RD 89

On me dit que le tao
Vit au sommet des monts
Couverts de poivriers
Je ne le crois pas
Le tao fait ce qu’il veut

J’ai un bureau figurez-vous
Il se trouve qu’il y fait bien froid
Je songe soudain à l’hôte de la montagne
On devine le mal-être

Il noue des fagots de ronces
Au bord du sentier silencieux
Pour faire bouillir à son retour
Les pierres blanches de son amour

J’aimerais en un vol public
Lui porter des jeux et du vin
Pour rire la nuit avec lui
Les feuilles mortes couvrent la montagne vide

RD 88

Le torrent qu’on me pardonne
Est bleu et d’autant plus beau
La forêt est verte
Les lotus rouges sont rouges

Qu’on me pardonne
Seule la tautologie est vraie
De lui-même le monde est sonore
Je veux dire par là qu’il fait du bruit

Donc le monde est sonore
Mais il est silence aussi
Parce qu’il est vide
Tout nous renvoie au vide

Une image du vide est le calme
Ce qui se lève au coeur du calme
Se dissout au coeur du calme
Reste un son comme un écho

RD 87

Le pseudo-moine se réveille
Dans sa chambre des sommets
Il se réveille pour méditer
Sur la condition humaine
A son apogée

La lune brille à moitié
Sur la dernière rangée
De monts élancés
Elle s’élance pour méditer

La forêt comme tout le reste
Est vide
Nul feu ne peut l’éclairer
Esseulée de la nuit
Elle puise aux sources froides

Je crains fort que désormais
Nul ne redescende jamais
De la montagne vide
Vers la forêt vide

RD 86

Inscrite en principe sur le chalet
Dit de la mousse rouge
Ma devise dessine le sentier des simples
Par la fenêtre du mont :
« Droit si tu peux »

J’envie ton vin pas ta prière
A la fougère verte
Parmi les fleurs les papillons
Tu rêves

Puits de pierre Jaspe de mousse
Printemps des arbres
Leur ombre se glisse dans le puits froid
Je suis mal à l’aise dans ce milieu

Par bonheur l’homme de silence
Sans qualités paraît
Pour puiser l’eau
Il capte le dernier rayon de soleil

Big 33 *

Un jeune prince était élevé
Dans le luxe et le confort
D’une jeunesse éternelle
Il ne cherchait pas à sortir de son palais
Mais un jour il lui vint cette curieuse idée
On lui demanda un peu de temps
Il sortit enfin dans un village de pacotille
Où tout était kitsch à loisir
Mais dans un coin à moitié dissimulé
Il aperçut un homme qui marchait tout courbé
Appuyé sur un bâton
Ses cheveux étaient blancs
« C’est un vieillard » lui dit-on
« Serai-je moi même un vieillard un jour ? »
« Oui, votre altesse »
Le jeune prince ne demanda plus à sortir
Pendant des années, puis un jour :
Le village tout pimpant de son enfance
S’était délabré
Une femme était atteinte de la peste
On confirma au prince que tout corps peut tomber malade
On lui fit prendre des précautions
Il tomba sur un enterrement
« Tout être vivant mourra un jour »
Songeur le prince de retour au palais :
« J’ai mille fois bien fait de sortir
J’ai mille fois bien fait de rentrer »

* Rappel : La base de la série Big est donnée par « 31 contes du bouddhisme », proposés par Thalie de Molènes, éditions Fanlac, Périgueux,
2016

RD 85

La montagne est parfaite
Elle n’a pas de visage unique
Dans les ravins les précipices
A mi-hauteur tout en haut

Le bleu d’en bas le bleu d’en haut
Se confondent fleurs des métamorphoses
Les principes se partagent
Soir et matin

Le coeur exhale des nuages
Les oiseaux de retour écarquillent nos yeux
Comment monter à l’extrême cime ?
Un regard et les monts s’évanouissent

C’est le retour des fleurs jaunes
Il est triomphal à l’usage
Les montagnes emplissent ma fenêtre
Deux oiseaux jaunes chantent dans les saules

RD 84

Le temps est à la neige
Le soleil couchant éloigne les montagnes
Elles créent un refuge blanc contre le froid
A notre porte un chien aboie

Qui rentre la nuit dans la neige et le vent ?
Les bambous m’ont emmené dans un lieu tenu secret
Puis le soleil naissant a éclairé la forêt
Je dormais dans une chambre d’éveil
Au fond du bois fleuri

Seul l’oiseau jouit à ce point
Des clartés de la montagne
C’est qu’il jouit en soi
L’esprit se vide aux reflets de l’étang

Les bruits se sont éteints
Sauf quelques chants
De la cloche et du gong
je me teins les cheveux

RD 83

Nous rions ensemble
Jusqu’à l’oubli du temps
Si nous voulons voir à perte de vue
Gravissons les étages

Je suis un voyageur de tous lieux
Le tao m’accompagne gentiment profondément
Maintenant on peut dire que mes sandales
Ont griffé toutes les mousses

Un nuage blanc coiffe l’îlot tranquille
L’herbe parfumée pousse la porte paresseuse
Après la pluie on saisit mieux
Les couleurs les odeurs

La montagne gravie puis passée
On arrive à la source sacrée
La fleur de l’eau est signe d’éveil
On parvient ensemble à l’oubli des mots

RD 82

Les joncs sont parfumés
C’est bizarre
C’est serein et malin
Je vais répandre la pluie

Sous le vent qui fait rage
Sous la pluie qui tombe à verse
Le torrent rapide jaillit d’entre les roches
Chaos de vagues et d’éclaboussures

L’aigrette a peur Elle cherche refuge
Au coeur de l’âge la voie nous prend
Seul je l’emprunte La joie me vient
Le paysage est tel que l’esprit s’y reconnait

Je me dois d’avancer
La source s’épuise
Je contemple la naissance des nuages
Je croise en chemin le semeur de forêts

If 26

A ce numéro de la rue veuve
Il ne se passe jamais rien
Aucune mort aucune naissance
Aucun jeu aucun travail

Un soleil entre par la fenêtre
Il ne fait ni chaud ni froid
Il s’en va trompant sa femme
Qui n’en demande pas tant

Un tonnerre gronde de loin
Il est aveugle et sourd
Il se fait du mouron
Pour la rue veuve

Je suis comme un poisson dans l’oeuf
Je m’écaille gentiment
Tantale est mon cousin
Que fais-je dans cet oeuf ?