Ni 32 Le palanquin

J’ai peur de dire ce que je pense
Le printemps est arrivé avec l’herbe qui ondule
Les flancs de la montagne sont remplis
De fleurs flexibles
Dans les rapides de la rivière
Filent les petites truites
L’époque est prospère
Des nouvelles absurdes arrivent
Le palanquin impérial est arrêté
Le jeune prince est mort
Je me roule à terre de douleur
Je ruisselle de pleurs

Par les montagnes couvertes
Des couches de brumes printanières
Nous sommes séparés ma bien-aimée
Des mois ont passé sans vous rencontrer

Les oeillets sont en fleurs dans mon jardin
J’aimerais tant en cueillir un
Pour le montrer à une aimée

Ni 31 L’orphelin

Les fleurs se sont épanouies devant la maison
Mon coeur est triste quoiqu’il en soit
Ma femme bien-aimée n’est plus là
Nous nagions côte à côte comme deux canards
Je cueillerais bien des fleurs pour elle
Notre corps n’est qu’un abri d’emprunt
Provisoire et fragile
Tels la rosée et le givre
Ma belle s’est cachée à l’image du soleil couchant
Je gravis péniblement le sentier de montagne
Mon coeur saigne quand je pense à elle
Je ne peux donner de nom à mon chagrin
Rien ne subsiste d’elle
Je ne sais plus quoi faire
Elle aurait pu choisir un autre moment
Elle s’en est allée me laissant un enfant

Ni 30 Avoir une femme

Au pays entouré de montagnes
Je suis venu avoir une femme
La neige descend doucement
De l’accumulation des nuages
Ou c’est la pluie qui tombe
Le faisan s’agite dans la lande
Les coqs chantent dans les maisons
A chaque maison son coq !
Nuit, retire-toi, laisse la place à l’aube !
Il est temps de dormir avec toi
Veuille m’ouvrir ta porte

Sur la mer l’on entend les cris d’oiseaux
Les montagnes sont loin
Il est étrange ! il a pris des algues pour oreiller
Il est nu Il ne porte ne fût-ce qu’un vêtement
Il est fin comme une aile de mouche luisante
Sur la grève où l’on prend le poisson
Cet inconscient a passé la nuit là
N’était-il pas un enfant choyé par ses parents ?
N’avait-il pas une jeune épouse
Tendre comme une jeune herbe ?
On a beau lui demander sa maison
Il n’a pas de maison
On a beau lui demander son nom
Il n’a pas de nom
Il fut un petit enfant geignard
Qui ne disait pas de parole vraie
Maintenant il gît dépourvu de conscience
Quoiqu’on pense notre monde
Est lamentable par moments

Ni 29 Viendra-il ?

Dans cette hutte sordide que je voudrais brûler
Ma rivale d’un soir est étendue
Sur une natte de paille que je voudrais jeter
Avec ses bras horribles – je voudrais les briser –
Elle enlace mon homme mon seigneur et mon roi
Le jour radieux la nuit d’encre
je soupire et me lamente
Ma couche solitaire en est toute craquante

J’attends mon homme mon seigneur
Mais il ne vient pas
Le ciel est comme une plaine
Sur laquelle la nuit noire avance
De plus la tempête souffle
La neige glacée tombe sur mes manches
Mon homme viendra-t-il ?
Je prépare notre couche
En rêve vous reverrai-je ?

Je suis cette goutte d’eau
Qui s’attarde sur une feuille de lotus
Je ne sais où aller
Je voulais le rencontrer
Ma maman m’a dit : « Ne couche pas avec ce crétin
Déjà l’an dernier….  »
Le coeur clair comme le fond d’un étang
Je vous attends et je vous attendrai

Ni 28 Les vagues du temps

Ma barque fend les roseaux
Pour rentrer chez nous
Elle rencontre bien des obstacles
Ils ne m’empêcheront pas
D’arriver vite à vous

Dans le fracas des cascades
Tombent les blanches vagues
J’aimerais tant montrer à l’aimée
Recluse à la maison
Les vagues blanches

Sur le rivage qui évoque un écheveau
Monte la marée dans le calme
Deux fois par jour
Le flot et les vagues montent
Sur la plage rocheuse
Je suis rempli d’amour
Les pêcheuses ramassent des algues
Leurs colliers brillent au soleil
Leurs manches s’agitent
Ne disait-on pas qu’elles sont amoureuses ?

Dans le ciel passent la lune et le soleil
Les jours de mon homme chéri
Le vieillissent avec tous mes regrets

Ni 27 La lande fleurie

Il fait frais Sur nos chevaux partons
Pour la lande fleurie

Les oies sauvages ne sont pas perdues
Dans le vent d’automne
Leurs cris s’éloignent
Elles sont cachées par les nuages

Les oies sont parties les fleurs sont fanées
Le jeune cerf est seul pour le brame
Je suis mélancolique

Je me suis construit une hutte pour l’automne
Les manches de mon habit sont froides
La rosée s’y dépose

Je viens de l’ancienne capitale
Porteur de branches
Aux feuilles rouges
Pour qui ne les a jamais vues

La rosée givrée de l’automne
Aux vives couleurs
Ne doit pas tomber cette nuit
Où je ne m’enroule pas avec mon amie

Passez à votre aise mon rideau de bambous
A ma tendre mère si elle me questionne
Je dirai que vous êtes le vent

Ni 26 Saisons

Retour à nos Japonais :

Mon fils unique part pour la Chine
Certaines biches n’ont qu’un seul faon
Il n’aura pas d’oreiller
Il porte mes bracelets
Mes étoffes de soie j’en fais hommage aux dieux
Pour que mon fils chéri fasse un voyage heureux

La neige n’est pas encore fondue
Que les bourgeons des saules éclatent

Quelle tristesse si les pluies de printemps
Font tomber les fleurs de cerisier
Avant que je ne les aie vues !

La lande est en fleurs d’oeillets
L’automne s’approche enfin

Je suis la fileuse
Passeur fais vite traverser ta barque
Mon amant ne peut venir deux fois
Dans une année

SG 25 Les soifs malsaines

Il y a d’autre soifs que celle des justes
Il est des monstres facilement créés
Crachant du feu et de la fumée
Ils n’ont pas d’oreilles pour entendre
On ne reste pas longtemps supérieur aux objets qu’on adore
Gouverne avec beaucoup de ménagements
Tout le monde sait ce qu’il doit faire
Pourquoi ne le fait-il pas ?
Attachez-vous à nos paroles
En quelque langue soient-elles prononcées ou écrites

SG 24 La terre molle

La figure barbouillée de diverse couleurs
Eveille les passions chez les insensés
Le potier travaille laborieusement la terre molle
Il est juge de son usage
Notre vie n’est qu’un jeu
Mais l’existence est une foire au gain
Le mortel fabrique des objets de mort
On examine les humains comme un père qui réprimande
Ou comme un roi implacable qui condamne
Nous trouverons d’autres solutions
La haine des idoles oui la haine des images non

SG 23 Les idoles

Nous mettons à la voile pour traverser des flots indomptés
Le capitaine invoque une petit morceau de bois
Beaucoup plus fragile que son vaisseau
Les idoles sont le commencement de la fin
La vanité des humains les a conçues
Les humains ne respectent pas
Le touffu qui leur donne naissance
Les humains sont injustes
Ils sont poursuivis par le châtiment réservé aux méchants
Ils titubent d’abord ils tombent ensuite