La crise de parano

a                                             La  crise de parano.

Mon gros chat a encore fait caca sur le beau tapis marocain. C’est sa manière de se venger quand il estime que sa caisse est dégoutante.

Il faut que je descende lui acheter de la litière.

Au lieu d’y aller lentement en regardant les arbres de la Place de la nation devenir roux, je cours. Le supermarché fait partie des choses vulgaires qu’il faut faire en se pressant. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Dans les profondeurs de mon subconscient je dois penser que ce n’est pas une occupation digne d’une féministe un peu intello.

J’entre, je prends la litière et je me coule dans l’une des queues qui caractérisent cette vénérable institution contemporaine.

Je sens mon corps douloureux, cette fichue arthrose que les médecins traitent avec mépris : « ça madame, c’est l’âge. Vous avez essayé la gymnastique ? ».

Derrière moi, une fausse blonde, la cinquantaine déprimée parle dans sa barbe et observe ses co-queuteurs avec mépris.

Bon sang, j’ai oublié les bonbons qui sont censés empêcher mon-mari de fumer.

Je demande à la Blonde si elle veut bien me conserver ma place pendant un court instant. Elle fait la gueule et murmure un truc qui est peut-être « oui, bien sûr » ou « vas y vieille bique ».

Je me faufile entre les clients, me penche sur les têtes de gondoles. Pas un Tic Tac à l’horizon. Les gens commencent à me regarder d’un sale œil, comme si j’avais trouvé une nouvelle tactique pour leur piquer leur place                                            Je passe près d’un monsieur d’origine maghrébine, me prend les pieds dans l’un de ces fichus caddies à roulettes, manque bousculer le monsieur en question et m’excuse en souriant.

Je rejoins ma place dans la queue. La Blonde et moi grimaçons de concert.

Perdue dans des pensées profondes du  genre : « pourquoi, ne trouve-t-on plus de Tic tac nulle part ? », je perçois des cris tout près de moi. Dans la queue d’à côté, le monsieur sur qui j’ai failli tomber brandit l’une des cinq bières qu’il tient dans ses bras et m’invective en termes gracieux : « Vieille salope, sale pute ! Refais moi çà et je t’en colle une… etc ».

Autour de moi, la tension monte. Je souris bêtement et tente de lui transmettre un message subliminal : « Je ne suis pas raciste. Je n’ai rien fait. Je vous trouve plutôt beau mais là, vous êtes bourré. Je bosse à la CIMADE pour les sans papiers… »

La tension est à son maximum. La plupart des gens regardent leurs pieds ou se perdent dans la contemplation de la date de péremption de leurs yaourts.

C’est alors que la Blonde décide d’assurer ma défense. « Monsieur, quoiqu’ai fait cette dame, on doit traiter les vieilles personnes avec respect. »

L’homme enfermé dans sa colère lui hurle : « Pute, salope, vas te faire baiser, enculer…etc »

Mon avocate reprend : « Dis moi mon pote, dans ce pays, la France, on respecte les vieux. C’est comme çà et si ça te plait pas, t’as qu’à rentrer dans ton pays. »

J’ai vieilli de vingt ans en quelques secondes. Ça me fait 92 ans. J’aurais du me faire teindre les cheveux en bleu ou en roux. Et en plus mon seul soutien est raciste.

Je remercie la Blonde, lui dit que l’homme est saoul ou fou et qu’il vaut mieux cesser de lui répondre.

Elle me toise du haut de ses cinquante ans et m’assène : « Si vous prenez parti pour les étrangers qui vous insultent, alors débrouillez-vous et s’il vous attend à la sortie, ne comptez pas sur moi. » C’est le moment que choisit un homme respectable dans la queue pour se tourner vers moi et m’intimer l’ordre de me taire « parce qu’avec ces gens là, il vaut mieux ne pas répondre.

Je paye ma litière à une hôtesse de caisse glaciale à qui je souhaite intérieurement de faire partie du prochain plan social et je sors.

Et là sous le crachin, elle me tombe dessus, la parano. Les larmes me montent aux yeux. J’évoque cette scène de mauvaise comédie et je me demande pourquoi cet homme m’a insultée, qu’est ce que je lui ai fait, pourquoi personne n’a pris ma défense gentiment. Et la colère s’insinue. Et s’ils avaient vu que j’étais juive. Et si tous ces gens immobiles et lâches s’étaient trouvé soixante ans plus tôt face à une rafle de juifs  et pourquoi veut-on m’exclure de cette société parce que j’ai des cheveux blancs…

Les cheveux en question sont trempés et c’est dans un état second que je raconte cette histoire à mon-mari qui rigole, le salaud.

Son rire me fait redescendre sur terre. J’ai évité la grosse crise de parano. Mais elle est là tapie, elle attend ce que j’appelle le fil ténu entre nos comportements quotidiens et les crimes les plus funestes, pour jaillir et me plonger dans l’angoisse et le sentiment d’exclusion.

Ce fil ténu m’obsède. Il parait que c’est l’une des manifestations de la paranoia.

Bref je suis parano mais j’ai des raisons

Ce fil ténu entre l’incompétence du guichetier et celle de certains grands soi-disant serviteurs de l’Etat, ce fil ténu entre la passivité de certaines foules et l’impossibilité de construire une société plus juste, celui qui va de la méchanceté mesquine des amis qui nous trahissent aux grands échecs historiques.

C’est de cela dont je vais vous parler dans ce blog.

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