Eso 39

Deux voleurs dans une maison
Ne trouvèrent qu’un coq endormi
Ils l’emportèrent le coq se réveilla
« Décidément tu nous empêches de voler »

Les pieds se vantaient de porter
Le corps tout entier
L’estomac : « Si je vous nourrissais pas
Vous ne vous porteriez pas vous-mêmes »

Un corbeau indiscipliné
Stationna sur un figuier
En attendant que les figues fûssent mûres
Un passant :  » En attendant
Tu te repais d’illusion »

Une corneille chercha à se faire admettre
Chez les corbeaux elle fut rejetée
Elle retrouva les corneilles
Elle fut rejetée

Eso 38

Un passant demanda à un paysan
La raison pour laquelle les végétaux sauvages
Etaient florissants
« Pour eux la terre est une mère
Pour nous elle est une marâtre »

Un jardinier vit un chien tomber dans un puits
Il descendit pour le sauver
Affolé le chien le mordit
L’homme remonta vite fait

Un quidam mal intentionné
Chantait du matin au soir
Les murs renvoyaient un son agréable
Il fut hué sur scène

Une grive ne cessait de picorer
Dans un bosquet de myrtes
Prise à la glu elle se plaignit amèrement :
« Je ne pourrai plus picorer »

Eso 37

Deux bousiers se séparèrent bons amis
L’un d’eux trouva un pays trop sec à son goût
L’autre un pays trop humide
Les deux se plaignaient par correspondance

On déconseilla à un crabe d’abandonner la mer
Il s’aventura seul sur la terre ferme
Un renard s’en saisit et le dévora
Après avoir été pincé jusqu’au sang

Une maman écrevisse conseillait à sa fille
De marcher droit
La fille répondit : « Marche droit
Et je t’imiterai »

Un noyer se trouvait seul
Au milieu du chemin
On le frappait on l’insultait
Le malheureux

Le castor est très apprécié
Pour ses nombreuses qualités
Il se protège en plongeant
En se bâtissant une forteresse
Dont l’entrée est sous l’eau

Lao 20

Tu te dresses sur la pointe des pieds
Tu marches à grands pas
Pour peu de distance
Tu parades sans donner de vrai spectacle

Tu te donnes raison
Tu passes inaperçu
Tu te targues de tes succès
Tu es coupable

Tout est là pour la voie
Toi seul ne le pense pas
Celui qui se targue de ses succès
Prépare sa propre chute

Tout est là pour la voie
Comme des déchets de mangeaille
Des rebuts périssables
Chacun en a grand dégoût

Lao 19

Parle peu et laisse aller
Le vent ne précède pas le matin
J’ai toujours vu
Les averses se terminer

Qui a fait l’averse et le vent ?
C’est le ciel et la terre
L’union du ciel et de la terre
Qu’on pourrait appeler ciel-terre

Son ouvrage ne dure pas
Celui des humains encore moins
Qui cultive la voie fait un
Qui cultive la vertu fait un

Ne cultive pas l’échec
C’est avec la perte que tu ferais un
Manque de foi
Manque de toi

Lao 18

Plie toi en deux tu restes entier
Redresse toi
Tu es vide On te remplit
Tu es vieux On te rajeunit

Peu tu fructifies
Beaucoup tu perdras beaucoup
Le sage embrasse l’un
Il devient un modèle

Il ne s’exhibe surtout pas
C’est son coup pour resplendir
Il ne se justifie pas
Il ne se glorifie pas

il ne rivalise pas
Il n’a pas de rival
Il se courbe
Il reste droit

Lao 17

Si tu abandonnes l’étude
Tu quittes le souci
Dois-je m’effrayer
De ce qui effraye autrui ?

Notre absurdité est insondable
Ils s’échauffent se dilatent
Courent partout
Je reste imperturbable

Je ressemble à un petit enfant
Qui n’a pas encore ri
Chacun amasse thésaurise
Moi seul je parais démuni

Je suis idiot idiot
Je me tais tais
Incivil et têtu
je tête encore ma mère

Lao 16

Le constant est loyal
Juste céleste
Il est la voie
Il échappe au péril

Le meilleur gouvernement
Est connu et inconnu du peuple
Avantageusement connu peut-être
Inconnu en profondeur

Le gouvernement est méconnu
Si tu perds confiance en autrui
Autrui perd confiance en toi
Le sage est effacé et peu loquace

Grâce à un sage
Certains vivent mieux
Mets là ton humanité
L’amitié refleurit

Abandonne tes ruses et ton lucre
Les malandrins disparaissent
Saisis le simple sois primitif
Réduis ton moi bride tes désirs

Lao 15

Atteins la vacuité
Repose-toi sur la quiétude
Ne crains pas l’agitation
Fourmillante des choses

Je contemple le retour de toutes choses
Car toute chose après avoir fleuri
Retourne à sa racine
Qui a pour nom quiétude

Tu as une destinée sans avoir de destin
Ton nom est retour
Retour à tes racines
Retournement

Il est encore temps
Que tu connaisses la constance
Sinon tu cours aveugle vers le malheur
La constance embrasse tout

Eso 36

Les bêtes devaient se choisir un roi
Elles hésitaient entre le chameau taciturne
Et l’éléphant plus loquace mais encombrant
Elles élirent le singe pourvu de tous les talents
Il avait calomnié ses concurrents

Le chameau désirait avoir des cornes
Comme le taureau On lui en mit des postiches
Dans le miroir il se trouva ridicule
« Chameau je suis chameau je reste »

Un maître un peu borné
Voulait contraindre son chameau à danser
Le chameau : « Je suis ridicule quand je danse
Je le suis presque autant quand je marche »

Les premiers humains à voir un chameau
Furent d’abord effrayés puis étonnés
Quand ils s’aperçurent de sa douceur
Ils le traitèrent comme un esclave