Archive pour avril 2016

la banalité du quotidien

Il y a un jeune homme d’une trentaine d’années, handicapé mental, probablement trisomique dans l’autobus
Il est maladroit, trop gros, mais avenant.
Sa mère le guide, l’aide à se tenir.
Devant lui il y a un homme du même âge muni de ses inévitables écouteurs
Il pose sur le jeune trisomique un regard fixe et haineux
Ses yeux ne bougent à aucun moment pendant un temps qui me paraît interminable
L’immobilité de son regard est terrifiante
Nulle gentillesse dans ses yeux arrimés, juste la volonté de voir disparaître cet être, de trop sur cette terre

La vieillesse pour les nuls: “Vieillir c’est encore le seul moyen qu’on ait trouvé de vivre longtemps” Sainte-Beuve

J’avais lancé un appel à mes ami(e)s. Guy et a.b. y ont répondu de la plus belle manière. Merci à eux
Une amie m’a dit qu’à 74 ans, elle ne se concevait pas comme appartenant à cette catégorie. Bravo.
Les autres n’ont pas répondu.
La vieillesse est un secret honteux et un sujet interdit” affirmait Simone de Beauvoir avant d’inviter ses lecteurs à l’aider dans sa recherche.

Dans son livre, paru en 1970, elle tente une analyse marxiste du traitement social de la vieillesse : ” C’est l’exploitation des travailleurs, c’est l’atomisation de la société, c’est la misère d’une culture réservée à un mandarinat qui aboutissent à ces vieillesses déshumanisées”dit-elle dans son introduction.
Cette approche n’est pas fausse mais elle est partielle. La responsabilité du système economico-social n’exclut pas celle des êtres humains. Le racisme anti-vieux est à l’image des autres racismes, irrationnel et potentiellement “meurtrier”. Nous avons tous détesté l’idée de la vieillesse (sauf peut-être dans l’image des grand-parents) qui s’accompagne de la dégénérescence du corps, de la disparition du désir, de la présence de la mort. Nous avons tous eu peur. Ce qui nous différencie des animaux est entre autres la lutte contre nos pulsions primaires.
Je ne demande pas à être aimée. Je demande à être traitée comme un être humain ordinaire, avec respect et politesse. je suis plus indifférente que sage, mais je garde intacte ma colère contre les injustices et la bêtise, et je progresse dans l’acceptation tranquille de la non-reconnaissance sociale. Je me sens presque apaisée.
Je n’ai qu’une seule exigence : décider du moment de ma mort, avaler mon penthotal (que je n’ai pas encore) tranquillement et partir dignement, sans ennuyer mes proches, sans peser sur le budget de la sécurité sociale.
En attendant, j’essaye d’apporter à mes visiteurs migrants à la Cimade la gentillesse, l’hospitalité, la compétence dont ils ont besoin
A bientôt pour de nouveaux épisodes…

En vieille schnockerie

Je me contente de mon sort

Je suis vieux Chaque jour est un pas vers la mort
Chaque jour est un pas de plus dans la vie
J’ai du mal à marcher Je grince de partout
Je ne peux plus guère écrire que deux ou trois heures par jour
Mes amis ont presque tous disparu
Sans Régine je serais bien seul
Je suis content de mes textes même s’ils n’ont pas grand succès
Je me contente de mon sort
Je suis même heureux quand l’amie ne se moque pas de moi
Guy Dhoquois

Aujourd’hui, je déguste la vie. (a.b.)

Autrefois je vivais ma vie, bien ou mal, c’était selon
Aujourd’hui je la déguste.

Je me réjouis d’être en vie
encore en vie
toujours en vie
de me lever le matin après avoir dormi
de déjeuner parce que j’ai faim
d’avoir de bonnes choses à manger
d’avoir le corps qui fonctionne encore bien
de ne pas avoir trop mal en ce moment
de ne pas être malade, quel bonheur !
je me réjouis de marcher, de me promener,
de voir de belles choses, arbres, jardins, nature
de voir les divers tableaux qu’offre le ciel
je me réjouis d’avoir en moi une source de vie
une source de bonheur
je ne l’ai pas toujours eu
a.b.

La résidence (a.b.)

J’y arrivais de mon plein gré, certes, mais forcée par les circonstances, des menaces sur ma santé existaient. Il fallait m’en arranger.
La salle était immense, ronde, peu remplie le soir, trop à midi, c’était la foule, j’en avais peur.
Que des vieux. Cela fait de l’effet. On a peur. Ils sont laids, courbés, lents, tristes. Ainsi, je suis désormais l’un d’eux.
Avec le temps, on apprivoise la nouvelle réalité.
Ce n’est plus une foule, indistincte, menaçante.
C’est une femme, Roberte, elle a gardé un charme fou, une élégance habite son corps tout cabossé, ses yeux pétillent de malice et de vie.
C’est un vieil homme très doux, très voûté, très lent, il perd la vue, peu à peu. On me raconte que, quand sa femme était vivante, ils se promenaient ensemble en se tenant la main. Nous l’aimons tous. Il fait des poèmes, il regrette de ne plus chanter. A table, on lui donne les sachets de sucre que l’on n’a pas utilisé pour le yogourt. C’est devenue une douce tradition.
La douceur. En américain, on dit, care.
Il y a ici une atmosphère de gentillesse, car nous nous savons tous fragiles, nous nous aidons les uns les autres, nous respectons.
Sauf quelques-uns, quelques-unes, surtout, qui sont pleines de fiel, et se plaignent tout le temps, de tout, systématiquement.
C’est comme çà, c’est la nature humaine, il y a toujours du mal quelque part, il faut faire avec, savoir s’en protéger, ne pas se laisser infecter, garder la positivité si grande qui existe tout autour.
Je me plais bien dans cette résidence.
J’y ai découvert d’autres aspects de la vie, d’autres aspects humains, d’autres aspects sociaux.
La vie ici est tout aussi intense qu’ailleurs, et même plus, avec les visites, plus fréquentes qu’ailleurs, des ambulanciers emmenant ou ramenant de l’hôpital, et la proximité de la mort, qui semble nourrir la vie.
A.B.

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Dans Vieillesse, il y a vie (a.b)

Je ne peux plus faire ce que j’aimais tant faire autrefois.
Heureusement, il est d’autres plaisirs que je sais découvrir.
Par exemple, savourer la lenteur possible désormais, savourer sa nécessité même.
Car alors s’entrouvrent d’autres mondes, insoupçonnés, sorte de vibration du vide, qui portent la vie à une intensité toute neuve.

J’ai dépassé les combats de la vie “normale”. j’ai le droit de flâner.
Je n’ai plus rien à prouver, plus rien à atteindre.
J’ai la chance d’avoir réussi, après de durs et longs combats, à m’accepter telle que je suis, et à m’aimer enfin, malgré tout.

L’intensité de la vie est d’autant plus forte que l’on sait combien elle est éphémère, et que la mort est proche, elle peut frapper à tout instant
Combien précieux alors l’instant qui est, juste là, quelle force se concentre en lui !
A.B.

Dans vieillesse, il y a vie : quelques écrits d’amies

J’ai demandé à quelques copines d’écrire sur la vieillesse
Vous pourrez les lire dans les prochains articles

Contradiction ou agression : quand Patrick Cohen se prend pour Mélenchon sur France Inter

C’était l’autre matin sur France Inter.
L’invité était Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT.
En ces temps de confusion, on aurait souhaité entendre un exposé serein sur le réformisme syndical, en réponse à des questions intelligentes et dépourvues d’agressivité de la part des journalistes.
Que nenni ! Patrick Cohen, que nous avons connu mieux inspiré, endossait des habits révolutionnaires et accusait Laurent Berger et la CFDT d’être les fossoyeurs du progrès social et les thuriféraires du patronat.
Le pauvre Laurent Berger acculé à une position défensive, avait du mal à garder son sang froid et l’on sortit de cet échange mal informé, en colère contre ces journalistes qui confondent questionnements et agressivité, frustrés de ne pas avoir pu les interpeller sur leur méconnaissance des problèmes du syndicalisme français, du droit du travail , de son application et de l’indispensable négociation entre le patronat, le gouvernement et les représentants des salariés.
Nos journalistes révolutionnaires, atteints de la maladie infantile du socialisme, le gauchisme, savent-ils que dans le secteur privé 5% des salariés sont syndiqués;
Que faut-il faire dans ce pays pour parvenir au niveau de relative harmonie des rapports sociaux dans les pays scandinaves ?
C’est l’une des questions essentielles, parmi beaucoup d’autres, que nos journalistes BCBG ont oublié de poser.

La vieillesse pour les nuls (10) : La vieille dame qui voulait rester debout.

Avant de clôturer cette mini-série sur la vieillesse, je vais vous raconter une anecdote qui illustre bien les contradictions entre “être vieux” et “être regardé comme un vieux”.
L’autobus est comble même pour une fois jusqu’au fond. Je me suis réfugiée auprès d’une dame assise sur un strapontin.
Une vieille dame monte. Elle est munie de deux cannes de randonnée. Elle porte fièrement une casquette sur ses cheveux blancs.
Une jeune femme lui propose sa place. Elle se retourne vers elle, furieuse et éructe : “Non merci, j’étais contente parce qu’aujourd’hui, personne encore ne m’avait cédé sa place. Vous fichez tout en l’air,” termine -t-elle, sans sourire,en s’adressant à la jeune femme compatissante.
La foule s’émeut, sourit, ou regarde ailleurs.
Ma voisine sur le strapontin commence à se plaindre des problèmes de sièges dans les transports en commun. C’est vrai que chez les vieux, il y a autant d’emmerdeurs que chez les moins vieux !
C’est alors qu’un homme s’approche de nous deux et déclare avec une certaine agressivité : “De quoi vous plaignez-vous ? Au moins vous , vous avez une retraite.” Certains dans l’autobus approuvent. La plupart regardent fixement leur téléphone portable.
Aux luttes ancestrales, lutte des classes, lutte des sexes, luttes identitaires, faut-il ajouter la lutte des âges de la vie ?
Comment fait-on pour ne pas se perdre dans les contradictions ?

La vieillesse pour les nuls (9) : soyons honnête : être vieux, ce n’est pas une sinécure !

Le fait que le regard des autres vous fige dans une catégorie :”vieille moche et dépassée” ne signifie pas que la vieillesse soit une période exaltante de la vie.
Les ennuis de santé se multiplient, Le moindre mouvement fait souffrir parfois, s’asseoir sur une plage relève de l’héroisme. Tout fout le camp, les yeux, les oreilles, l’odorat,la mémoire, la sexualité …etc, et il est inutile de nier que l’on devient de plus en plus désagréable à regarder.
J’ai souhaité illustrer ce petit article par cette sculpture que mes jeunes collègues m’avaient offert lors de mon départ à la retraite. Devant mon effarement, l’une d’entre elles avait dit quelque chose comme :”Il faut assumer la réalité”
Je partage cette opinion. Mais il y a une différence entre ce que l’on peut assumer soi-même, grâce à la sagesse, à la recherche de “l’ataraxie” (Epicure) ou la tranquillité et ce que l’on subit de la part des autres.
Avoir un handicap est dur à supporter, mais ce qui le rend encore plus insupportable, ce sont les regards de pitié, l’évitement, la peur, l’absence d’amis dits “normaux”. C’est la même chose pour les vieux : la forme d’exclusion qu’ils subissent, cet entre-soi déprimant, cette impossibilité sociale à montrer ou à exercer sa liberté, rendent l’état de vieillesse beaucoup plus insupportable qu’il ne l’est réellement.
Le reste dépend de la réflexion de chacun et notamment des jeunes adultes sur leur rapport à ce passage inéluctable vers la mort qu’est la vieillesse.