Ni 72 Bashô ( XVII° siècle )

Le maître du haïku :

Dans le vieil étang
Une grenouille saute
Ploc dans l’eau !

La cloche ne sonne pas
Dans le village Comment font-ils
A la fin du jour au printemps ?

Les cigales mourront bientôt
On ne s’en douterait pas
A entendre leur chant

Un éclair dans l’obscurité
Eclate le cri du héron

L’eau est si froide
Que la mouette ne peut
S’y endormir

Sur la branche morte
Le corbeau s’est posé
Un soir d’automne

Dans ma lampe l’huile est absente
Je me couche de nuit
La lune entre pas la fenêtre

La lune est pleine
Je me promène autour de l’étang
Toute la nuit

Ni 71 Bref recommencement

Nous revenons à nos brèves poésies :

Un manche devant la lune
Il est beau cet éventail rond !

Une fleur tombe de la branche
Elle y retourne
C’est un papillon

A la vie du liseron
Ma propre existence
Est aujourd’hui pareille

Que n’ai-je un pinceau
Pour peindre les fleurs de prunier
Avec leur parfum !

Ni 70 Bataille navale

Je me souviens je me rappelle

La bataille navale réapparait
Dans le monde de la vie et de la mort
Mer et montagne tremblent
Des barques s’élèvent les cris de guerre

Les boucliers sont rangés comme des vagues à terre

La clarté blanche de la lune réfléchit

L’éclat des sabres a deux tranchants

La mer reflète les casques étoilés

Est-ce l’eau ? Non, c’est le ciel
Où les nuages aussi forment des vagues
Qui s’entrechoquent et se traversent
Comme dans leur combat les barques s’avancent reculent
Les unes sombrant les autres flottant encore
Un jour de printemps pourtant se lève sur les flots
On voit un ennemi Une bande de mouettes
On entendait des cris de guerre Le vent du rivage un orage

Ni 69 Une noyade de rêve

Surprise ! Voilà que m’apparait pendant mon sommeil
Celui qui s’est noyé
Pour le voir il faut bien que je rêve
Vous daignez m’apparaître, soyez-en remercié
Néanmoins vous n’avez pas attendu
Le terme naturel de la vie
Vous vous êtes noyé m’abandonnant
Vos serments de jadis étaient donc des mensonges
Aussi n’ai-je pour vous que de la haine !

Tous les dieux nous abandonnent
L’esprit est en déroute
Le courage abattu la force évanouie la volonté brisée
C’est ainsi qu’ils accompagnent la majesté déchue
Spectacle pitoyable….
Prenant une barque je m’éloignai de la rive sans but
Rempli d’une grande tristesse
Les vicissitudes du monde sont rêve après rêve
Ainsi que les fleurs du printemps et les feuilles de l’automne
Se sont dispersées et flottent sur la mer
La barque solitaire est poussée vers le large
Par le vent d’automne soufflant du rivage des saules
Comme par l’ennemi vainqueur
Ce rassemblement de hérons dans les pins
N’est-ce pas plutôt les innombrables étendards ennemis
Qui ondulent au vent ?
Mon courage m’abandonne O misère !
Il est sûr qu’un corps éphémère doit disparaître comme la rosée
Figure passagère emportée par les vagues comme une herbe flottante
Ou dérivant à l’aventure dans une barque
Pour ne plus souffrir d’une détresse au nom inconnu
Je décide d’en finir en me jetant à la mer….
Je sortis de ma ceinture une flute, monté sur l’avant
Je jouai un air pur je chantai….
Passé et avenir m’apparurent
Tôt ou tard il faut en finir sous la vague légère
Le passé ne revient pas Le temps ne s’arrête pas Ma volonté est brisée
Je ne veux voir dans la vie qu’un voyage
Qui ne doit pas laisser de regret
Les uns prétendent qu’aux yeux du monde j’aurai été un dément
Les autres restent indifférents
Je regarde la lune qui descend vers l’ouest….
Je me jette dans le flot qui se retire
Tristesse ! Mon corps misérable s’enfonce parmi les épaves du fond de mer

Ni 68 Les guerriers fameux

Dans les hautes barques du clan
Epaule contre épaule genou contre genou
Les guerriers se pressent
Dans la barque impériale
Les guerriers sont nombreux et fameux

Aux rayons du soleil couchant
Il brandit son sabre il taille fort
Ses adversaires devant sa lame
S’enfuient de tous côtés

Le sabre sous le bras Il s’écrie :
« Je suis le mauvais »
Il s’élance
Le couvre-nuque du casque de l’adversaire
Lui glisse entre les mains
Il recommence Le couvre-nuque se déchire
Et reste dans sa main
Son possesseur s’enfuit à quelque distance
Se retourne et crie :
« Tes bras, c’est du costaud ! »
Le guerrier répond :
« Ton cou est trop dur ! »
En riant ils s’éloignent l’un de l’autre

Adieux à sa fille :
« Ce que je viens de raconter, c’est mon histoire
Mon corps est décrépit Mon esprit est obscurci
Quelle honte !
Ce monde ne me fera plus souffrir longtemps
Ma fin est proche
Hâte-toi de t’en retourner
Quand je n’y serai plus, prie pour mon âme
Que l’aveugle dans ses ténèbres soit guidé par ta lumière »
Ils se parlent dans le même temps
Lui : « Je reste » Elle : « Je pars »
Ces mots dits d’une seule voix sont le dernier souvenir
Que le père et la fille se sont laissé

Ni 67 La plage

Déjà la lune est levée le flot a monté
Comme ce rivage est triste
Unique est cette belle plage !
Je la contemple avec tristesse
Ma vieillesse manque de soutien
Mon coeur est certes calme et pur
A la surface de l’eau limpide
Sous la lune qui brille
C’est bien ce soir que nous arrivons à la moitié de l’automne
La lune est au milieu de la capitale
Pour moi déjà les ans et les automnes se sont accumulés
Mes cheveux blancs ne sont plus que neige amoncelée
Je ressens dans mon corps le vent d’hiver
Je sais que telle est ma destinée !
Je puise de l’eau salée mes manches sont trempées
J’ai froid
Je n’aime pas les soirées d’automne sur cette plage

J’éprouve un plaisir qui me fait oublier qui je suis
Le long bavardage d’une nuit d’automne est futile
Je vais puiser l’eau salée avec mes seaux de bois
Je relève mon vêtement de saunier
Quand on puise on enlève la lune dans ses manches
Le flux ramène les vagues au rivage
On apercevait le vieillard
Sa forme est devenue indistincte
De lui toute trace s’est effacée

Ni 66 Une forme

Ces prières pour défunts méritent une ample reconnaissance !
Je viens ici de nouveau attirée par une rencontre surprenante
Gardez-vous de vous réveiller !
Surprise ! Dans le jardin baigné par la pure clarté de la lune
Semblable à la femme qui était là
Une forme apparaît qui chante faiblement :
« Les herbes et les arbres tout dans le pays devient sagesse »
Je ne peux douter de ses merveilleuses paroles
Parlez-moi à nouveau du passé

Les herbes et les arbres le temps venu
Montrent chacun à sa manière
Fleurs ou feuilles écarlates
Qui dira qu’ils sont sans âme ?
Quand le printemps commence
Les branches de pruniers
Offrent couleurs et parfums
Merveille !
Leurs fleurs s’ouvrant font renaître le printemps
Au coeur des hommes
Puis vient la floraison sans pareille des cerisiers
Un seul nuage partout dans le parc
Avec les jours avec les mois le spectacle change
Les fleurs de cerisiers jonchent le sol
Des fleurs sauvages couvrent de blanc les haies
On arrive à la mi-automne
Son ciel incertain ses averses
Une légère teinte rouge apparaît sur les érables
Puis pluie et rosée mouillent la montagne
Jusqu’aux basses branches tout se fait écarlate

Dans le ciel de l’aube qui point
Vent sur la plage et vent de la montagne
Soufflent flétrissant les feuilles d’érable qui s’envolent
La clarté lunaire baigne tout
La pourpre qui couvre le sol du parc me fait honte
Je prends congé et je m’en vais
Tu sembles partie par le chemin de montagne
La lune s’est affaiblie entre les arbres
Ta forme s’est effacée

Ni 65 Froide comme la glace

Traverser la mer à cheval est déjà un exploit
Mais se voir arracher la vie est extraordinaire !
Il m’a emmené sur ce banc de sable
Tirant sa lame froide comme la glace
Il m’a transpercé la poitrine
Sur le point de m’évanouir j’ai été poussé dans la mer
Noyé dans la mer sans fond
J’ai été emporté par le flot qui descendait
Je suis devenu le bois fossile qui tantôt flotte tantôt s’enfonce
Je me suis accroché à des rochers
J’ai pensé me venger en me faisant mauvais génie
Vos prières inattendues m’ont permis de monter
Dans la barque sacrée
Je pique la perche que je pousse
Je traverse la mer de la vie et de la mort
J’atteins la rive de la sérénité

Ni 64 La princesse et la maîtresse *

Cette averse est semblable à celles qui tombaient jadis sur cette maison
On connaît le triste sort de l’homme qui habitait ici :
Il a disparu comme un rêve de ce monde flottant
Son nom signifiait pourtant : éternelle maison
On regarde la nuit du soir pour se reporter au passé
On tombe du toit Les yeux s’emplissent de larmes
Insouciants le jardin et la haie retournent à l’état sauvage
Envahis par les broussailles desséchées
Où tremblent pourtant des gouttes
Soirée lugubre

Mon seigneur est parti dans les nuages
Son lien si fort a pris corps dans une maîtresse d’école
S’attachant de plus en plus à des vestiges
La maîtresse embrasée d’une passion amoureuse
A enroulé sa chevelure inextricablement mêlée
Autour de la tombe dont on ne distingue plus la forme
J’aimerais que vous m’aidiez à arracher ce lien

J’ajoute que c’est moi la princesse qui me montre ici
Mais ma forme réelle reste sous la pierre
On ne voit pas les souffrances que m’inflige la maîtresse
Veuillez me délivrer de mon enfer !*

* Aujourd’hui commence une petite série consacrée à quelques extraits du théâtre Nô ( XIV° – XV° siècles )

Ni 63 La lune de l’aube

Après avoir émergé avec peine de la montagne
Pour luire entre les pins
Elle fait de grands efforts
La lune de l’aube

Un chagrin d’amour fait couler mes pleurs
Qui obscurcissent le ciel
Je ne trouve plus le même éclat
A la lune qui pénètre ma chambre

Ni fleurs ni feuilles ne subsistent sur les branches
Demeure avec nous neige qui fleurit les pins

Je suis oublié de tous
je suis le seul à connaître mes peines
Je suis trempé de l’averse de mes larmes
La lune indifférente sort de la montagne
Elle ravive ma souffrance