Lyr 76

La lune caresse les vaguelettes
Les couches de nuages s’amenuisent
Le cheval trotte fièrement
Je suis ivre je cède au soleil de mon sommeil
Sur l’herbe aux parfums

L’instant est un miracle
L’eau est vive pour le thé
Je la puise au rocher des poètes
Je brise les ondes

Naguère une écume de neige
Ornait les feuilles qui bouillonnent
Sous le vent des pins
Je verse le chaud breuvage

Le cours supérieur est droit lisse
Le cours inférieur de votre fleuve
Là où nous sommes
Est tortueux tout ridé

Lyr 75

Le vent connaît mon désir de montagne
Il fait cesser le bruissement de la pluie
Les monts portent des nuages d’éclaircie
Le soleil naissant évoque un gong

Les pêchers sauvages sourient
Les saules frôlent l’eau limpide
Ils se balancent seuls
On cuit cressons et pousses de bambous

Tigres et dragons s’émulent
Ce lieu est chargé de hauts faits humains
Le vent oblique poursuit la pluie
J’aimerais rester de ce côté du fleuve

Vous voyagez parmi les brumes irisées
Escortés de faisans conduits par un phénix
L’île là-bas ressemble à une aigrette blanche
Elle s’éloigne à tire-d’aile

Lyr 74

Lorsque l’artiste peignait un bambou
Il voyait le bambou et ne se voyait plus
C’est peu dire qu’il ne se voyait plus
Il délaissait son corps

Son corps devenait bambou
Il faisait jaillir de nouvelles fraîcheurs
Mais il n’est plus de ce monde
Qui peut concevoir un tel esprit ?

Temps gris temps clair
Aurore crépuscule
L’échange est incessant
Je me confie au vide

Je suis né de l’origine sans dessein
J’y retourne sans regret
Les nuages ressemblent à l’humain
Qui les contemple

Lyr 73

La pluie clapote
Le printemps s’épuise
Une mince couverture de soie ne suffit pas
Dans le rêve on oublie l’exil

Rien ne vaut le point de vue des balustrades
Monts et fleuves à l’infini
Les retrouvailles sont sans espoir
La gloire s’éteint chez les humains

Brume du mont
J’ai le regret de ne pas la connaître
Que dire ? Que dire d’autre ?
Ma parole est brumeuse

Qui a planté le camélia ?
Personne sous la pluie fine
Je suis seul à te parler
Sans que tu me comprennes

Big 4

A peine né un petit lièvre courut partout où il pouvait
Puis épuisé il s’assit sous un pommier
Au coucher du soleil il vit la splendeur qu’il ignorait
Puis la nuit vint qui l’effraya
Le vent nouveau fit tomber des pommes
Le bruit de leur chute épouvanta le petit lièvre
Il bondit il s’enfuit
Les lièvres ne comprirent pas ce qu’il criait
Ses paroles étaient emportées par le vent
Ils coururent à sa suite
« J’ai entendu un bruit terrible j’ai vu une lumière dans le fond
Puis tout était noir plus noir que le noir »
Un lièvre d’expérience demanda son âge au petit lièvre
Puis il raconta la véritable histoire
Il faut vérifier le message de ses sens
Cependant le petit lièvre améliora chaque année sa légende
Aux côtés des lièvres il ajouta les canards, puis les sangliers
Enfin les éléphants
Il finissait toujours par le roi lion
Qui menait sa propre enquête dans le respect des faits

Lyr 72

Que de regrets hier soir dans un rêve !
Hier ou jadis les barques glissaient
Sur le fleuve lumineux
Au printemps des fleurs de lune
Noyées dans le vent

Songe lointain du clair automne
Frémissant de crépuscule
Les fleuves et les monts sont sans fin
Au profond des roseaux une barque

Le passé accable le paysage offense
Les mousses rongent le perron
Le store de perles est enroulé
Qui pourrait venir ?

L’esprit héroïque s’est émoussé
Là-bas palais de jaspe et tours de jade
Projettent en vain leurs ombres lumineuses
Sur le fleuve des ancêtres

Lyr 71

Les âmes fondues dans le rêve
Se cherchent indéfiniment
Au petit matin la lune chute
Déjà lents les nuages s’amenuisent

Seul l’oreiller est muet
Pour façonner le rêve
Il retourne aux herbes parfumées
La pensée s’y noue s’y dénoue

Le ciel est inaccessible
Le cri des oies sauvages est rare
Les oiseaux s’éparpillent
Un reliquat de fleurs tombe pêle-mêle

Salle de couleur cour obscure
Ne balayez pas les rouges pétales
Gardez les pour les danseuses
Quelqu’un est-il là ?

Lyr 70

La fête fut pure
Le printemps souffre de ses propres blessures
Des échos de pluie sont étouffés par le vent
La lune s’embrume au va-et-vient des nuages

Furtives les fleurs de pêcher
S’échangent leur parfum
Une fille sur la balançoire :
Rires murmures chuchotements

Mon coeur vient d’éclore
Aux mille tiges emmêlées
A quel sol le confier
En ce monde trop humain ?

La mélodie lente caresse les mains
Inonde l’espace
Rencontres furtives désirs accordés
Après le festin le vide revient

Lyr 69

Le Tao sait ce qu’il sait
Et toi tu te tais tu te tais
Devant la double rangée de monts
La fraîcheur des eaux brumeuses

Les fleurs d’or sont ouvertes
Les fleurs d’or sont fermées
Les oies sauvages se sont envolées
A quand le retour de l’humain ?

En loisir un rideau de vent et de lune
Le printemps sépare pour créer
Les entrailles se brisent
Les fleurs tombent en neige

Le rêve de retour dure moins que la route
Les nostalgies sont à nouveau herbes de printemps
Plus on va loin plus elles poussent drues
Les oies sauvages prennent-elles le message ?

Lyr 68

Cour silencieuse au fond muet
Kiosque à musique inoccupée
Bruits de battoirs intermittents
Intermittents coups de vent interminable nuit

Homme lunaire
Sur l’ombre des croisées
Humain en éveil
Contrepoint de bruits et de rayons

Muet monter seul au kiosque à musique
Un crochet d’argent boucle la cour profonde
Les platanes sont solitaires
L’écheveau des nostalgies est inextricable

On ne s’habitue pas au goût à la pointe du coeur
Toujours autre toujours différent
Ce coeur où saignent les feuilles d’érable
Quand nous mettons-nous à table ?