Eso 67

Un âne se plaignait de ce que le mulet
Avait droit à double pitance
Il fatiguait tellement que le mulet
Portait double charge

Un âne se plaignait de son maître le jardinier
Puis il fut mécontent d’un nouveau maître le potier
Il tomba enfin sur un corroyeur
« Celui-ci va me faire la peau !  »

Un âne avait une plaie au dos
Un corbeau le piquait sans cesse
Il se mit à braire et à sauter
Sous les rires d’un loup de passage

Un chien était gâté par son maître
L’âne était jaloux il frétilla
Donna des coups de pied
Le maître l’attacha au râtelier

Eso 66

Un âne astucieux se revêtit d’une peau de lion
Il se promena terrorisant son monde
Il croisa un renard qui se moqua :
« Avant de te voir je t’ai entendu braire »

L’âne enviait le cheval plus beau plus fier bien soigné
N’ayant quasiment rien à faire
Le cheval partit à la guerre Il y fut abattu
L’âne hésita mais en définitive il plaignit le cheval

Un coq picorant était proche d’un âne
Un lion s’approchant prit peur au chant du coq
L’âne persuadé d’être l’auteur de cette frayeur
Le poursuivit Loin du coq le lion se retourna

Un âne et un renard étaient bons amis
Ils tombèrent sur un lion
Le renard lui promit de lui livrer l’âne
Le lion commença par lui

Un âne tomba prisonnier de la boue d’un marais
Et de gémir et de se lamenter !
Les grenouilles pour l’imiter
Coassèrent de concert

Eso 65

Un âne fut acheté et installé dans une étable
Pleine de ses congénères il choisit
La compagnie du plus glouton et du plus paresseux
Son nouveau propriétaire le rendit à l’ancien

Un âne sauvage comme ll y en avait encore
Rencontra un âne domestique
A l’embonpoint sympathique
Mais il le vit ensuite chargé de fardeaux

Un âne portant du sel glissa à l’eau
Le sel fondit l’âne fut tout léger
Portant des éponges il se laissa glisser
Les éponges se gonflèrent d’eau

Un âne portait une belle statue
Dans le goût antique
Les passants la saluaient
Mais l’âne prit ces compliments pour lui

Eso 64

Un explorateur dans le désert rencontra une femme
Habillée de bleu tenant les yeux baissés
« Qui es-tu ? » « Une part de la vérité
Et je fuis le mensonge »

Un voyageur trouva une besace abandonnée
Il mangea les noix, les amandes et les dattes
Il mit dans la besace les coquilles et les noyaux
« Pour un pauvre » dit-il

Un vieil homme recrû de fatigue
S’endormit sur un abrupt
Surplombant une rivière
Il tomba à l’eau La rivière le sauva

Les ânes pissent tous ensemble
Pour former une rivière
Elle ne sert à rien, cette rivière,
Mais les ânes en sont contents

Eso 63

Un corbeau avait perdu un oeil
Depuis lors il méprisait les borgnes
« Ils ne voient même pas droit
Comme moi »

Un voyageur trouva une hache
« Elle est à moi » dit-il
Un homme sur le chemin réclama sa hache
« Elle est à moi » dit le voyageur

Deux jeunes hommes craignant l’insolation
Se réfugièrent sous un platane
« Qu’est-ce qu’il est moche, cet arbre ! » dit l’un
« Merci » répondit l’arbre

Un certain brouillard fit prendre
Des broussailles pour un navire de guerre
Quand le soleil se leva
Tout le monde fut déçu

Eso 62

Une chauve-souris fut attrapée par un oiseleur
Elle prétendit aussitôt n’être qu’une souris
Elle fut prise plus tard par un dératiseur
« Je suis un oiseau Voyez mes ailes »

L’olivier pour certains est un arbre sacré
Mais pas pour un figuier qui ne jure
Que par ses fruits et ses épines
Ni pour l’épine qui élargit son règne

Un bûcheron perdit sa hache dans la rivière
Celle-ci lui rendit la même en or
« Ce n’est pas la mienne »
La rivière lui rendit sa hache « Je préfère »

Devant un ours dans la force de l’âge
Un homme monta sur un arbre
L’autre fit le mort
« Rien à faire avec ces abrutis » dit l’ours

Eso 61

Un faon demanda à son père le cerf
Pourquoi lui si fort fuyait devant les chiens
Le cerf répondit : « Je ne sais pourquoi
Quand j’entends un chien je fuis »

Une hirondelle effrontée crut bon
De précéder ses compagnes en saison
La voyant un jeune homme se débarrassa de son manteau
L’hirondelle mourut de froid

Un malade recevait régulièrement un médecin
Qui lui disait toujours qu’il allait bien
Le malade finit par dire :
« Je meurs à force d’aller bien »

La chauve-souris ne sort que la nuit
Par peur de ses créanciers La ronce
Accroche les vêtements
Pour récupérer les siens

Lao + Eso + IB

Guy Dhoquois poursuit une triple action en trois séries :
Lao : Lao-Tzeu, « La voie et sa vertu », Tao-tê-king, Sagesses, Points, Editions du Seuil, Paris, 1979
Eso : Esope, « Oeuvres complètes », Arvensa éditions, 2015
IB : Ingeborg Bachmann, « Toute personne qui tombe a des ailes », ( Poèmes 1942 – 1967 ), Poésie, Gallimard, 2015
Trois séries de « translations »
Le nombre d’articles ce 7 octobre à 9 heures précises :
Lao : 44
Eso : 60
IB : 86

Lao 44

Tu n’approches pas de l’identité
Ni de l’unité
Mais tu ne peux t’en distraire
Tu ne peux rien y faire

Le bénéfice est préjudice
L’honneur est déshonneur
Rien dans l’univers ne passe
L’univers

L’univers est vrai L’univers est réel
Un Etat ne se régit pas
Avec le seul esprit de droiture
C’est en ne faisant rien qu’on se gagne le monde

Plus règnent tabous défenses et interdits
Plus le peuple s’appauvrit
Plus le désordre sévit
Plus foisonnent les bandits

Lao 43

Le petit enfant sans préjugé
Ignore le mal, n’est que vérité
Sa force vitale est maximale
Il ressent l’harmonie vitale

Il y a toujours des contraires
Dont certains sont mortels
Il s’agit de connaître l’harmonie du constant
Hâter la vie c’est hâter la mort

L’harmonie vitale n’est pas parfaite
Tu cours tu t’essouffles
Tu es vigoureux tes muscles se moquent de toi
Tu vas à rebours de la voie

Qui parle ne sait pas
Qui sait ne parle pas
Unifie ce qui ne l’est pas
Tu atteins l’identité mystérieuse