Saa 39

Ne demande pas à un aveugle de te regarder
Chacun de tes cheveux est vertueux de façon inutile
Que peut faire l’homme fort dont la fortune a sombré ?
Préfère une bonne fortune à ta vigueur

Ne sois pas l’otage de ta maison
Humain si vain tu ne seras humain
Que si tu cours et parcours le monde
Avant le jour fatal où tu le quitteras

Le riche n’est nulle part étranger
Il dresse sa tente partout dans le désert
Mais s’il oublie le rôle des récompenses
Il sera méconnu dans son propre village

Le sage et le savant sont comme de l’or en barre
On reconnait partout leur éminente valeur
Un ignorant ressemble partout
A de la monnaie de cuir

Art 12

De nos jours l’art remplace la folie

La totalité de la vie, c’est l’art

Tu as le choix, prendre le soleil pour un rond ou prendre un rond pour le soleil

Ce que je trouve me dit ce que je cherche

Mélange l’art et le réel

La part de réel peut être infime, elle fait sens

La sensibilité est la part véritable de l’intelligence

Avec des teintes qu’on juge ignobles on peut atteindre au sublime

Les jeunes doivent apprendre par eux-mêmes

Les formes les plus subtiles sont celles que je recherche

Art 11

Détruire, c’est exister

Entre une assiette et une pomme, on peint quelque chose

Acheter est plus moderne que penser

Quand je travaille je cours après la couleur, une teinte, une nuance, presque rien

Faisons abstraction de la vision de l’insupportable

La réalité se doit de ressembler à l’art

Par manque d’absolu soyons médiocres

La médiocrité est l’absolu de tout le monde

Seule compte la trajectoire de l’esprit oeuvre après oeuvre

A travers la vie, à travers le monde

Art 10

Le ciel étoilé me parait petit

Je me suis lavé les yeux et je suis devenu peintre

Il n’y a pas d’art figuratif ou non-figuratif

Tout art montre quelque chose

Faire c’est bien faire

Ne perd pas la fleur de ton imagination

L’art copie quelque chose

La célébrité ne vaut pas un quart d’heure de ta vie

La notoriété multiplie le nombre de tes oeuvres

On peut tout essayer mais on ne recommence pas

L’idée, c’est de prendre la lumière pour la mettre sur la toile

Il existe un désir de détruire

Il existe un désir de construire et de détruire

Détruire, c’est s’affirmer face au monde

Art 9

Elève ta vie par l’art

La main de l’artiste met l’âme en vibration

L’artiste suscite la nécessité intérieure, celle de l’âme

De nos jours certains invités des banquets sont de véritables vomitifs

Un oeil vaut deux yeux

Un oeil regarde le monde extérieur l’autre le monde intérieur

Rien de plus banal qu’une personne de talent sans succès

L’art est enfermé dans la nature

Sortez de chez vous

Une couleur vraie est plus précieuse qu’une pierre précieuse

Chercher ne compte pour rien L’important c’est de trouver

Si le monde n’est pas à votre goût, changez de goût

Je n’ai plus de dents mais la soupe est bonne

L’art, c’est le côté radicalement humain

Saa 38

Les humains souvent se laissent mourir idiots
La faveur qu’un prince fait à un paysan
En acceptant l’accueil de sa modeste maison
N’ôte rien à la grandeur du prince
Le soleil monte et descend

J’ADMIRE LES MARCHANDS qui transportent mille choses
De la soie du brocart de la porcelaine de la vaisselle d’argent
De la Grèce à la Chine de l’Inde à l’Egypte Je n’oublie pas le Yémen
J’admire qui modère ses désirs en attendant la poussière du tombeau

Vertus et mérites n’ont pas de valeur
Si on ne les voit pas
Déguise la modération de tes désirs
Sous un pan de la robe salutaire

Vois-tu ami ! Le pan
De la robe du bonheur
Ne se prend pas par la violence
Le mieux est de ne pas s’agiter

Saa 37

La fortune te maltraite ton visage se renfrogne
Ne va pas quémander un service
Tu changerais le plaisir en chagrin
Arbore un air souriant et gai

La marmite est renversée
La honte est sur moi
Je fuis à toutes jambes
La marmite me rattrape

J’ai organisé un grand festin nous étions quarante à table
Je me suis promené dans le désert
Je n’ai su si c’était un mendiant ou un ermite Je l’ai inventé
Je l’ai invité Il m’a répondu :
« Quiconque mange le pain de son travail
N’a aucune obligation envers quiconque »

Un homme avait une bourse pleine de perles
Il mourait de faim dans le désert
Il délira : sa bourse soudain
Contenait des grains grillés

Saa 36

J’ai vu une lampe Je n’ai su qu’en faire
Je n’ai rien vu je suis aveugle
L’avantage de ne rien voir :
On n’a pas besoin d’une lampe

Ton âme a-t-elle des oreilles ?
Vaines sont les paroles prétentieuses
L’endormi ne réveille pas le dormeur
Le mur répète cette phrase

Il est salutaire de savoir ce qui se passe chez soi
Vivent les aises de l’existence !
Cet être de rien n’a jamais rien fait
Il a entassé sans jouir

Je suis une fourmi qu’on écrase
Et non une guêpe dont le dard fait hurler
Je suis sobre je n’ai pas besoin de faire l’aumône
C’est à la tempérance que je demande
Ma pauvre richesse

Le sage ne rompt le silence que si c’est nécessaire
Il ne touche plus aux mets s’il garde de l’appétit
C’est à lui-seul qu’il doit sa lumineuse santé
Il rompra l’abstinence si sa vie l’exige

Qui mange peu supporte la disette
Qui mange beaucoup peut mourir le premier
En attendant il multiplie les efforts
Tandis que l ‘autre croupit dans un coin

Saa 35

Le sommeil n’est pas venu à mon secours
Je désirais disposer des lys et des roses sur sa couche funèbre
Les roses de ses joues ont disparu à jamais
Sur la terre où il dort ne poussent que des épineux

La mer me fait peur par ses vagues monstrueuses
Sans ses épines une rose serait parfaite
Au jardin des amours je me pavanais tel un paon
Aujourd’hui je suis serpent et je me tords sans souffrir

Les prédicateurs ordonnent de renoncer
Ils amassent de l’or
Il n’y a pas de sage beau parleur
Il n’y a de bien que d’exemple du bien

Donner l’exemple du bien
Est bien Ce n’est pas suffisant
Depuis des siècles les sages font ce qu’ils peuvent
A croire qu’ils ne peuvent pas beaucoup

Saa 34

Rossignols perdrix grenouilles
Chacun a son chant même méconnaissable
Chacun a son charme
Même moi j’en ai un peu

Un rossignol chantant avant l’aurore
M’a mis le coeur à l’envers
Je suis hors de moi
Condamné au silence

Tu peux toujours pleurer
Les voleurs ne rendent rien
N’attache pas ton coeur
Aux fleurs ni aux arbres

Si les anges existaient
Tu aurais leur beauté
Nul amour n’est digne de toi
Tu es la prunelle de mes yeux

La mort telle une épine s’enfonce en toi
Nul amour ne peut engendrer un tel humain
Je crains d’être prisonnier d’un terrible destin
Que la mort te couvre la tête de terre !