cassandre. Cassandre, depuis longtemps, a envisagé que les Japonais seraient capables d’organiser une survie coupée du monde, sur un territoire ravagé par une pestilence moderne, et d’inventer un rapport inédit à la vie et à la mort. Cette image, rejetée jusqu’ici comme relevant de la science-fiction et d’une certaine esthétique, est brutalement devenue un fait incarné — quand bien même il manque encore au puzzle quelques morceaux.

Il nous est une fois de plus proposé de réfléchir, non pas à des aménagements ponctuels de notre jeu de cache-cache avec notre réalité ontologique, mais à nos vraies racines violentes et désirantes. En sommes-nous vraiment capables ? Montaigne, que plus personne ne lit comme un auteur éternel, nous a appris que nous n’avons aucun contact possible avec notre Être, seulement avec un devenir permanent qui, de temps à autres, sédimente ou précipite, cristallise. Le seul devenir offert avec certitude est, malheureusement pour notre orgueil, celui de la mort : alles was ist, endet. Nous nous divertissons, ajoutait-il, parce que nous allons mourir. Si dans ce jeu nous ne savons rencontrer l’Autre dans toute son altérité, si nous ne voulons que le peindre à nos propres couleurs, nous ne nous rencontrerons jamais vraiment nous-mêmes. D’une certaine manière, aujourd’hui, l’acte de représentation pourrait, devrait, basculer dans l’énigmatique, une fiction dont les codages visibles ne nous rappelleraient rien. Quelque chose comme une hypothèse de futur dont plusieurs étapes nous seraient inconnues, nous demeureraient imprévisibles, et qui pourtant serait nôtre, nous obligeant à chercher, au-delà des apparences et de nos faibles logiques, une origine plus qu’une ressemblance. Pour que les mots de notre patrimoine soient comme prononcés dans un avenir incalculable et nous parviennent désormais de là, pour que nos images de reconstitution ou de transposition cessent de nous laisser imaginer que nous maîtrisons tout de notre passé et de notre avenir, tant nous serions devenus meilleurs ou si malins que nous échapperions à tout.