RD 117

La sagesse est-elle l’ennemie des passions ?
Tout le monde le croit Moi j’hésite
Le sensible et le sentimental sont essentiels
Le sensible à base des cinq sens
Le sentimental à partir d’une foule de sentiments

Les sens du sensible ne constituent pas le réel
Et sûrement pas la totalité de ce réel
Sans parler de la réalité qui n’est que sociable
Au sommet de la connaissance se tient le vide

Mon père était expert-boucher
Il aimait le tao pour progresser dans son art
A ses débuts il ne voyait que de la viande
Lentement il en perçut l’esprit

Il me faut être digne du gouvernement
Du ciel et de la terre
Ce qui signifie aussi les saisons
Grâce aux auriges du soleil
Qui mènent les dragons au féminin les dragonnes

RD 116

Ce que je dis est peut-être vrai
Même si c’est assurément faux
Il a bien fallu inventer l’alchimie
L’agriculture c’est plus compliqué
Il faut bien se nourrir

Moi vieillard barbu et mon ami
Le vieux vêtu de paille
Nous ne connaissons
Que les printemps et les automnes

Je n’aime pas les parangons
Ils se la jouent Ils prennent la pose
Mais j’en ai connu un qui jouait comme un enfant
Ses vêtements étaient toujours faits de quatre couleurs

On m’offre un poste élevé
Je le refuse Je suis trop âgé
Je réponds que je suis un ermite retiré
Que ma vocation est profonde

RD 115

Ma petite tortue a plus d’un siècle
C’est l’ami Voit-de-travers qui me l’a confiée
Nous recevons la visite d’une grue toute simple
Elle emmène notre tortue à dîner

De très belles îles sont dites immortelles
La vie n’est pas du cinématographe
Elles n’existent que dans de très vieilles annales
Marquées par l’ignorance et la superstition

Je ne connais que cinq montagnes
Parmi les merveilles dont notre contrée est pleine
Vous n’éviterez ni le pic du palais pourpre
Ni le pic de la cascade arc-en-ciel

Ma montagne à moi est étagée
En cinq terrasses Sur chacune d’elles
Est glorieusement posé l’un de mes palais
Axe du monde selon les religieux

RD 114

Le char des souffles
Est tiré par six dragons
A l’air féroce et avenant
Il gravit l’échelle du ciel

La terrasse magique
Est la plus accessible des six terrasses
Erigées à flanc de montagne
Pour contempler la vallée

En tant que mandarin j’ai droit à une coiffe spéciale
Surmontée d’une grande arête de poisson
J’ai rubans ceintures manches immenses
Dans lesquelles je pleure abondamment
J’ai aussi des sceaux et des bourses
Pour faire moins idiot

J’abandonne tout au nom de ma révolte intérieure
Je ressemble au dénommé Laisser-aller
Nous aimons la libre errance
Le triste est que nous ne dirigeons pas l’empire

Importuné dans ma solitude désabusée
Je me réfugie du côté du grand pic
Je ne suis plus souillé
Par la parole du pouvoir
Je me rince les oreilles
A l’eau de la rivière

RD 113

Un mortel était ministre de la pluie
Les laboureurs étaient divins
L’un d’eux sifflait comme un oiseau
On l’appelait Pin-rouge

Il rencontra maître Flotte-collines
Qui l’emmena au sommet
Du pic sacré du centre
Les deux y méditèrent
Dans un désir ardent d’immortalité

Inspirons expirons ensemble
Pour vieillir ensemble
Soufflons fort soufflons faible
Expirons l’air torturé
Inspirons le nouvel air frais

Le but est de faire l’ours
Avec un gros museau
De faire l’oiseau
Avec un air aérien

RD 112 *

La montagne n’est plus solitaire
Un brave homme s’y contente
D’une vieille maison de bambous
Aux fenêtres de papier

On médite et on dort
Vêtu de coton sur un coussin de joncs
La route est longue au froid d’hiver
Le brave homme me prie de m’en aller

Le brave homme est franc du collier
Au sortir de la montagne et des monts
Je me retourne – arbres et nues se confondent
Au dessus seul un aigle plane

Ma joie est d’errer à l’abandon
Mon retour m’étonne comme un rêve évanoui
Je me hâte d’écrire mon insigne aventure
Je ne sais pas restituer un paysage perdu *

* Avec RD 112 nous commençons un récapitulatif dogmatique des 111
articles de la série RD, à nouveau consacrée à la poésie classique chinoise. Certaines traductions-translations sont donc répétitives

RD 111

On voudrait légiférer sur la coïncidence le hasard
Chaque année a un début et une fin
La montagne est absente
Il n’y a plus de sentier

L’eau jaillit des rochers
Les poissons sont évidents
Le bois profond est vide
Les oiseaux s’y appellent

En ce jour de fête
Avec femme et enfants
Je rencontre un brave homme de la voie
Tout comme moi

C’est une vraie joie
Le brave homme habite au mont des nuages précieux
Le mont des solitudes obscures
Personne n’y construit de refuge

RD 110

Au chant du coq se rassemblent les humains
Au son du gong se dispersent les oiseaux
Les tambours de proue se renvoient l’écho
Où suis-je ? Que fais-je ?

Il y a plein de regards différents
De l’horizon pour les cols
Du ciel pour les cimes
De moi pour toi

Haut et bas proche et lointain
Ne se ressemblent guère
J’ignore le vrai visage de ce mont
Je sais seulement que j’y suis

La neige tombe à l’aveugle
Sur le lac couvert de brumes
Les maisons s’éteignent
Deux se rallument

RD 109

Nul n’ordonne aux lotus de fleurir
Un oreiller d’eau suffit sous les cimes
Les jambes des femmes dessinent
La route du paradis

Une barque de vent fait tanguer la lune
Le murmure du vent traverse joncs et ajoncs
Une pluie de lune inonde le lac
Le rameur et l’oiseau font le même rêve

Les poissons virevoltent
Les renards sont surpris
Au profond de la nuit les êtres s’ignorent
Je suis seul je joue avec mon ombre

Le reflux découvre des îlots
La lune araignée s’accroche aux saules
Le soudain de la vie dure en mélancolie
Les purs instants sont si brefs

RD 108

Mille nuances de vert
De la vallée à la montagne
Des fleurs profondes et légères
S’épanouissent sur quelques arbres

Eperdus de tendresse
Le vent et le soleil effleurent
Les arbustes les légumes
Les muriers les rosiers

Nos poésies sont souvent écrites dans l’ivresse
L’encre noire de quelques nuages
Estompe les cimes
L’ancre de la barque nous immobilise

La pluie ricoche en millions de perles
Le lac se défait sous les rafales de vent
Plus rien pour refléter le ciel
Poissons et tortues sont rendus à la vie