IB 101

Sur mon site Facebook les photos d’Ingeborg Backmann et de son amant, le grand Paul Celan

Touche chaque poitrine de pierre
Souvent une neige est tombée sur ton berceau
Quand tu dors le monde se dompte
Si loin dans la vie et si près de la mort

Le temps est mon assassin
Mes mots clairs ne sont plus prêts pour l’envol
Ma foi ne déplace plus de montagne
Réponds, dis ce que tu veux, réponds

Le roi noir n’est pas un aigle
Le monde nous regarde de l’autre côté du monde
Tu es choisie sans raison
Pour le partage de midi

Tu brandis le fétiche
Il t’échappe le mot
Les bois doux te caressent
Sombres tambours

Lao 60 et fin pour Lao-tzeu

Tu apaises une grande querelle
En laissant subsister un petit grief
Ce n’est pas le meilleur
Le sage ne demande rien

Quiconque a la vertu
Fait le bien
Sans préférence qui lui soit propre
L’humain est de bien

Les paroles vraies ne sont pas belles
Les paroles belles ne sont pas vraies
L’éloquence n’est pas bonté
La science n’est pas sagesse

Le sage n’amasse rien
Il s’enrichit en vivant pour les autres
Il donne il est comblé
Il oeuvre sans batailler

La voie du ciel :
Répandre sans nuire
La voie du sage :
Travailler sans guerroyer

Lao 59

Si les grands se mêlent trop de ses affaires
Le peuple est intraitable
Il ne craint pas la mort
Le sage n’aspire pas à trop bien vivre

Le vivant est faible et souple
Le mort est fort et rigide
La mort flétrit et dessèche
Le dur et le raide sont ses compagnons

Le faible et le souple
Sont les compagnons de la vie
L’armée de la vie n’aura pas la victoire
Les arbres seront couchés par terre

Elévation et force
Sont basses
Faiblesse et humilité
Sont sublimes

Eso 86 et fin d’Esope

Une puce fort agile au demeurant
Sauta sur le mollet d’un athlète un sauteur
Il voulut l’écraser Elle était déjà ailleurs
« Que suis-je à côté de cette petite bête ? »

Une puce mordait et remordait un pauvre homme
Il l’attrapa enfin « Laisse-moi la vie sauve
Je suis si petite je ne fais pas beaucoup de mal »
« Assez pour que je t’exécute immédiatement »

Une puce s’extasiait devant un ours
De son traitement des humains
L’ours : « Je préfère pour eux
Que pour moi  »

Esope a-t-il existé ?
Pourquoi pas ?
Mais l’important,
C’est qu’on ait les fables

Eso 85

Un lièvre et une tortue se défièrent à la course
Le lièvre se sachant le plus rapide
Prit son temps gambada
La tortue consciente de sa lenteur
Ne cessa de courir et gagna la course

Des oies bien pansues et des grues légères
Paissaient dans la même prairie
Des chasseurs apparurent
Les oies eurent du mal à s’envoler

Un pot de terre et un pot de fer
Etaient emportés par le courant d’une rivière
Le pot de terre s’émut :
« Si tu me touches tu me brises »

Un perroquet pérorait dans la maison
La chatte lui répondait sur le même ton
Le perroquet asséna :
« Arrête ! Ta voix est trop vilaine »

IB 100

Le ciel pend fané
Le fardeau des roses pend fané
Au mur de fond et de ruine
La lampe au coeur de lumière

Nous avons fermé le verrou devant la mort
Je suis un mort qui chemine
Je suis un mort anonyme
Inconnu écarté doté de rien

Ma langue parlée est ma maison
Ma langue écrite est mon palais
MA LANGUE DÉRIVE À TRAVERS LES LANGUES
Je ne peux plus vivre parmi les humains

Porter la mort quand on peut porter la vie ?
C’est le déluge
J’aime voir la colombe
Et rien que la colombe

IB 99

Tout est là
Coups violents blessures brûlantes
Il n’y a pas de pardon
Je vivais pour toi

Le frôlement pur de l’esprit
Me fait penser à un petit fantôme
De mon enfance
Vive la France !

Nous vieillissons dans le silence
Le plus froid
Le genre humain est atteint par la prescription
En attendant de l’être par la proscription

Bateaux, avions, camions
Pèsent sur notre espèce
Elle épouse les choses les détermine
Les étoiles sont à l’infini des choses

IB 98

Je suis coupable
Je suis encore coupable
Délivrez-moi
Je ne peux pas mourir plus longtemps

Nage je suis coupable
Nage je ne suis pas coupable
Détache les flocons de glace
L’oeil est scellé par le froid

Ce n’est pas moi C’est moi
Tu ne t’attendais pas à ma mort
L’eau chante Elle rompt la glace
C’est le brillant dégel

Tu as tant à attendre
Tu es si tendre
Le laurier-rose épelle ses syllabes
C’est le triomphe de la vie et de la mort

IB 97

Les souffrances écrasèrent notre amour
La flamme rentre en elle-même
Parfois j’ai semé à tout vat
Les veines de l’air sont déchirées

Folie mépris vengeance
Regret reniement
Les lames sont sincères
L’amour s’achève

Les orages souffreteux
Te bannissent dans les cachots du rêve
Que pendent tes cheveux d’or !
Le souffle est pur

Pourquoi saisir l’échelle vers le néant ?
Le pas dans le vide est un pas de trop
La nuit nous enveloppe
Ta bouche a passé des nuits dans ma bouche

Tes yeux m’anéantissent
Le soleil ne nous réchauffe plus
La mer est sans voix
Le volcan se balance sur un hamac

IB 96

Tes bras embrassent bien
La terre est bouleversée
Je sanglote entre mes dents
La terre est vaincue

La terre est sans repos
Entre deux tremblements magnétiques
Terre étourdie et sans repos
Elle contient pourtant des rivières de parfums

La terre est couchée dans la mer
Telle une nymphe
Les chats noirs ne portent pas malheur
Tire les cornes de corail

L’amour brise les carapaces
Nous n’avons plus de bouclier
Abri pour tous les temps
La rouille des ans