{"id":2416,"date":"2023-01-20T10:35:05","date_gmt":"2023-01-20T08:35:05","guid":{"rendered":"http:\/\/auteurs.harmattan.fr\/maria-zaki\/?p=2416"},"modified":"2023-01-20T11:00:07","modified_gmt":"2023-01-20T09:00:07","slug":"l%e2%80%99influence-du-numerique-sur-la-creation-litteraire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/auteurs.harmattan.fr\/maria-zaki\/blog\/2023\/01\/20\/l%e2%80%99influence-du-numerique-sur-la-creation-litteraire\/","title":{"rendered":"L\u2019influence du num\u00e9rique sur la cr\u00e9ation litt\u00e9raire"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right\"><strong>Maria Zaki [1]<\/strong><\/p>\n<p><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone\" title=\"L'ENS de Rabat, les 30-31 mars 2022\" src=\"http:\/\/auteurs.harmattan.fr\/maria-zaki\/wp-content\/uploads\/sites\/34\/2023\/01\/affiche.jpeg\" alt=\"L'ENS de Rabat, les 30-31 mars 2022\" width=\"285\" height=\"430\" \/><br \/>\n <\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline\">Introduction<\/span><\/strong><\/p>\n<p>Ce qui fait du num\u00e9rique la question du moment, c\u2019est pourrait-on dire, son extension ultra rapide et quasi impr\u00e9visible dans diff\u00e9rents domaines. En quelques d\u00e9cennies seulement, ces nouvelles technologies ont instaur\u00e9 un rapport original de l\u2019\u00eatre humain avec la r\u00e9alit\u00e9, d\u00e9sormais marqu\u00e9 du sceau de la virtualit\u00e9. Qui aurait pu pr\u00e9voir que ce ph\u00e9nom\u00e8ne prendrait aussi rapidement autant de place et d\u2019importance dans le monde\u00a0?<\/p>\n<p>Internet peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un succ\u00e8s ind\u00e9niable de la mondialisation, dans la mesure o\u00f9 l\u2019interconnexion et l\u2019intensit\u00e9 des flux d\u2019informations ont atteint une telle ampleur leur permettant d\u2019influencer le monde, de fa\u00e7on de plus en plus importante, aussi bien \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des individus qu\u2019\u00e0 celle des Etats. Le recours au num\u00e9rique s\u2019est impos\u00e9 de mani\u00e8re tr\u00e8s forte, suite \u00e0 une double extension. La premi\u00e8re, fut r\u00e9alis\u00e9e par l\u2019introduction douce et sourde au sein de la vie et la seconde, ne fut pas moins qu\u2019un tournant \u00ab\u00a0\u00e9thique\u00a0\u00bb in\u00e9vitable.<\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline\">La double extension d\u2019Internet<\/span><\/strong><\/p>\n<p>A sa cr\u00e9ation en 1990, le Web n\u2019\u00e9tait qu\u2019un syst\u00e8me de messagerie. Dix ans plus tard, les ordinateurs connect\u00e9s donn\u00e8rent naissance \u00e0 un nouveau monde num\u00e9rique et virtuel : \u00ab\u00a0Le Cyberespace\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0<em>Ce nouveau vocable nous a emp\u00each\u00e9s de prendre conscience d\u2019un changement d\u2019espace qui s\u2019est op\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re radicale<\/em> \u00bb, ce que le philosophe et historien des sciences et de l\u2019\u00e9pist\u00e9mologie, Michel Serres, a soulign\u00e9 dans la conf\u00e9rence \u00ab\u00a0Humain et r\u00e9volution num\u00e9rique\u00a0\u00bb qu\u2019il a donn\u00e9e en 2013, \u00e0 l\u2019USI (Unexpected Sources of inspiration) <strong>[2]<\/strong>. En plus de l\u2019adresse de son habitation (ou adresse postale), la seule qu\u2019il n\u2019ait jamais eue depuis le n\u00e9olithique, l\u2019Homme a commenc\u00e9 \u00e0 avoir une adresse \u00e9lectronique et m\u00eame plusieurs. Peu \u00e0 peu, les boites aux lettres traditionnelles se sont vid\u00e9es, au profit des boites \u00e9lectroniques. Ceci s\u2019applique aussi au passage du t\u00e9l\u00e9phone fixe aux t\u00e9l\u00e9phones portables. \u00ab\u00a0<em>Les adresses postales se r\u00e9f\u00e9raient \u00e0 un espace m\u00e9trique euclidien, alors que les adresses \u00e9lectroniques se r\u00e9f\u00e8rent \u00e0 un espace non m\u00e9trique, topologique<\/em> \u00bb, comme l\u2019a pr\u00e9cis\u00e9 Michel Serres, avant d\u2019ajouter : <em>\u00ab\u00a0On ne doit pas dire que les nouvelles technologies ont raccourci les distances ou r\u00e9duit les espaces, c\u2019est faux car avec elles, on passe d\u2019un premier espace \u00e0 un second espace, compl\u00e8tement diff\u00e9rent. Ce sont les moyens de transport qui r\u00e9duisent les distances au sens o\u00f9 on l\u2019entend. Les nouvelles technologies les suppriment. L\u2019Homme ne vit plus dans le m\u00eame espace que ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs et les cons\u00e9quences sont consid\u00e9rables.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Par ailleurs, Internet a fait tomber des fronti\u00e8res les unes apr\u00e8s les autres, au profit de la consommation et une plan\u00e8te financi\u00e8re s\u2019est constitu\u00e9e. Cet essor fulgurant d\u2019Internet s\u2019est accompagn\u00e9 d\u2019une propagation d\u2019id\u00e9es et de r\u00eaves dans le monde entier dont nul ne pourrait nier les effets compl\u00e8tement in\u00e9dits sur les humains. Cependant, personne ne dispose d\u2019outils pour penser le ph\u00e9nom\u00e8ne dans sa globalit\u00e9. Nous ne disposons que de th\u00e9ories partiellement vraies.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la seconde extension d\u2019Internet, elle rev\u00eat un caract\u00e8re in\u00e9vitable. Comment vivre sans Internet aujourd\u2019hui\u00a0? Pas une entreprise qui n\u2019est son site, pas une administration publique ou priv\u00e9e qui n\u2019incite les usagers \u00e0 effectuer eux-m\u00eames leurs d\u00e9marches en ligne, pas un journal de la presse \u00e9crite qui ne propose des informations exclusivement sur le net\u2026 etc. En 2012, un Fran\u00e7ais sur deux d\u00e9clarait avoir d\u00e9j\u00e0 achet\u00e9 sur un site en ligne, et en moins de cinq ans, ce fut le cas quasiment pour toute la population. La d\u00e9mat\u00e9rialisation continue \u00e0 s\u2019accro\u00eetre et Internet n\u2019en finit pas de tisser sa Toile. Ceci implique, comme l\u2019a rappel\u00e9 aussi Michel Serres, que des institutions nouvelles sont \u00e0 penser et \u00e0 mettre en place, afin de suivre ce grand changement d\u2019un point de vue juridique et politique.<\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline\">Diff\u00e9rents usages du num\u00e9rique\u00a0selon les individus<\/span><\/strong><\/p>\n<p>Avant d\u2019essayer de rep\u00e9rer ce qui caract\u00e9rise l\u2019influence du num\u00e9rique, ou du digital, sur la cr\u00e9ation litt\u00e9raire, jetons un coup d\u2019\u0153il sur les diff\u00e9rents usages du num\u00e9rique\u00a0selon les individus.<strong> <\/strong>Les outils num\u00e9riques peuvent \u00eatre utilis\u00e9s de mani\u00e8res diverses et vari\u00e9es selon les personnes. Tout le monde ne s\u2019en sert pas avec le m\u00eame savoir, ni les m\u00eames b\u00e9n\u00e9fices, ni dans les m\u00eames proportions. N\u00e9anmoins, il est possible de constater des points communs au sein d\u2019une cat\u00e9gorie d\u2019utilisateurs du num\u00e9rique et de comparer quelques cat\u00e9gories antagonistes. La premi\u00e8re correspond aux professionnels qui sont des ing\u00e9nieurs, des concepteurs, des programmeurs ou des consultants en digital qui poss\u00e8dent assez de connaissances pour en ma\u00eetriser les rouages. Par opposition, il y a ce qu\u2019on pourrait d\u00e9signer par les amateurs. Ceux-l\u00e0 sont principalement des utilisateurs du num\u00e9rique de mani\u00e8re plus ou moins dilettante, plus ou moins r\u00e9flexive. Ils ont peu ou prou de comp\u00e9tences dans le domaine et sont largement plus nombreux que les pr\u00e9c\u00e9dents.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me cat\u00e9gorie correspond aux jeunes qui sont tr\u00e8s actifs ou hyper-connect\u00e9s, comme on dit. Au d\u00e9but, nous pensions qu\u2019ils avaient un sens inn\u00e9 du num\u00e9rique, mais par la suite, cette id\u00e9e de la jeunesse \u00ab\u00a0digital native\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 s\u00e9rieusement remise en question. En outre, hormis une minorit\u00e9 de jeunes qui s\u2019appuie sur les outils num\u00e9riques pour am\u00e9liorer ses r\u00e9sultats scolaires ou consulter des sites au contenu culturel de qualit\u00e9, les autres partagent leur temps entre leur smartphone et le grand nombre de messages (SMS, MMS\u2026) \u00e9chang\u00e9s, et les r\u00e9seaux sociaux ou les jeux sur le Net.<\/p>\n<p>En face, il y a la cat\u00e9gorie de personnes plus \u00e2g\u00e9es qui ont vraisemblablement moins de facilit\u00e9 \u00e0 manier ces outils mais qui, en revanche, ne se laissent pas happer par Internet. N\u00e9anmoins, dans certains cas, il faut \u00e9galement les inciter \u00e0 \u00eatre plus vigilants pour limiter les d\u00e9g\u00e2ts qu&rsquo;entra\u00eenent souvent des erreurs de jugement ou des mauvais choix, lors de l\u2019utilisation d\u2019Internet. D\u2019autres cat\u00e9gories peuvent \u00eatre relev\u00e9es de la m\u00eame mani\u00e8re\u00a0: actifs\/oisifs, riches\/pauvres&#8230; etc., mais nous n\u2019allons pas les d\u00e9velopper dans cette communication.<\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline\">L\u2019impact des usages num\u00e9riques sur la cr\u00e9ation litt\u00e9raire<\/span><\/strong><\/p>\n<p>Etant donn\u00e9 que la production litt\u00e9raire connait une croissance in\u00e9dite en termes de quantit\u00e9 li\u00e9e, entre autres, \u00e0 une grande vitesse de r\u00e9alisation, gardons-nous de tirer des conclusions trop h\u00e2tives, dans un sens comme dans l\u2019autre, concernant la qualit\u00e9 de ces \u0153uvres. Notre pens\u00e9e doit se doter du sens critique n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019esprit scientifique capable de rompre ses propres cadres, l\u2019important \u00e9tant de se lib\u00e9rer des entraves du conformisme rev\u00eatant un aspect rassurant, sans pour autant tomber dans les pi\u00e8ges de la s\u00e9duction, ayant pris une ampleur sans pr\u00e9c\u00e9dent.<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, du Tweet intempestif \u00e0 la tentative litt\u00e9raire, tout le monde \u00e9crit, partout, \u00e0 tout \u00e2ge, pour dire tout et n\u2019importe quoi. Pourtant, l\u2019\u00e9criture, plus que l\u2019oralit\u00e9, invite \u00e0 peser ses mots, contr\u00f4ler son orthographe, r\u00e9viser sa grammaire, et structurer ses id\u00e9es. On a l\u2019impression que les gens sont devenus graphomanes, c.\u00e0.d. atteints d&rsquo;une impulsion maladive poussant \u00e0 \u00e9crire continuellement. Fini la temp\u00e9rance\u00a0! Oubli\u00e9, l\u2019expression d\u2019Horace qui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Les paroles s\u2019envolent, les \u00e9crits restent.\u00a0\u00bb C\u2019est comme si bon nombre d\u2019humains \u00e9taient pris dans un engrenage, inconsciemment.<\/p>\n<p>Ceci nous conduit \u00e0 plusieurs interrogations, mais avant de les consid\u00e9rer, rappelons la question pos\u00e9e par l\u2019\u00e9crivain am\u00e9ricain Douglas Rushkoff\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Ecrire avec le num\u00e9rique est-ce programmer ou \u00eatre programm\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> <strong>[3]<\/strong>. La r\u00e9ponse est\u00a0vraisemblablement : \u00ab\u00a0\u00eatre programm\u00e9\u00a0\u00bb, car le nombre \u00e9lev\u00e9 d\u2019utilisateurs n\u2019a rien avoir avec celui des programmeurs qui l\u2019est beaucoup moins. C\u2019est pourquoi, Rushkoff nous met en garde contre le risque d\u2019\u00eatre des utilisateurs utilis\u00e9s.<\/p>\n<p>Passons \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 nos propres questions.<\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline\">Premi\u00e8re question\u00a0:<\/span><\/strong> <strong>L\u2019\u00e8re du num\u00e9rique est-elle une \u00e8re o\u00f9 tout est ouvert, o\u00f9 tout est \u00e0 cr\u00e9er\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, le num\u00e9rique a envahi notre quotidien, modifiant consid\u00e9rablement les diff\u00e9rentes productions et pratiques culturelles. Mais \u00e9vitons de penser que l\u2019\u00e8re num\u00e9rique est une \u00e8re o\u00f9 tout est ouvert. Il serait plus judicieux de dire que cette \u00e8re a ouvert de nouvelles portes qui m\u00e8nent in\u00e9vitablement \u00e0 une \u00e9volution de notre mani\u00e8re de lire, d\u2019\u00e9crire et de publier. Certes, ceci a incit\u00e9 des auteurs et des \u00e9diteurs ind\u00e9pendants r\u00e9actifs aux nouvelles tendances, \u00e0 saisir des opportunit\u00e9s qu\u2019ils n\u2019avaient pas auparavant. La d\u00e9multiplication des nouvelles formes et supports de publication sur le Web leur a permis d\u2019explorer des possibilit\u00e9s inaccessibles dans le circuit classique, mais les autres auteurs et \u00e9diteurs, ainsi que les diffuseurs et les institutions, s\u2019y sont mis \u00e9galement. Ce dernier basculement a amplifi\u00e9 la complexit\u00e9 des d\u00e9bats et des opinions \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire actuelle.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, si nous revenons \u00e0 l\u2019histoire des mutations des pratiques de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire, nous constaterons que les premi\u00e8res relations entre la litt\u00e9rature et le num\u00e9rique ne sont pas dues \u00e0 Internet mais \u00e0 une qu\u00eate cr\u00e9ative profonde qui parcourt les avant-gardes et pousse les auteurs \u00e0 la variation. Nous pouvons rappeler la pratique de l\u2019\u00e9criture combinatoire\u00a0qui a produit les premi\u00e8res \u0153uvres entre 1959 et 1975. Dans son livre\u00a0: L\u2019art et l\u2019ordinateur, publi\u00e9 en 1971, le professeur Abraham Moles dit\u00a0: <em>\u00ab\u00a0L\u2019ordinateur produit des variations que l\u2019auteur, dans un second temps, r\u00e9injecte comme bon lui semble dans ses productions.\u00a0\u00bb<\/em><strong> [4].<\/strong><\/p>\n<p>Nous pouvons \u00e9galement relever la question du hasard et de l\u2019al\u00e9atoire dans la litt\u00e9rature g\u00e9n\u00e9rative, gr\u00e2ce aux auteurs qui ont associ\u00e9 leurs \u00e9crits aux incertitudes du jeu (jeu de go, jeu de cartes, marelle\u2026)\u00a0donnant un dispositif de lecture participative al\u00e9atoire. Par exemple, l\u2019auteur argentin Julio Cortazar dans son roman \u00ab\u00a0Marelle\u00a0\u00bb, publi\u00e9 en 1963 <strong>[5]<\/strong>. Ce type de dispositif g\u00e9n\u00e9ratif offre des propositions de lecture actualis\u00e9e sans fin, ou presque, \u00e0 partir d\u2019un texte d\u2019origine ou d\u2019une matrice g\u00e9n\u00e9ratrice de textes.<\/p>\n<p>Les exemples de ce type ne manquent pas, ce qui rejoint ce que Serge Bouchardon, professeur \u00e0 l\u2019UTC (Universit\u00e9 de Technologie de Compi\u00e8gne), dont le domaine de recherche est l&rsquo;\u00e9criture <em>num\u00e9rique<\/em><em>,<\/em> confirme<strong> <\/strong>en disant : <em>\u00ab\u00a0La cr\u00e9ation litt\u00e9raire avec et pour l\u2019ordinateur existe depuis plus d\u2019un demi-si\u00e8cle. Cette litt\u00e9rature s\u2019inscrit dans des lignes g\u00e9n\u00e9alogiques connues\u00a0: \u00e9criture combinatoire et \u00e9criture \u00e0 contraintes, \u00e9criture fragmentaire, \u00e9criture sonore et visuelle.\u00a0\u00bb<\/em><strong> [6]. <\/strong><em> <\/em><\/p>\n<p>D\u00e8s lors, nous ne pouvons pas consid\u00e9rer que l\u2019\u00e8re du num\u00e9rique est une \u00e8re o\u00f9 tout est \u00e0 cr\u00e9er mais plut\u00f4t o\u00f9 tout est \u00e0 repenser. Pour l\u2019heure, l\u2019enjeu de se r\u00e9inventer dans ce nouveau monde qui se doit de conjuguer litt\u00e9rature et num\u00e9rique demeure loin d\u2019\u00eatre cern\u00e9.<\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline\">Deuxi\u00e8me question\u00a0:<\/span><\/strong> <strong>A quel point une red\u00e9finition de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire s\u2019av\u00e8re-t-elle n\u00e9cessaire,\u00a0aujourd\u2019hui ? <\/strong><\/p>\n<p>Comme nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 signal\u00e9, les rapports entre le num\u00e9rique et la cr\u00e9ation litt\u00e9raire sont complexes et d\u00e9passent les probl\u00e8mes li\u00e9s au simple passage d\u2019un support \u00e0 l\u2019autre. Les nouvelles \u0153uvres ont des dimensions hypertextuelle, multim\u00e9dia et interactive. Il faut donc juger des textes anim\u00e9s, manipulables, dans lesquels les mots n\u2019ont plus seulement leur valeur linguistique. Ils poss\u00e8dent des ic\u00f4nes, des fen\u00eatres, un rythme, un mouvement\u2026 etc.<\/p>\n<p>Avant de r\u00e9pondre \u00e0 cette question, il faut distinguer la litt\u00e9rature num\u00e9ris\u00e9e de la litt\u00e9rature num\u00e9rique. La premi\u00e8re, correspond\u00a0aux textes de litt\u00e9rature classique, encod\u00e9s dans la biblioth\u00e8que num\u00e9rique et les textes t\u00e9l\u00e9chargeables ou les e-books. Et la seconde, est \u00e9crite directement pour le dispositif num\u00e9rique.<\/p>\n<p>Le cas de la litt\u00e9rature num\u00e9ris\u00e9e demeure relativement simple. Aux comp\u00e9tences requises pour l\u2019analyse purement litt\u00e9raire, centr\u00e9e sur l\u2019\u00e9crit, s\u2019ajoute uniquement la prise en compte des possibilit\u00e9s d\u2019enrichissement expressif que permettent les dispositifs informatiques. Deux cas de figures\u00a0se pr\u00e9sentent \u00e0 nous : le livre homoth\u00e9tique et le livre augment\u00e9 ou enrichi. Dans le premier cas, le livre num\u00e9ris\u00e9 reproduit \u00e0 l\u2019identique le contenu de son homologue sur papier. Dans le second, celui-ci d\u00e9passe la forme d\u2019origine, en enrichissant le texte de m\u00e9dias, et en le rendant plus interactif. Citons l\u2019exemple des \u00ab\u00a0classiques interactifs\u00a0\u00bb, publi\u00e9s par L\u2019Apprimerie que<em> <\/em>relate le professeur Arnaud Laborderie en disant\u00a0: <em>\u00ab\u00a0L\u2019\u00e9dition enrichie du Horla 8 (2014), de Maupassant, surprend d\u2019embl\u00e9e avec une ouverture en musique, aux tonalit\u00e9s assez inqui\u00e9tantes. Des figures textuelles anim\u00e9es et manipulables alternent avec des pages de texte classiques, invitant le lecteur \u00e0 plonger dans un univers po\u00e9tique o\u00f9 l\u2019environnement sonore et les interactions renforcent le sentiment d\u2019immersion dans l\u2019\u0153uvre. De tels livres ne se contentent pas d\u2019enrichir le texte, ils proposent une nouvelle m\u00e9diation, immergeant le lecteur dans un univers plastique, narratif et discursif.\u00a0\u00bb<\/em> <strong>[7]. <\/strong><\/p>\n<p>Quant \u00e0 l\u2019analyse de la litt\u00e9rature num\u00e9rique, elle s\u2019av\u00e8re beaucoup plus complexe. Pour comprendre et analyser ces nouvelles pratiques, il faut adopter une autre d\u00e9marche didactique, avec de nouvelles comp\u00e9tences, allant de l\u2019analyse litt\u00e9raire \u00e0 la programmation, de l\u2019esth\u00e9tique au web design, des \u00e9tudes cin\u00e9matographiques \u00e0 la musicologie, ou encore des sciences de la communication \u00e0 l\u2019ing\u00e9nierie des r\u00e9seaux. Nous sommes amen\u00e9s \u00e0 analyser les figures de manipulation et d\u2019animation du texte. En d\u2019autres termes, il faut passer d\u2019une critique du texte \u00e0 une critique du dispositif. Il s\u2019agit donc d\u2019une d\u00e9marche didactique transversale, ou m\u00e9ta-scripturale.<\/p>\n<p>Ceci montre qu\u2019une red\u00e9finition de la cr\u00e9ation litt\u00e9raire serait la bienvenue. De la confrontation du texte avec l\u2019image et le son, risquent de surgir de nouvelles formes de cr\u00e9ativit\u00e9 que l\u2019on h\u00e9site \u00e0 rattacher \u00e0 la litt\u00e9rature, tant elles se croisent avec les formes d\u2019art qu\u2019a pu faire na\u00eetre le multim\u00e9dia.<\/p>\n<p>D\u2019autre part, l\u2019implication du lecteur dans le processus d\u2019\u00e9laboration, notamment dans le cas d\u2019hypertexte, lui permet de devenir acteur et le m\u00e8ne \u00e0 s\u2019improviser auteur, en quelques sortes. M\u00eame r\u00e9sultat dans le cas des \u00e9crits collectifs sur des blogs, avec plusieurs \u00e9l\u00e9ments qui influent le texte\u00a0: auteurs multiples, commentaires des lecteurs, \u00e9changes entre l\u2019auteur et ses lecteurs,\u2026 etc. D\u00e8s lors, nous pouvons dire que m\u00eame la notion d\u2019auteur n\u00e9cessiterait une red\u00e9finition.<\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline\">Troisi\u00e8me question\u00a0:<\/span><\/strong><strong> Les outils num\u00e9riques seront-ils uniquement utilis\u00e9s pour des usages hybrides\u00a0?\u00a0Et qu\u2019en est-il du cas du livre num\u00e9rique en particulier\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Si je sais pourquoi, je sais.\u00a0\u00bb <\/em>disait Aristote, mais avec le num\u00e9rique, nous baignons dans un univers de r\u00e9troactions permanentes et nous avons du mal \u00e0 d\u00e9m\u00ealer les effets de ces usages, de leurs causes.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir consid\u00e9r\u00e9 l\u2019\u00e9criture num\u00e9rique, consid\u00e9rons \u00e0 pr\u00e9sent la lecture. L\u2019accroissement continu du nombre de personnes qui s\u2019adonnent \u00e0 la lecture de livres sur des \u00e9crans num\u00e9riques, tous appareils confondus\u00a0(liseuses, tablettes, ordinateurs ou smartphones) est ind\u00e9niable. Le nombre de livres num\u00e9riques lus pour le travail, pour les \u00e9tudes ou pour les loisirs a significativement augment\u00e9, ces derni\u00e8res ann\u00e9es. Cet \u00e9tat de choses peut \u00eatre expliqu\u00e9 par un meilleur taux d\u2019\u00e9quipement et des prix plus abordables, mais aussi par l\u2019adoption de nouvelles habitudes. Habitudes que la crise sanitaire mondiale a renforc\u00e9es. De nombreux lecteurs exclusifs en imprim\u00e9, d\u00e9clarent qu\u2019ils envisagent de passer \u00e0 la lecture num\u00e9rique. Ils d\u00e9clarent \u00e9galement que depuis qu\u2019ils lisent en num\u00e9rique, ils lisent plus de livres qu\u2019avant.<\/p>\n<p>Par cons\u00e9quent, le livre imprim\u00e9 tend \u00e0 \u00eatre r\u00e9serv\u00e9 davantage aux loisirs qu\u2019aux \u00e9tudes ou au travail. De toute \u00e9vidence, les professionnels, les \u00e9tudiants et les chercheurs, qui ont besoin d\u2019un grand nombre d\u2019informations, et donc de livres, pour un seul et m\u00eame sujet, pr\u00e9f\u00e8rent y acc\u00e9der directement en ligne. Ils peuvent en disposer sans devoir commander de livres imprim\u00e9s ou de se rendre \u00e0 la biblioth\u00e8que. Le num\u00e9rique leur propose un \u00e9ventail d\u2019informations tellement large, qu\u2019il serait absurde de ne pas s\u2019en servir. D\u2019un seul clic, il est possible d\u2019acc\u00e9der directement, et \u00e0 tout moment, \u00e0 l\u2019information recherch\u00e9e ou au livre souhait\u00e9. Tout tend \u00e0 encourager les derniers r\u00e9calcitrants \u00e0 s\u2019y mettre.<\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline\">Conclusion<\/span><\/strong><\/p>\n<p>Le monde actuel poursuit une course au cap difficilement lisible. En m\u00eame temps, nous vivons une phase extr\u00eamement int\u00e9ressante, \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019histoire humaine. D\u2019aucuns pensent que l\u2019\u00eatre humain d\u2019aujourd\u2019hui a besoin de forger un imaginaire technologique \u00e0 son image, pour mieux dompter le monde num\u00e9rique, et que la machine n\u2019est qu\u2019un outil qui lui permet de r\u00e9aliser ce que son corps seul ne saurait faire. Ceci rejoint la notion d\u2019\u00a0\u00bb<em>Homme augment\u00e9<\/em>\u00ab\u00a0. A ce sujet, les professeurs et chercheurs au CNRS, Bernard Claverie et Beno\u00eet Le\u00a0Blanc, pr\u00e9cisent : <em>\u00ab\u00a0Le terme \u00ab\u00a0augmentation\u00a0\u00bb d\u00e9signe, lorsqu\u2019il se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019homme ou \u00e0 l\u2019humain, un ensemble de proc\u00e9dures, m\u00e9thodes ou moyens, chimiques ou technologiques, dont le but est de d\u00e9passer les capacit\u00e9s naturelles ou habituelles d\u2019un sujet.\u00a0\u00bb<\/em> <strong>[8].<\/strong> De la m\u00eame mani\u00e8re, nous pouvons consid\u00e9rer qu\u2019il s\u2019agit de \u00ab\u00a0<em>litt\u00e9rature augment\u00e9e<\/em>\u00ab\u00a0.<\/p>\n<p>Dans chacune de nos r\u00e9ponses, demeure encore une question, voire plusieurs.\u00a0 C\u2019est pourquoi, la seule conclusion que nous pouvons risquer, c\u2019est que nous sommes confront\u00e9s \u00e0 une probl\u00e9matique qui pr\u00e9sente de multiples param\u00e8tres et d\u2019infinies variations.<\/p>\n<p><strong><span style=\"text-decoration: underline\">R\u00e9f\u00e9rences\u00a0:<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong>[1]<\/strong> : Laboratoire de recherche et de d\u00e9veloppement, Datacell, France.<\/p>\n<p><strong>[2]<\/strong> : Michel Serres (2013). <em>Humain et r\u00e9volution num\u00e9rique<\/em>, l\u2019USI (Unexpected Sources of inspiration).<strong> <\/strong><\/p>\n<p><strong>[3]<\/strong> : Douglas Rushkoff\u00a0(2010). <em>Program or be Programmed: Ten Commands for a Digital Age.<\/em><\/p>\n<p><strong>[4]<\/strong> : Abraham Moles (1971). <em>L\u2019art et l\u2019ordinateur<\/em>, \u00e9d. Blusson.<\/p>\n<p><strong>[5]<\/strong> : Julio Cortazar (1963). <em>Marelle<\/em> en espagnol\u00a0: <em>Rayuela<\/em>, roman traduit par Laure Guille Bataillon (roman) et Fran\u00e7oise Rosset (essai).<\/p>\n<p><strong>[6] <\/strong>: Serge Bouchardon (2014). <em>La valeur heuristique de la litt\u00e9rature num\u00e9rique<\/em>, Th\u00e8se\/M\u00e9moire.<\/p>\n<p><strong>[7] <\/strong>: Arnaud Laborderie (2020). <em>Le livre augment\u00e9 : un nouveau paradigme du livre ?<\/em> Revue de la Biblioth\u00e8que nationale de France, Biblioth\u00e8que nationale de France.<\/p>\n<p><strong>[8] <\/strong>: Bernard Claverie et Beno\u00eet Le\u00a0Blanc (2013). <em>Homme augment\u00e9 et augmentation de l\u2019humain<\/em>, CNRS \u00e9ditions.<\/p>\n<p><strong>Communication de Maria Zaki dans le cadre du Colloque international sous le th\u00e8me : <\/strong><em><strong>\u00ab\u00a0La Repr\u00e9sentation en langues, litt\u00e9ratures et arts : <em><strong>quelles mutations \u00e0 l&rsquo;\u00e8re du digital ?<\/strong>\u00a0\u00bb \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9 Mohammed V de <strong>Rabat, <strong> les 30-31 mars 2022.<\/strong><\/strong><em> <\/em><\/em><\/strong><\/em><\/p>\n<p><em><br \/>\n <\/em><\/p>\n<p><em><br \/>\n <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Maria Zaki [1] Introduction Ce qui fait du num\u00e9rique la question du moment, c\u2019est pourrait-on dire, son extension ultra rapide et quasi impr\u00e9visible dans diff\u00e9rents domaines. En quelques d\u00e9cennies seulement, ces nouvelles technologies ont instaur\u00e9 un rapport original de l\u2019\u00eatre humain avec la r\u00e9alit\u00e9, d\u00e9sormais marqu\u00e9 du sceau de la virtualit\u00e9. 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