Archive pour mars 2015

L’Immigration est un vrai sujet politique.

A droite et à l’extrême droite, elle est au centre des débats.
A gauche et à l’extrême gauche, on aborde le sujet avec timidité, de peur de ne pas être politiquement corrects.
Ce silence est une grave faute politique qui favorise la montée de l’extrême droite et de la xénophobie.

1 – Remettre les chiffres dans leur contexte mondial :
- Les réfugiés : Environ 50 millions de personnes sont déplacées contre leur gré aujourd’hui sur notre planète. La moitié sont des enfants. 86% de ces réfugiés vivent dans des pays en voie de développement. 14% tentent leur chance dans les pays développés.
Environ 400000 personnes ont demandé l’asile dans les 28 Etats membres de l’UE. Parmi eux, 123000 l’ont demandé en Allemagne, 60000 en France et 60000 en Suède. En Europe le taux de rejet des demandes d’asile est d’environ 66%. Il est de 83% en France Chaque année la France accepte environ 10000 réfugiés sur son territoire alors que plusieurs millions de Syriens, Erythreens, Soudanais, Irakiens, Congolais, Nigerians… sont chassés de leurs pays par des guerres et des massacres inter-religieux, interethniques etc

- Les immigrés en situation régulière en France
- Selon l’INSEE, les immigrés sont des personnes nées étrangères à l’étranger et venues s’installer en France. Ils sont 5600000 en France dont 2300000 sont français (soit 41%) et 3300000 étrangers (soit 59%). Leur histoire a été marquée par les migrations.
Sur ces 5600000 immigrés, 3900000 vivent en France depuis au moins une décennie.
Le pourcentage d’immigrés en France est passé d’environ 2% en 1911 à 9% en 2012.
Au total un cinquième de la population française est soit née à l’étranger, soit née ‘au moins d’un parent étranger.

- Les étrangers en situation irrégulière en France
: ils seraient entre 200000 et 400000. Déboutés du droit d’asile dans l’impossibilité de rentrer dans leur pays, immigrés économiques, femmes fuyant les violences.35000 d’entre eux ont été régularisés en 2013, pour des raisons familiales majoritairement. Les régularisations au titre du travail n’ont concerné que 2000 personnes.

Ces étrangers posent-ils des problèmes réels :
Les chiffres ne montrent aucun “envahissement” de la France. Par contre la concentration de populations étrangères ou d’origine étrangère, souvent pauvres, dont une partie minime mais visible tombe dans la délinquance pose un vrai problème qu’il faut nommer et tenter de résoudre, non pas par l’assimilation mais par plus d’intégration à la société française.
Cette intégration-qui ne doit pas nier la culture d’origine- peut prendre du temps. Les Polonais, les Italiens et les Espagnols, qui ont migré dans la première moitié du XX° siècle sont-ils considérés comme français par les militants frontistes ?

Ces immigrés ont-ils un coût ? D’une part, ils alimentent le travail au noir, ce qui constitue un cout indirect pour le pays mais un revenu direct pour les patrons qui les emploient.
Ils bénéficient en outre de l’Aide médicale d’Etat qui leur permet de se faire soigner et d’avoir des médicaments sans frais.L’AME évite les épidémies ou l’aggravation de certaines maladies.

A ces problèmes réels, on peut ajouter des problèmes secondaires comme la gêne causée notamment par l’habillement et la nourriture de certains musulmans (qui ne sont pas tous Arabes) . Pour être secondaires, ils n’en sont pas moins existants.

A moins de construire des murs autour de la France, on voit mal comment empêcher les arrivées de migrants prêts à mourir pour fuir des situations dramatiques d’ordre économique ou politique. Il faut donc gérer ces problèmes. Il faut en parler. Ils doivent faire l’objet de politiques nationales, européenne et mondiale.
Mais qui a la solution pour empêcher la guerre en Syrie ou au Soudan ou la dictature meurtrière en Erythrée par exemple ?
S’il faut tenter d’agir dans les pays de départ avec probablement peu de succès, l’action la plus importante est à faire dans nos pays. Elle est d’ordre psychologique, comme par exemple se mettre à la place de ces errants qui n’ont qu’une vie, comme nous, et veulent la vivre le moins mal possible et les accueillir sur des bases juridiques claires et égales pour tous. Tenter d’avoir une politique migratoire européenne qui permette de répartir ces hommes et ces femmes entre les pays européens, en fonction de leur langue, de leurs qualifications. Il faut aussi probablement que des associations d’immigrés se créent dans les pays d’origine et dans nos pays pour prévenir ces migrants de ce qui les attend ou ne les attend pas en Europe. Tout n’est pas de la responsabilité des pays d’accueil.

La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde mais elle peut en prendre sa part” avait dit courageusement Michel Rocard. Tous ceux qui le lui reprochent sans présenter de solutions viables pour accueillir correctement les immigrés aident à la montée de l’extrême droite, de la xénophobie, voire du fascisme.
Qui peut ignorer cette caractéristique fondamentale de la condition humaine : le refus de celui qui est Autre, à priori, sa constitution en bouc émissaire. On ne combat pas cette dérive par des mots mais par des actes et des politiques cohérentes et planifiées.

-

Passeuses de vie

MANIFESTE : LES PASSEUSES DE VIE

NOTRE VIE NOUS APPARTIENT

Des affaires récentes en Italie, en Espagne, ont à nouveau soulevé la question de la liberté de choisir sa mort. L’ADMD (Association pour le droit de mourir dans la dignité) va bientôt publier un Livre blanc et interpeller les candidats à la présidence de la République française sur leurs propositions pour la fin de vie. Des pays européens, la Belgique, la Hollande, ont eu le courage d’affronter le problème à travers des lois autorisant sous conditions l’euthanasie. En France, une loi hypocrite, la loi Leonetti, du 22 Avril 2005, prône le « laisser mourir » . Imprégnée d’interdits religieux, elle n’ose aborder de front le problème de la mort, systématiquement éludée dans notre société et renvoyée à des solutions hospitalières pratiquées dans la plus complète anarchie et créant une inégalité devant la mort et la souffrance. En fait elle décharge les médecins de leur responsabilité en les autorisant à « laisser mourir de faim et de soif » les patients, une fois débranchés.

Intolérable la cruauté qui accule ceux et celles qui veulent en finir avec la vie à recourir à des moyens violents, défenestrations, recours à des sacs en plastique pour étouffer, saut du haut de falaises, pendaison … Et à vivre leurs derniers moments dans la solitude et la honte. Qu’en est-il de la fameuse compassion chrétienne ?

Intolérable le déni de la liberté individuelle qui sous-tend ce refus de prendre en compte le choix de chacun à décider de sa vie et de sa mort quelques qu’en soient les raisons. Il représente une des poches de résistance les plus tenace à l’émancipation de l’individu, censée être la caractéristique de notre temps.

Les signataires de ce Manifeste se situent résolument dans la lignée des combats pour la laïcité et la liberté de disposer de sa personne, dont la dernière conquête fut celle de la contraception et de l’avortement libres.

La possibilité de décider de sa fin consacre le sujet dans son humanité à double titre. Elle est l’expression la plus achevée d’un libre-arbitre dégagé des interdits collectifs et d’une peur irraisonnée de la finitude. Elle affronte l’idée de la mort et assume ses responsabilités face à elle. Elle procède le plus souvent d’une longue préparation – « Vivre c’est apprendre à mourir » Montaigne – qui entraîne pour celles et ceux qui le souhaitent sérénité face à la mort. Cette possibilité n’est en aucun cas une obligation comme le prétendent les opposants à la liberté de choix, dans une regrettable confusion.

Notre propos n’est pas tant de revendiquer une loi que de poser les exigences suivantes à la collectivité dont nous sommes partie prenante.

Nous affirmons qu’il n’y a pas de «raisons» à fournir pour décider de mourir (maladie grave, handicap, grande vieillesse…) Chacun(e) est libre de décider des siennes, sans jugement ou interventions extérieures.

Nous demandons que soit facilitée l’information sur les moyens et les méthodes les plus fiables d’en finir. C’est le devoir élémentaire d’assistance à personne en souffrance.

Nous exigeons la fin des poursuites pour toute personne – médecin, soignant ou autre – ayant aidé et accompagné quelqu’un dans son ultime choix.

Nous déclarons être prêt/es à nous procurer les moyens les plus adaptés à cet objectif et à porter assistance à ceux et celles qui nous le demanderaient.

Régine Dhoquois, Juriste et sociologue, Université de Paris VII
Andrée Michel, Sociologue, Directrice de recherches honoraire au CNRS, auteure
Anne Zelensky, Professeure agrégée, auteure, Présidente de la Ligue du Droit des Femmes

A-t-on encore le droit d’être athée dans ce pays ?

Hier nous étions une centaine devant l’Assemblée nationale au moment où commence la discussion du projet de loi sur la fin de vie à l’Assemblée nationale, à dire notre colère contre une demi mesure, qui n’autorisera toujours pas LES SEULES PERSONNES QUI LE SOUHAITENT à finir leurs jours dignement.

Manifestation de l'ADMD du 10 Mars 2015


Manifestation de l'ADMD


Nous avons dit : “je suis Charlie” le 11 janvier 2015 : cela voulait dire, je suis libre de m’exprimer, de vivre et de mourir comme je l’entends.Personne et surtout pas les religions établies ne sont autorisées à m’empêcher de choisir ma mort dans la mesure où cette liberté ne nuit à personne.

Photo prise le 11 janvier 2015

Or Le bien-pensant journal Le Monde publie dans son numéro du 10 Mars 2015 un Manifeste signé par : P. Barbarin (catholique), F. Claveiroly (protestant), H.Korsia (Juif), M. Moussaoui(Musulman) où ils déclarent notamment :“Nous lançons un appel commun, inquiet et pressant, pour qu’une éventuelle nouvelle loi ne renonce en aucune façon à ce principe fondateur : toute vie humaine doit être respectée spécialement au moment où elle est le plus fragilisée.”

Au secours, ils reviennent. Nous sommes nombreux à être athées, laïques et à vouloir finir nos jours, le plus sereinement possible, entourés par nos proches. Nous sommes nombreux à ne pas vouloir faire subir à ceux que nous aimons les horreurs d’une accablante fin de vie.

Nous avions rédigé il y a quelques années avec Anne Zelinsky et Andrée Michel un manifeste pour une fin de vie choisie. Il est toujours d’actualité. C’est l’article qui précède : Passeuses de vie

On naît juive, on le devient…ou pas

article paru dans le journal La Croix du 6 mars 2015

.
Le terme identité qui vient du latin « identitas=le même » est dangereux parce qu’il risque de réduire un individu à une seule caractéristique, excluant ainsi les autres potentialités qui nous permettent d’aller à la rencontre des autres.
J’écris ici à partir de ces identités multiples.

Au commencement, il y a la naissance en 1940, dans une famille juive athée, à moitié ashkenaze, à moitié séfarade, du nom de Cohen, plus préoccupée à l’époque par la survie que par la transmission d’une culture juive. Ce que je ressens dans les années d’après guerre, c’est que Je porte en moi une sorte de tare –incompréhensible- qui m’a obligée à être cachée, humiliée, rejetée. J’entends mes parents répéter que « c’est comme çà », que « ça recommencera » et que la seule possibilité d’y échapper est de changer de nom, ce qu’ils feront dans les années 50.
Plus tard, la volonté de sortir du tunnel d’angoisse, de culpabilité et d’identité victimaire me fait choisir la révolte, l’universalisme, le mélange, le refus viscéral de toutes les religions qui , selon moi, déresponsabilisent les êtres humains, le rejet du communautarisme , une forme d’auto-célébration mortifère et excluante. « Plus jamais çà (la Shoah) » implique d’aller vers les autres, vers le dialogue, vers la connaissance des autres cultures.
Je n’ai pas changé sur tous ces points. J’ai milité contre la guerre d’Algérie, contre le racisme. J’ai vécu en Algérie après l’indépendance. J’ai affirmé ce que j’ai appelé mon a-sionisme, Israël n’étant pour moi qu’un Etat-Nation comme un autre, qui privilégie le droit de vivre des SIENS au détriment des Palestiniens. J’ai affirmé mon appartenance à la France.
Mais surtout, j’ai été et reste féministe. Pour moi, les combat prioritaires, qui sont au cœur des évènements actuels, ce sont ceux : pour l’éducation des petites filles, la lutte contre le sexisme sous toutes ses formes, contre l’enfermement des femmes, l’instrumentalisation de leur corps, les violences auxquelles elles sont exposées, partout dans le monde, mais beaucoup plus dans certains pays (Pakistan, Inde, Arabie Saoudite …etc)
Assumer le féminin en moi m’a permis de me réconcilier avec une judéité plus positive.
J’ai passé des années à rechercher pourquoi la Française républicaine et laïque que je suis, se sentait aussi viscéralement, profondément juive diasporique. Je ne sais pas ce qu’il y a de réel ou de fantasmé dans cette « identité ». Il est probable que s’il n’y avait pas d’antisémitisme, ancien ou nouveau, je ne me serais jamais posé la question. Paradoxalement, les antisémites fabriquent des juifs !
La blague juive suivante résume à merveille mon ressenti : « Moshe et David tombent du cinquantième étage d’un gratte-ciel. Moshe dépasse David : « ça va ? » lui demande-t-il . Et David répond : « Man lebt. » (On vit)
Je ressens en moi cette force de vie, malgré tout, malgré l’horreur, cette faculté de se battre avec ses failles, ses peurs, de ne pas abandonner, de conserver sa dignité, de ne pas déposer les armes de la raison et de l’intelligence. Je sais que beaucoup de non juifs ont cela en eux mais je crois qu’un peuple opprimé depuis des siècles détient cette pépite plus fortement que d’autres.
Cette force de vie n’a rien à voir avec la religion, ni avec Israël, où certains juifs athées trouvent une autre forme de religion.
Je n’ai pas d’attirance particulière pour Israël mais je refuse que l’on en fasse le bouc émissaire unique de toutes les oppressions qui se produisent dans le Monde. Après avoir combattu sa politique de colonisation au travers de pétitions, réunions interminables, veilles de Femmes en noir à Paris, j’ai décidé que la politique israélienne ne me concernait pas spécifiquement. Les appels de Netanyahou aux juifs européens aboutissent paradoxalement aux mêmes conséquences que l’assimilation par de jeunes français d’origine arabo-berbère entre juifs et Israéliens. J’espère qu’Israël pourra vivre un jour dans la sécurité et la diversité.

En Janvier 2015, j’ai senti renaître en moi les prodromes d’une judéité victimaire. Et puis j’ai réagi. Ma culture juive, c’est celle que j’ai apprise en lisant Kafka, Singer, Primo Levi…C’est une culture de la révolte, de l’absurde, du « dépaysement », du doute, de l’humour, de l’exil par rapport à l’exil. Cette culture là n’exclut pas, elle englobe dans le désordre, Camus, Proust, Virginia Woolf, Toni Morrison, Kateb Yacine, Kamel Daoud,…Cette culture refuse les catégorisations qui enferment.
Je suis une femme pas LES femmes. Je suis une Française juive, pas LES juifs.

Régine Dhoquois-Cohen ( Juriste et sociologue, bénévole pour les étrangers sans-papiers à la CIMADE, Blogueuse), auteure de : « La Politesse » (Autrement), « Appartenance et exclusion » et « Le militant contradictoire »(avec Guy Dhoquois), Ed L’Harmattan .

.