Ni 42 Contre la vieillesse

Je vogue à la rame en pleine mer
Vers les îles bienheureuses
Qui n’existent pas
En tout cas pas pour les pêcheurs

On nous dit que le rossignol
Tisse un chapeau avec les fleurs du prunier
Moi je me ferai une couronne
Pour cacher ma vieillesse

Ce n’est plus la même lune
Ce n’est plus le même printemps
Moi seul n’ai pas changé

Le pic se moque de la saison
Mais la neige qui tombe
Lui donne une peau de jeune daim

Si tu mérites ton nom
Petit piaf de la capitale
Je te demanderai si la personne que j’aime
Vit encore ou ne vit plus ?

Fleurs de cerisier
Eparpillez-vous en beaux nuages
Si épais que la vieillesse qui s’en vient
Ne reconnaisse pas le chemin

Ni 41 Les nuits sans toi

S’il m’était possible de prendre la place
Du clair de lune
Peut-être que cette femme cruelle
Me prêterait attention

Il m’est impossible de t’approcher
Je suis obligé de vivre loin de toi
Pourtant je voudrais être ton ombre

En vain je viens vers toi
Tu as l’habitude de ne pas t’approcher
Je suis entraîné par la soif de toi

Les nuits sans toi
Devraient s’accumuler
Comme la neige qui tombe
Pour que je disparaisse avec elle
Quand elle fondra

Notre corps est une poussière
Sans domicile fixe
Qui s’en va dans le vent
Sans connaître la direction

Passeur de la rivière céleste
Cache tes rames
Si mon amant s’en vient
Pour qu’il ne puisse repartir

A quel moment le mois sacré ?
Sur les flancs abrupts de la montagne
J’entends le coucou chanter

Lorsque le clair de lune s’infiltre
Au travers des arbres
Avec ma mélancolie
L’automne arrive

Ni 40 Peut-on s’habituer à tout ?

Si nos coeurs s’échangeaient
Mon amant apprendrait à quel point
Un amour non partagé
Est chose douloureuse

Se mourant d’amour
Mon corps se réduit à une ombre
Mais cette ombre misérable
Ne peut s’attacher aux pas de l’aimée

Il est vain d’écrire des chiffres et des lettres
Sur l’eau qui court
Il est aussi vain d’aimer
Celle qui refuse de vous aimer

On dit que l’homme s’habitue à tout
J’essaye de ne pas la voir
Même si je meurs d’amour

Comme une algue qui ondule
Au fond d’un courant
Je suis un amour
Ignoré de celle que j’aime

Mon amour me poursuit
Que je sois endormi ou éveillé
Contre toute raison
Si je pouvais trouver l’oubli !

La rosée se sera déposée
Sur le chemin de mon rêve
Mes manches l’ayant suivie
Toute la nuit
Sont si trempées qu’elles ne sèchent pas

Ni 39 Le grillon chantera

Je ne vois rien des valérianes
Je les reconnais à leur parfum

Le clair de lune est pureté
L’eau déjà gelée le reflète

Aucune couleur n’est visible
Pourquoi mon coeur se teint-il de tristesse ?

L’automne est là
Le grillon dans la haie chantera
Toutes les nuits
Dans la froidure du vent

Mes larmes mes perles blanches
Sont tombées quand nous nous quittâmes
Je les emporte comme souvenir de vous

Je n’empêche personne
De s’obstiner à partir
Les fleurs de cerisiers
Tombent en nuages
Brouillant le chemin

Que souhaite l’araignée
Qui tisse ses fils sur les feuilles
Et les fleurs de la valériane ?
Faire un cordon de perles
Avec la rosée blanche ?

Un éclair fugitif illumine les épis
Des rizières d’automne
Pour un instant si court
Je ne saurais t’oublier

Ni 38

Le garçon :
A la margelle du puits rond
Je m’adossais enfant
Ma taille l’a dépassée
Je n’ai plus vu mon amie
La fille :
Mes long cheveux noirs
Séparés en leur milieu
Tombent plus bas que mes épaules
Je souhaite que vous les releviez

Il m’est très pénible de cacher mon amour
Ma chérie ne le sait pas
A qui confier une telle passion ?

La bécasse lustre ses ailes à l’aube
Cent fois
Les nuits où tu ne viens pas
J’en compte le nombre

On m’apprend que la vieillesse
Vient me voir
Je ferme ma porte
Je crie : « Je ne suis pas là »
Bref, je refuse de la recevoir

Le vent souffle
Au large les vagues blanches se soulèvent
Dans la montagne mon époux passe seul
En pleine nuit

Je constate que le soir
Dans mon village montagnard
La cigale chante
Mais, mis à part le vent,
Personne ne me rend visite

De grand matin
Les oies sauvages ont crié
La rosée blanche change la couleur des arbres
Mais pas celle des oies

Au fond de la montagne
Le cerf brame
Sa voix traverse les feuillages rouges
Comme l’automne parait triste !

Ni 37 Chez moi chez nous

J’attends la lune pour revenir chez moi
Dans mes cheveux j’ai piqué une orange rouge
Qui sera visible au clair de lune

Nous avons construit un abri de glycines
Nous y sommes cachés
Nous prendra-t-on pour des pêcheurs
Ou des oiseaux ?

Comme un oiseau des marais
J’avais hâte de m’envoler
Je n’ai pas dit un mot à mes parents
j’ai tellement de regrets !

Ma mère et mon père
M’ont caressé la tête
Ils m’ont dit :  » Sois heureux ! »
Je n’oublierai jamais leurs paroles

Le vent de notre maison
Souffle chaque jour jusqu’ici
Mais personne ne vient
Avec des nouvelles de mon épouse

Notre maison est proche de la lande
J’entends le matin le chant du rossignol

Les saules verdissent au printemps
Toutes les fleurs s’ouvrent
Dans un beau désordre

Des milliers d’oiseaux chantent le printemps
Toutes les choses se renouvellent
Moi seul je vieillis

Il me faut passer la nuit dans ce petit village
Les fleurs de cerisiers sont tellement tombées
Qu’elles m’ont égaré
Je ne me rappelle plus le chemin de ma maison

Les oies sauvages volent
D’un aile sur l’autre
Dans les nuages blancs
On les compte aisément
Sous la lune claire d’automne

J’ai perdu mon chemin
Dans la lande d’automne
Le grillon du pin
Crie de ce côté
C’est pas là que je demanderai un logis

Ni 36 Le fauconnier

Nous sommes ici dans la partie lointaine de notre pays
La neige est abondante sur les hautes montagnes
Nous sommes au bord d’une longue rivière
Les truites se faufilent
Les landes sont vertes d’une herbe plantureuse
Les pêcheurs au cormoran ont allumé
Leurs corbeilles à feu
Pour attirer le poisson
Nous lâchons des faucons en grand nombre
J’étais fier que le mien revienne sur mon poing
Sans coup férir
Un vilain vieillard de pêcheur
M’annonce en toussotant qu’il peut voler
Dans les nuages de la montagne
Furieux je sommeillais
Une vierge m’annonça en rêve
Que mon faucon rentrait
Après avoir survolé le paysage
La plage la baie où l’on pêche le hareng
Une anse où abondent les canards sauvages

Il me coûte de quitter mon épouse enceinte
D’abandonner ma mère malade
J’ai le sentiment d’appartenir à une bande de moineaux
J’ai beau regarder en arrière je m’éloigne
J’ai franchi des montagnes toujours plus hautes
Nous sommes arrivés là où s’éparpillent les fleurs de roseaux
La brume des îles accompagne les oies sauvages
Qui poussent leurs cris désolés
Je soupire si fort que les flèches de guerre
Cliquètent dans mon dos

Ni 35 Je me languis

Nous étions deux à chevaucher
Mon frère m’accompagnait
Pour un dernier adieu
Il avait franchi les montagnes aux teintes bleues
Devant les flots clairs nous nous sommes longuement séparés
La route était aussi droite qu’une lance
Je pensais tendrement à lui
Un long temps s’est écoulé
Un messager !
O message de malheur !
Pourquoi en cet automne qui me fait éclater ?
Ton temps n’était pas venu
Tu es allé au delà des nuages blancs à flanc de montagne
C’est tout ce que je sais

En ce pays lointain comme les cieux
Je ne me suis pas reposé
Je ne suis qu’un humain dans un monde fragile
Me voici couché de tout mon long
Mes souffrances s’accroissent chaque jour
Je sais que ma tendre mère
Pareille à une barque oscillant sur les flots
Soupire de chagrin
Ma femme chérie nettoie notre chambre
Elle libère sa chevelure d’un noir d’ébène
Elle aussi est chagrine
Les enfants s’agitent et pleurent
Je n’ai pas le moyen d’envoyer un messager
Combien je me languis !
Je reste étendu à me lamenter

Ni 34 Les fleurs sont seules

Je suis sérieux je suis donc accablé par les soucis
Je ne trouve plus mes mots je suis inerte
Incapable d’agir
La main dans la main toi et moi
Nous nous promenions dans le jardin
Nous balayions notre chambre
Nous avons dormi ensemble
Etait-ce vraiment chaque jour ?
Le faisan doré appelle sa compagne
Moi éphémère dans ce monde éphémère
Je suis séparé de toi
Je me lamente ma poitrine est oppressée
Je promène mes pas
Les fleurs sont seules
A montrer leur splendeur
Plus je les regarde plus je pense à toi
Comment pourrais-je oublier
Le désir ardent de l’amour ?

Le grésil ne cesse pas dans le jardin
Par cette froide nuit
Sans ton bras pour oreiller
Je devrais dormir seule

Ni 33 Les fleurs d’oranger

Comment faire ?
Sur des centaines de branches
Poussent les fleurs d’oranger
Pleinement épanouies
Elles paraissent prêtes à tomber
Je supplie le coucou de ne pas les aider
Je voudrais dans la nuit claire comme un miroir
Les montrer rien qu’un instant à ma femme que j’aime
J’enrage ! Le vilain coucou chante je ne sais pourquoi
Son chant disperse les fleurs
Vite je casse une branche pour toi

Montrer à mon aimée les fleurs d’oranger

Que n’a-t-il chanté après que mon aimée
Les ait vues, les fleurs d’oranger ?
Le vilain coucou ! Elles sont dispersées sur le sol