Deux cibles : l’humour et les juifs

Après des dizaines d’années de recherche de mon identité juive, autre que victimaire, j’avais décidé d’abandonner, d’être logique avec mon refus des communautés enfermées dans une auto-célébration mortifère.
Le 7 janvier 2015, mon utopie n’a pas disparu mais a été ébranlée.
Je suis athée, je ne suis pas sioniste mais je suis née avec un nom juif, dans une famille juive laïque. Que je le veuille ou non, je suis juive, entre autres défauts et qualités, et je le serai jusqu’à la fin de mes jours.
Du fonds de leur profonde bêtise, les terroristes semblent avoir trois cibles en Europe : l’humour, les juifs et ceux qui les protègent.
(Un petit rappel pour les personnes mal informées : l’humour consiste à se moquer de soi-même, contrairement à l’esprit.)
Certains juifs ont développé au cours de siècles d’oppression une forme d’autodérision qui tente de rire de la persécution, du mépris, de la mort ou de la souffrance comme identité.
Deux exemples d’histoires juives : Moshe et Elie tombent du 50 ième étage d’un gratte-ciel. Moshe, plus léger, dépasse Elie. « ça va ? » lui demande-t-il. Elie répond : »Man lebt » (On vit) Et :« Pourquoi les juifs ne prennent pas d’aspirine ? Parce que ça enlève la douleur. »
De grands penseurs ont tenté de comprendre l’antisémitisme. Léon Poliakoff confessait à la fin de sa vie qu’il n’était pas sûr après des années de recherche d’y avoir compris quelque chose.
Daniel Sibony dans une conférence récente avançait une hypothèse intéressante : L’antisémitisme pourrait s’expliquer par cette disposition qu’ont les juifs (certains d’entre eux) de vivre bien avec leurs failles, de re-vivre après l’horreur, de s’épanouir dans la Diaspora. Le vrai humour juif est l’une des illustrations de ce talent.
(Que l’on me comprenne bien : tous les juifs n’ont pas d’humour, des non juifs comme Desproges ont cette forme d’humour et il ne suffit pas d’avoir souffert ou de venir d’un peuple qui a souffert pour avoir de l’humour.Mais qu’on le veuille ou non, il y a une spécificité intéressante de l’humour juif.)
A cette ancienne forme d’antisémitisme, s’ajoute la nouvelle cuvée anti-sioniste/antisémite liée à la politique israélienne.
Israël s’est constitué en Etat-Nation et au lieu de tenter la paix, fait la guerre au nom de sa soi-disant intégrité . Tout nationalisme guerrier qui porte gravement atteinte à un autre peuple est scandaleux. La guerre de Poutine en Ukraine en est un exemple récent qui n’a rien à voir avec les juifs (ni avec l’humour). Nos vieilles utopies internationalistes et multiculturelles se fondaient(et se fondent toujours) entre autres sur le refus du nationalisme excluant.
On peut tenter de comprendre mais en définitive, cette haine des juifs est inexplicable. Elle est absurde mais elle EST.
« Tout est Histoire ». (Guy Dhoquois)
Depuis le 7 janvier, il m’arrive de penser en conseillant les sans-papiers à la CImade, que leurs enfants voudront plus tard trucider des dessinateurs ou des juifs ou des policiers, parce qu’ils se sentiront mal en France. Je tente d’aider ces femmes et ces hommes, prêts à tout pour vivre en France et ne pas retrouver la misère ou l’oppression de leur pays d’origine.Bien sûr, je continuerai à le faire et je continuerai à ne pas comprendre ce qu’Amin Maalouf appelait : « Les identités meurtrières ».
Même pas peur. Je refuse de laisser tomber mes idéaux pour une cohorte de décervelés.

L’errant (Chagall) juif ou pas