Archive pour mars 2014

Perplexités

C’est l’ histoire d’un diner chez des “amis”.
Ne pas y être convié signe une sorte d’arrêt de mort sociale.
Figurer dans le cercle des invités instaure chez moi un processus complexe fait de peur de l’ennui, d’excitation dénuée de tout fondement et d’observation nerveuse du calendrier destinée à évaluer le temps qui reste avant d’être de nouveau seule, certes, mais peinarde.
Dans la voiture qui me conduit vers leur maison au milieu des vignes, j’écoute Radio-Nostalgie. Jacques Brel chante “Les vieux”. Je me demande jusqu’à quel âge je me sentirais obligée de rencontrer mes semblables dans des situations ou personne n’écoute personne.
On m’a présenté aux autres invités : petits professeurs post soixante huitards, écolo-gauchistes et fiers de l’être. Ils semblent peu intéressés par la vieille dame que je suis devenue sans vraiment m’en apercevoir.
La maîtresse de maison m’interpelle :”Alors, le bruit de la route devant votre maison, c’est supportable” braille-t-elle avec un sourire perfide.
Une vague de détresse m’envahit. Je souris douloureusement. La maîtresse de maison me prend par les épaules. J’ai l’impression qu’elle me trouve pitoyable. Je me demande s’il y a un âge où tout vous indiffère ? Il faut que je pense à m’intéresser au bouddhisme.
Tout le monde parle en même temps. Le style est alter-mondialiste primaire, vaguement complotiste. Je m’enveloppe dans mon invisibilité pour ne pas casser l’ambiance. ça marche. On m’oublie.
Au bout d’une heure je commence à m’interroger sur les raisons pour lesquelles tous ces imbéciles , en m’ignorant, se coupent de la personne la plus intéressante de cette soirée !
Je suis brusquement réveillée par les hurlements de ma voisine qui vitupère contre les féministes :”Toutes ces soi-disant féministes qui veulent interdire le voile à l’école, sont en fait des fascistes”
Alors j’explose, de toutes mes colères refoulées, de tous mes silences complices. Peu à peu un silence gêné s’installe. Je dis que je crois aux valeurs universelles, que je déteste toutes les religions, les replis identitaires. Je dis que je les trouve bien tolérants vis à vis de la religion musulmane dans ses manifestations les plus misogynes. Je termine sur un hymne à l’école républicaine et à la laïcité.
Puis, je me lève, tremblante. Je les salue et rejoins ma voiture en trébuchant sur le chemin pierreux.
Pierre Bachelet chante les corons sur Radio Nostalgie. Je pleure sur les corons, sur la bêtise, sur mes rêves envolés, sur le retour du communautarisme. Je pleure sur moi-même, sur ma difficulté à accepter les autres comme ils sont.
La déprime me guette. Je connais le remède. Je fonce dans mon bureau. Je mets le CD des Chants du Ghetto. Peu à peu la musique agit. Je pleure sur les souffrances de mon peuple, exilé mais vivant. Je vais me coucher rassérénée.
Avant de m’endormir, une question me traverse un instant l’esprit : Pourquoi n’ai-je pas écouté plutôt Nina Simone ?
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L’obeissance stricte au droit peut tuer : A propos de :”Le chemin des morts” de François Sureau (Gallimard, 2013)

François Sureau a été Conseiller d’Etat. Il a siégé à la Commission de recours des réfugiés (devenue la Commission nationale du droit d’asile) au début de sa carrière dans les années 80. Il raconte comment, frais émoulu de l’Université, il doit rapporter sur le cas d’un ancien militant basque, réfugié politique en France pendant vingt ans, mais privé de son statut par une décision de Giscard D’Estaing refusant le statut de réfugié aux Basques espagnols vivant en France, au motif que l’Espagne était devenue un pays démocratique.
En loyal juriste, il conclut que, conformément aux textes, l’asile est réservé aux ressortissants des pays considérés comme non démocratiques. Le militant basque ne pourra donc pas rester en France, malgré ses dires sur les risques d’exécution de la part des membres des GAL ( Groupes antiterroristes de libération).
Quelques mois plus tard, le militant basque rentré en Espagne est exécuté.
Aucun juriste ne devrait rester indifférent à ce court texte, admirablement maîtrisé.
Ce qu’interroge François Sureau, c’est la certitude, c’est l’application bête du droit, sans recul.
Il ne s’agit pas de condamner le Droit en général, bien au contraire, mais de toujours avoir envers lui le recul nécessaire et critique.
C’est à cette réflexion essentielle et salutaire sur l’obéissance et sur le doute que François Sureau nous invite.