AW 18

Le calme de l’un exaspère l’autre
La vérité est une mauvaise habitude
Avec le vrai on se fait mal voir
Certains l’appellent vanité

Personne n’a tort
Dans la foire aux vanités
Personne n’a raison non plus
Je sens que je me fais du tort

Tu aimes bien t’occuper des affaires des autres
Tu es charmante au demeurant
Tu ne te laisses pas entraîner sur les chemins de la vertu
Je suis horriblement bon

On prétend aimer la bonté
On n’aime pas les bons
Les humains qui bafouent la loi
Redoutent par dessus tout les mauvaises langues

VV 20

Je ne fais pas couple
Avec le reflet de mon ombre
ll fait trop sombre
Et je suis laid

Par contre je fais couple
Avec mon ombre
Elle ne me quitte jamais
Même quand je ne la vois pas

Je regarde les canards
Qui s’amusent comme moi
Dans l’eau de l’étang
Leur ombre les considère

La fleur de cerisier est magnificente
La fleur de lune est lente
Elle est sombre dans son intériorité
En voilà bien des vérités impérissables !

VV 18

L’herbe est couverte de givre
Dans le pré mort de gelée
Sa solitude est triste
Elle dure

Chacun désire très fort
D’y voir un jour un visiteur
Ce serait exquis s’il prêtait son regard
On le lui rendrait vite fait

Une certaine lumière
Brise l’herbe de la petite prairie
C’est que le jour s’assombrit
Avec des éclairs de lumière

L’étroite prairie
Pâlit sous les nuages
Ils paraissent frais
Dans le ciel d’orage

VV 17

Je vois encore
Je vois toujours
Les grandes herbes blanches
Mon esprit se croit le leur

Le pré est sec
La lune est l’aube
C’est à peine si les herbes blanches
Ondulent sous le vent

L’hiver ravage la montagne
Il s’est installé
Dans le petit village
De mes aïeux

La lune y demeure
Elle est pure
Le reste n’est plus
Qu’abandon

VV 16

La solitude est profonde
Et mystérieuse
Elle est dépaysante
je la préfère à l’élégance munificente

La solitude est froide
Parfois gelée
Elle va jusqu’à provoquer
La beauté de l’effroi

L’arbre est seul et debout
il est petit mais tient fermement
A l’escarpement d’un champ
Lui-aussi seul et désolé

Une tourterelle appelle son copain
Son cri est perdu dans le crépuscule
Son cri est éperdu
De joie et de malheur

AW 17

Les écrivains manquent d’intégrité et de complétude
Ils luttent
Le spectateur est dominé par l’art
Il ne lutte pas il s’abandonne

Je propose que nous communions
Dans la joie de la vie
Moins nous parlons des horreurs de la vie
Moins nous sommes horribles

On ne rend personne bon par décret
L’art est unique, au contraire de la nature
L’imitation est une forme d’insulte
Elle est peut-être bien dégoûtante

Dans notre dos les gens disent vrai
Poussé jusqu’au bout un artiste n’a pas de public
Un artiste ment sans mentir
La nature respecte ses effets

AW 16

Êtes-vous sérieux, vous qui riez si souvent ?
La production est sans sens, ni sexe
Grâce à la musique, nous aimons être sourds
Être radicalement moderne signifie vieillir rapidement

Les femmes ont tout comme les hommes
Cependant l’amour maternel est leur fief
Le triomphe de l’esprit est rare
Celui de l’âme est rarissime

Un homme qui s’ennuie est réformable
L’ennui est une chose horrible
Il n’existe pas de pardon pour l’ennui
L’ennui peut être infini

Un véritable artiste ne s’intéresse qu’à l’art
L’art qui le fonde le limite
La beauté de la forme fonde l’art
Pour l’artiste rien n’est plus important

IB 20

Quand je pense à toi
Je suis dans un rêve
Proche et lointain
Je sens si peu

Quand je le veux
Les brouillards s’évanouissent
Dans l’agitation
Le calme est silencieux

Devant mes yeux
Tout est trouble
Malgré moi
Même l’amour

Face à ma foi
La mort se tient tranquille
La nuit la plus sombre
A son soleil

IB 19

L’ombre est également lumière
La lumière s’étend infiniment
Sur la corde du silence
J’entends un chant

Le chant est douleur toute vive
Pire que l’angoisse dans mes rêves
La douleur se déchaîne
Son écume bouillonne

Nous arrivons enfin à la nuit étoilée
La reine de fraicheur
Transfigure le monde
Une incandescence jaillit

Les profondeurs de la mer sont muettes
A moi de me déchainer bêtement
Dans un lâcher d’écume
La lune parait heureuse dans les flots

IB 18

Le nocturne est musical
Tu es devant ma bouche comme une comète
Je saisis tes mains pour une prière
L’incendie se situe dans nos haleines jointes

L’incendie est comme un océan qui me soulève
Dans le désert je n’ai trouvé aucun puits
Ce désert c’était moi je m’en aperçois maintenant
Pourquoi tes blanches épaules font-elles partie du lot ?

Ta main est plus qu’un hôte
Tu étais mienne
je te lisais dans ton silence
Avec toi je reprenais le chemin gris

Je t’appelle dans les plaintes et les prières
Je suis sérieux cependant
Je pense toujours à toi
Nous sommes sur le chemin des idées grises