Eso 57

Un voyou courageux déroba du miel
L’apiculteur s’approchant fut piqué
« Quoi ! Vous me piquez, moi ! »
« On t’a pris pour le voleur »

Les abeilles sont les êtres
Les plus courageux que je connaisse
Elles piquent pour protéger leur communauté
Et elles en meurent

Un âne portait des bagages Il en mourut
Son maître avec sa peau fabriqua des tambours
Ainsi un âne a-t-il reçu plus de coups
Mort que vivant

Les rats en lutte avec les belettes élirent des généraux
Ceux-ci pour se faire reconnaître se firent mettre des cornes postiches
Battus les rats s’enfuirent vers leurs trous s’y glissèrent aisément
Sauf les généraux cornus

Eso 56

Un loup pour une fois était rassasié
Il buta sur une brebis évanouie de frayeur
Il lui promit la vie sauve si elle disait
Trois vérités

La brebis bizarrement excitée parla :
« Je n’aurais jamais voulu te rencontrer
J’aurais préféré que tu fusses paralytique
Je te maudis toi et toute ta race »
Le loup la laissa partir

Un loup fut grièvement blessé par les chiens
Il gisait sur le sol quand une brebis passa
« Apporte-moi à boire je trouverai bien à manger »
« je crains bien que ce ne soit moi »

Une lampe éblouissante se prit pour le soleil
Un petit courant d’air l’éteignit
Bien plus tard un humain chaleureux la ralluma :
« Salut astre lumineux »

Un devin prévoyait l’avenir de tout un chacun
Un galopin : « monsieur le devin, monsieur le devin
Des hommes cagoulés volent tout dans votre maison »
Le devin affolé courut à sa demeure

Lao 35

Qui s’estime content est content
Sans franchir ta porte
Tu connais les voies sous le ciel
Sans ouvrir ta fenêtre
Tu connais les voies du ciel

Plus loin tu vas
Moins tu connais
Le sage comprend sans voir
Oeuvre sans rien faire

Apprendre c’est s’accroître
Suivre la voie c’est décroître
Décroître encore décroître
Jusqu’au non-faire

Pour le non-faire il n’y a rien
Qui ne puisse se faire
Tout abandonner gagne l’univers
Faire le contraire perd l’univers

Lao 34

Il fait froid ou il fait chaud
L’inquiétude a raison du froid comme du chaud
La quiétude a raison du froid comme du chaud
La quiétude est la norme secrète du monde

Si le monde suit la voie
Les labours sont riches
Sinon les chevaux de combat
Pullulent dans les faubourgs

Attention à ne pas exciter l’envie
A ne pas être insatiable
Qui s’estime content
Sera content sans cesse

As-tu eu ton content ?
Es tu satisfait ? Pour la vie ?
Pour la vie et l’existence ?
Dis moi, ça va pour toi ?

Lao 33

Qu’est-ce qui est le plus précieux, le renom ou le corps ?
La richesse ou le corps ?
Qu’est-ce qui est le plus douloureux, la perte ou le gain ?
Que faisons-nous pour vivre ?

Qui aime recevra la frustration
Qui amasse aura droit à la perte
Qui se contente de peu pare à la disgrâce
Qui s’arrête à temps prévient le péril

Pas de longue vie sans précautions
Seule la prudence protège
La perfection est imparfaite
La plénitude est vide

La droiture est gauche
L’invention niaiseuse
L’éloquence bégaie
L’inquiétude a raison du repos

Lao 32

Je connais un carré sans coins
Un vase vide qui a été vidé
Une musique muette
Une forme sans contours

Sans avoir de nom
La voie accomplit
Les anciens disaient beaucoup de choses encore
Que nous avons oubliées

Je m’intéresse aux interstices
A ce qui se passe entre les crimes
A la vie insignifiante
A la vie quotidienne

Le souple l’emporte sur le rigide
Le rien s’insère dans l’absence de faille
Avec sincérité je reconnais la leçon du non-dire
L’efficace du non-faire

Lao 31

Retour et retournement
La voie est coutumière
Toutes choses naissent de ce qui est
Ce qui est de ce qui n’est pas

Un sage rencontre la voie pour l’embrasser toute entière
Un humain banal en prend et en laisse
Un humain peu moral en rit
S’il ne riait pas la voie ne serait pas la voie

La voie de la lumière paraît obscure
La voie du progrès rétrograde
La voie de l’unité sinueuse et tourmentée
La voie de la vertu abyssale

La blancheur s’obscurcit
La richesse est misérable
La vertu établie paraît chancelante
La vertu vraie a disparu

Eso 55

Un loup errant et famélique
Aperçut un chien bien gros bien gras
« Fais comme moi laisse toi attacher »
 » Merci C’est trop pour moi »

Un loup enleva un mouton et l’emporta dans son repaire
Chemin faisant le lion s’empara du mouton
« Qu’est-ce-que-c’est que ces manières ? »
« Je ne savais pas que vous étiez amis »

Un loup proposa à sa communauté
De mettre tous leurs biens en commun
Un louveteau espiègle s’avança :
« Qu’est-ce que tu caches dans ta maison ? »

Un loup suivait un troupeau d’un air inoffensif
Pendant des mois il mangea ses propres provisions
Un jour le berger alla en ville sans prendre de précautions
Le loup dévora quelques moutons

Eso 54

Un loup passa près d’une maison Il entendit une vieille :
« Sois sage sinon je te donne au loup »
Le loup se lécha les babines mais le soir même :
« D’un seul coup je peux tuer le loup »

Un loup s’étranglait avec un os
Il obtint d’un héron qu’il le débarrassât
La chose faite le héron demanda un salaire
« Estime-toi heureux que je ne te mange pas »

Un loup amena un cheval au champ d’orge
« Au lieu de la manger moi-même … »
« Depuis quand les loups mangent-ils de l’orge ?
Ceci dit elle parait bonne »

Un loup rencontra un molosse
Avec un collier tout clouté
Il lui dit en souriant :
« Vous avez beaucoup de dents »

Eso 53

Les loups proposèrent aux moutons
De se débarrasser de leurs chiens
La seule cause de leur inimitié
Les moutons acceptèrent pour être bientôt dévorés

Un loup se promenait au coucher du soleil
Il admirait son ombre qui grandissait
Ne suis-je pas le plus puissant des animaux ?
Un lion surgit qui le tua

Un loup ne pouvait atteindre une chèvre
Fiérote sur un abrupt Il lui proposa de descendre
Là où le gazon est fleuri
La chèvre tourna le dos sans mot dire

Un loup reprocha à un agneau de troubler l’eau
D’un ruisseau « Je suis loin en aval »
« Tu as insulté mon père » »Je n’étais pas né »
« Qu’importe il faut que je te mange »

Le loup poursuivait un agneau qui se réfugia dans un temple
« Sors sinon le sacrificateur te tuera »
« Je préfère être victime d’un dieu
Que de toi pauvre animal »