Archive pour la catégorie ‘Le fil ténu’

Quelqu’un m’a dit que tu avais 90 ans, c’est vrai ?

C’est sympa non ?
S’agit-il de grossièreté ? de jalousie ? ‘(eh oui, ou va-t-elle se cacher?), d’une forme de racisme ?
En tous les cas, ça fait un choc .
Vive les vieux, mais c’est trop dur de nous voir en vous…restez chez vous
Une info : j’avais dit à cette personne que j’étais née juive en 1940 trois jours plus tôt
Alors je crois qu’il s’agit d’une bêtise profonde et haineuse.
“Il parait que l’on va tuer les vieux et les charcutiers.
Pourquoi les charcutiers ?”

De la dangerosité des groupes et de la camaraderie…

J’ai toujours été mal à l’aise dans les groupes, au dessus de trois personnes.
A vingt ans j’avais déclaré :”Le groupe c’est la mort”
Certes, j’ai toujours eu envie d’appartenir à ces bandes que je voyais rire ensemble sur les plages de mon enfance
A force de les envier, en suis-je venue à les condamner ?
Il y a sans doute de cela dans mon refus mais il y a aussi quelques bonnes raisons. Le groupe risque d’annuler la réflexion et la responsabilité individuelles. Il faut faire comme tout le monde, ne pas se singulariser et s’aligner parfois sur le plus violent ou le plus stupide des membres du groupe.
Sebastien Haffner est l’auteur d’un livre admirable , “Histoire d’un Allemand”: Souvenirs (1914-1918)
Il y raconte sa vie de juriste de bonne famille, dans l’Allemagne d’après la grande guerre. On l’y voit s’épanouir dans un pays qui sombre peu à peu dans le fascisme, alors que la majorité de la population reste indifférente au drame qui se prépare. Lui fuira vers l’Angleterre en 1938, où il écrira ce récit qui ne sera redécouvert qu’à la fin du siècle dernier.
Apprenti juge dans les années 30, il est assigné à un camp où il fait du sport, apprend à se battre, se plait dans cette joyeuse camaraderie.
Je cite ici quelques extraits de ce chapitre final sur ce thème :” Pendant la journée, on n’avait jamais le temps de penser, jamais l’occasion d’être un “moi”. Pendant la journée, la camaraderie était un bonheur…..Et c’est précisément ce bonheur, cette camaraderie qui peut devenir l’un des plus terribles instruments de la déshumanisation- et qu’ils le sont devenus entre les mains des nazis…La camaraderie annihile le sentiment de la responsabilité personnelle…Le camarade fait ce que tous font. Il n’a pas le choix, pas le temps de réfléchir…La camaraderie ne souffre pas de discussion: c’est une solution chimique dans laquelle la discussion vire aussitôt à la chicane et au conflit… C’est un terrain fatal à la pensée, favorable aux seuls schémas collectifs de l’espèce la plus triviale et auxquels nul ne peut échapper, car vouloir s’y soustraire reviendrait à se mettre au ban de la camaraderie.”
Penser par soi même n’empêche malheureusement pas d’être raciste, violent, etc. Mais ne pas penser par soi même et se soumettre au groupe peut annoncer de graves manquements à la “civilité”, au sens large du terme.

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J’ai écrit ce petit livre sur mon père
-parce que je voulais laisser une trace de la vie “ordinaire” de David Cohen qui eut 20 ans en 1914 et 45 ans en 1939
- parce qu’il avait laissé des cartes postales de la grande guerre et des lettres des années 40. (Pourquoi l’aurait-il fait s’il ne souhaitait pas transmettre ?)
– parce que je n’ai jamais trouvé le temps ni le moyen de lui dire que je l’aimais, malgrè ses “Allons Bon” et ses accès de mauvaise humeur
– parce que je voulais tenter d’expliquer comment un nom peut modifier le cours d’une vie, dans le mauvais (ou parfois le bon) sens.
Ce fut le cas de mon père, Ce fut en plus petit mon cas et malheureusement c’est encore le cas pour des Lévy, Coulibaly, Belkacem etc…
A partir de la trajectoire de vie de mon père, qui a fini par changer son nom juif en 1958, ( tout en restant croyant) je souhaitais aussi convaincre certaines personnes de tous bords politiques que l’on peut se sentir juif sans être religieux. Les processus d’exclusion, de discrimination séculaire, finissent par forger un autre rapport au monde, une forme de désespoir optimiste (ou le contraire), une colère retenue qui n’ont souvent rien à voir avec la religion ou un quelconque communautarisme.

(Vous pouvez le commander sur : commande@harmattan.fr)

Echec cuisant d’un petit cours d’application du droit…

Je fais consciencieusement ma brasse (coulée ?) dans la piscine. Il faut que j’arrive à 40 longueurs aujourd’hui. C’est un peu ennuyeux mais Bon !
Une mini armée d’enfants et de grand-parents arrive. le petit garçon myope et tout blanc se précipite sur l’interminable liste des interdictions affichée par la co-propriété et hurle à sa soeur : “Il est interdit de plonger, de crier …”
Je me dis que ce petit fera un parfait député faiseur de lois inutiles et je poursuis mes efforts.
La petite fille me demande alors si c’est vrai qu’elle n’a pas le droit de plonger.
La juriste critique que je suis est ravie : je lui dis que tant qu’elle ne gêne pas d’autres personnes et puisqu’elle nage bien, elle peut sauter et qu’il faut interpréter les règlements avec souplesse.
Elle saute pendant que le futur député éructe.
Contente de moi, je vais rougir au soleil en lisant un polar.
Un premier cri perçant d’une troisième petite fille vrille mes vieilles oreilles. Je résiste à l’envie d’engueuler sa famille affalée au bord de la piscine.
Au quatrième cri strident, je ne résiste pas à un deuxième cours .
“Pouvez vous s’il vous plait dire à vos enfants de hurler un peu moins fort ? Appliquer le règlement avec souplesse s’applique dans l’autre sens aussi !”
Les dames se taisent, rappellent les enfants, leur disent qu’ils vont aller au bord de la mer puisque nous gênons la dame…etc
Je tente alors de leur expliquer que ce n’est pas grave mais que chacun doit respecter l’autre. Je respecte le droit de plonger, la petite respecte mon droit à ne pas devenir encore plus sourde…
Tout le monde boude.
Mon enseignement est un échec total
La tête basse, je quitte mon soleil.

Dubito ergo sum

Marquis de sade

Philippe Roth

Prétendre détenir LA vérité peut conduire aux pires monstruosités, aux idéologies meurtrières.
Mais comment gouverner (un pays, un parti, une association, une entreprise…) sans croire et appliquer UNE vérité ?
Dans une démocratie où la diversité politique est la norme, le désaccord est nécessaire comme l’accord peut être indispensable. La critique systématique est inutile et contre productive.
Qui peut prétendre dire LA vérité sur l’accueil des migrants ? Seuls les chercheurs comme François Héran et Stephen Smith peuvent envisager tous les aspects d’un problème aussi complexe. Ils sont indispensables mais ils ne donnent pas de directives concrètes. Nous y reviendrons.

Pire encore, comment condamner une oeuvre littéraire au nom, par exemple, de LA vérité d’une idéologie féministe ? Pour certaines féministes, Philippe Roth doit être condamné pour sexisme ! C’est méconnaitre le rôle fondamental de la subjectivité de l’auteur, de son droit aux phantasmes, de son devoir de dévoiler les aspects parfois sordides de son inconscient.
Seule la littérature peut nous aider à comprendre l’être humain, ses contradictions, ses allers-retours entre le Bien et le Mal. C’est avec ce monde là que nous devons agir ou pas ?
Dans le même esprit, le rejet “féministe” du Marquis de Sade. On peut ne pas aimer. On ne peut pas le condamner au nom du féminisme. Sade décrit avec froideur des pratiques sexuelles violentes. Il montre aussi par ce biais les limites de la sexualité. Ce sont des pratiques et des phantasmes que beaucoup d’êtres humains partagent.
En évoquant cet échange avec quelques copines féministes, je parle toujours de ce qui me tient le plus à coeur : le fil ténu entre nos comportements quotidiens et les actions les plus meurtrières.
Je condamne donc je suis” pourrait résumer cette tendance de certains êtres humains (parmi lesquels des intellectuels) à préparer le terrain aux fanatismes les plus stupides.
Ce fil ténu m’obsède depuis que j’ai commencé à écrire . Certain(e)s me l’ont reproché estimant qu’il n’y a aucune commune mesure entre une mauvaise pensée ou une petite mauvaise action et les génocides… C’est vrai et faux.
Pour moi continuer à penser ce fil ténu c’est m’interroger sur ce qui au tréfonds de nous-mêmes, participe du mal que les êtres humains sont capables de faire subir à leurs semblables.

J’ai testé les 80km/h : l’enfer c’est les autres

Chaque année, je prends une petite route de campagne ravissante et tortueuse pour aller de Cabourg à Deauville.
Chaque année, je suis quasiment en apnée sur cette portion de route, tant le trafic y est abondant et le parcours sinueux et dangereux.
Chaque année, je me dis qu’un jour il faudra que je m’arrête pour admirer la campagne normande et cueillir les quelques fleurs sauvages que les tondeuses municipales ont épargnées.
En ce mois de juin 2018, me voici sur cette route décidée à rouler à la vitesse indiquée, c’est à dire 70km/h
Au début, c’est génial. Je respire normalement. Je vois les arbres, les champs…
Puis j’aperçois une voiture derrière moi qui semble bien décidée à me pousser.
Je résiste. Mais ce n’est plus une seule voiture derrière moi, elles sont maintenant trois collées à moi et les unes aux autres.
Notre caravane croise un énorme camion qui semble pressé, mais cette rencontre périlleuse n’a pas découragé mes poursuivants.
Alors que notre caravane s’enrichit de quelques véhicules supplémentaires et que je devine les invectives des conducteurs, je prends une décision :
Je ne peux pas résister seule à la connerie de certains humains.
Je suis de nouveau en apnée à 90km/h..
L’enfer c’est les autres !

Hommes et bêtes


Sur cette photo, il y a deux chats, l’un est noir, l’autre est…européen, l’un a 9 ans, l’autre 15 ans, le noir est l’invité sur le territoire de l’Européen. Tous les ingrédients sont réunis pour qu’ils s’arrachent les yeux.
Et bien , pas tout à fait : regardez-les : ils se respirent, se touchent . L’invité s’efface pour laisser manger le territorial le premier.
De temps en temps, l’occupant des lieux râle et pousse des cris affreux. Mettez-vous à sa place.
Mais pas d’injures racistes, pas de coups méchants, juste des petits coups de pattes.
Au mieux ils cohabitent. Au pire ils se supportent plus ou moins bien.
Est-ce si difficile à faire pour les êtres humains ?

Les vieux, suite…

Les Vieux, il y en a de toutes sortes. Comme tous les êtres humains.
Il y a les emmerdeurs, qui l’étaient probablement déjà quand ils étaient jeunes, mais qui l’âge venant, ont décidé d’assumer.
Par exemple : je vais au cinéma. j’arrive pendant la présentation des futures sorties de films.
La salle est pleine, sauf au premier rang.
J’aperçois une place libre au milieu d’un rang. Je demande la permission de m’y glisser.
La vieille dame qui a déjà installé sur mon futur fauteuil ses vêtements, ses courses… met du temps à se lever (je compatis…l’arthrose)
Au moment où je m’installe, elle déclare :”La prochaine fois, j’irai au cinéma à 11h. Il n’y a qu’à cette heure que l’on est tranquilles! Je ne supporte pas d’être serrée, d’avoir des voisins immédiats!”
Je prépare un trait d’humour puis j’abandonne. Je sens en elle toute l’amertume de la vieillesse et sa décision forte d’affirmer ses états d’âme même s’ils sont désagréables.
Je passe le reste de la séance à crever de chaleur dans ma doudoune, par peur de la déranger.

Je suis un autre modèle de vieille: celle qui se sent encore un être humain, avec en plus de l’expérience, et qui entend en faire profiter l’humanité!!!
Le bus est bondé. J’ai l’impression , confirmée par le chauffeur, que les gens ne vont pas au fond de l’autobus (air connu)
Alors mon sens des responsabilités s’impose à moi. Je pousse, je bouscule, je rouspète, je vocifère :”Mais Bon Dieu avancez pour permettre aux gens de monter. Il n’y a pas de loup-garou au fond…”
Arrivée vers le fond, un monsieur sans âge me regarde avec un rien de compassion et… me propose sa place.
Je suis morte de honte. Moi qui voulait organiser démocratiquement notre petit voyage, je suis remisée dans la catégorie “vieille folle emmerdante”, qui fait tout cela pour …une place assise
Que faire.? Je me suis assise, sous le regard apitoyé des voyageurs.
On ne peut pas sortir des rôles que la société nous assigne alors peut-être vaut-il mieux rentrer dans le rôle. C’est tellement plus reposant.
(A lire avec un nécessaire recul rigolo)

Meilleurs voeux à tous ceux qui s’ennuient en famille ou avec des “amis” (sic)

Notre impeccable Président nous a souhaité la bonne année, sans oublier tous “les gens qui ne sont pas “en famille”! Ceux qui travaillent, ceux qui sont seuls, malades et qui souffrent…”
Je sais ce qui me déplait chez vous Mr Macron, c’est votre normalité bourgeoise. Pour vous ne pas être en famille relève de la souffrance.
Alors je souhaite une excellente année , à tous les marginaux qui détestent les repas en famille, pour qui être seul(e) n’est pas une maladie mais une liberté, tous ceux qui ont décidé de faire la fête uniquement quand elle n’est pas obligatoire etc..

Réflexion sur l’amitié

Quand et comment décide-t-on que telle ou telle personne est digne de notre amitié ?
Sur cette question le grand écrivain américain Wallace Stegner fait une hypothèse intéressante (“En Lieu Sûr”, Gallmeister,2017) :”Ne répondons-nous qu’aux êtres qui paraissent nous trouver intéressants? …Etais-je à ce point avide de louanges qu’entendre déclarer qu’ils avaient aimé ma nouvelle suffit à me faire éprouver de la sympathie pour eux deux ? Est-ce que nous vrombissons, tintons ou nous illuminons quand, et seulement quand, on appuie sur nos touches de vanité ? Puis-je, dans toute ma vie, trouver quelqu’un que j’ai bien aimé sans qu’il eut montré des signes de m’aimer bien ? “