Ni 10 Le haut pic

Depuis que le ciel et la terre se sont séparés
Le haut pic se dresse sublime comme un dieu
Il cache la lune
Les nuages le dissimulent
La neige tombe en haut du pic
En bas il fait chaud

Nous avons un palais qui s’ouvre rarement
Grâce à notre pacifique souverain
Les montagnes sont élevées et les rivières fécondes
L’harmonie règne
Lorsqu’elle disparaîtra
Le palais s’ouvrira

J’ai planté des glycines dans mon jardin
Pour en faire un souvenir de vous
Elles forment aujourd’hui
Des vagues de fleurs nostalgiques

Je voulais montrer à mon ami de la ville
Les fleurs de prunier
Malheureusement la neige les a cachées

Ni 9 La plage du miroir

Sur la plage du miroir
Je ne dénouerai pas ma ceinture écarlate
Je pense avec amour à mon épouse
Je gémis comme la grue prise dans le brouillard
Aucun gémissement ne console
Sur la plage je regarde au loin
Vers la maison de mon épouse
Je ne vois rien je ne peux rien voir
Je l’imagine cachée par les nuages blancs
Drapée de vert
Je n’ai pas dit à mon épouse que je l’aime

Ni 8 Le charme d’une femme

Mon seigneur fut pour son malheur
Entraîné au loin par le charme d’une femme
Comme un cheval attaché
Comme un cerf pourchassé
Elle est charmante cette femme-là
Elle est riche en bijoux et en parfums
Elle a le caquetage haut perché
Mon pauvre seigneur a obéi aux ordres
Du souverain qu’on dit céleste
Il s’est retiré dans une campagne lointaine
Hélas ! Je ne le vois plus

Ni 7 La maison de mon épouse

Tout au loin je vois ma maison
La maison de mon épouse
Pressons pressons mon bon cheval noir

Je compare notre vie en ce monde
A une barque légère sortie de bon matin
Sans laisser de sillage

Le bateau est poussé par des rames nombreuses
Et de grandes voiles
Nous obéissons au souverain
Nous contournons les îles rocheuses
Pour y débarquer un jour

Ni 6 Le bambou

Elle avait les couleurs de la montagne en automne
Elle était flexible comme un bambou
Elle fut la rosée qui déposée le matin
Le soir a disparu
Elle fut le brouillard qui s’élevant le soir
La nuit a disparu
Son amoureux est désolé
De dormir seul
Rêvant à elle
Disparue comme la rosée et le brouillard

Ni 5 Ma princesse

O ma princesse si belle et si charmante
Les algues ondulent
Meurent et repoussent
Après s’être desséchées
Vous piquiez des fleurs dans vos cheveux
De vos regards et de vos paroles
Rien ne reste
Votre amoureux dans son amour esseulé
Erre de ci de là comme un oiseau courbé
O ma princesse si belle et si charmante

Ni 4 Etrange respect

Il est des choses dont on ne parle pas
La crainte est terrible le respect est étrange
A la manière des dieux tu te caches dans le roc
J’habite une chaumière temporaire dans la lande

Le prince avait pris sabre et arc
Les tambours grondaient comme le tonnerre
Les trompes rugissaient comme des tigres
Les bannières ondulaient au gré du vent
Le nuage confus des flèches nous dispersait
Comme une volée d’oiseaux migrateurs

La lande ne garde pas de trace de la guerre
Le ciel est couvert d’une obscurité impénétrable
Le prince pacificateur est mort
Ses serviteurs ne cessent de se plaindre
Nuit et jour
Ils errent sans savoir où se fixer
Dans le pays aux épis luxuriants

Ni 3 Le souverain de paix

Le seul vrai souverain le souverain de paix
Est un dieu qui construit des ponts des temples des palais
Où va habiter le peuple éloigné des palais ?
De la plus haute terrasse du plus haut palais
Le monde s’étage de la plaine aux montagnes
Sauf la rivière tout est vert
Sauf le plus haut sommet de la montagne
Qui est blanc
Le dieu créateur orne sa chevelure de fleurs
A l’automne il se pare du rouge des érables
Pour pêcher au cormoran

Ni 2 Le voyage

Lui voyage parfois au loin
Moi je ne voyage pas Je l’attends
Je l’attend des mois parfois une année
Pourquoi ne puis-je pas voyager ?
Je le cherche dans la montagne
Sans quitter le chalet
Irai-je à sa rencontre ou bien resterai-je
Là, même pas lasse

Tu portes une corbeille et un couteau
Tu cueilles des herbes et quelques fleurs
Dis-moi ton nom, jolie jeune fille !
Pourquoi disparais-tu à mes yeux effrayés ?
Ne sais-tu pas que tout m’appartient par ici ?
Sauf les ombres sauf les ombres

Ni 1 Les bras aimés *

Les pins sauvages nous attendent
Au delà de la rivière
Le ventre du tyran contient-il des cailloux ?
Ce que j’écris nous concerne tous

Dans l’une de nos îles un homme m’attend
Il est jeune il est beau
Il se murmure même qu’il serait intelligent
Les bras de l’aimée s’enroulèrent autour de l’amant
Par malheur je ne suis l’amant de personne
Peut-être parce que je n’aime personne

Nos bras s’enroulent comme des lianes
Je n’aime qu’elle Elle n’aime que moi
Le coq ne chantera pas ce matin *

* La série Ni est consacrée à la poésie japonaise depuis ses débuts Cf Anthologie de la poésie japonaise classique, collection Unesco, NRF, Gallimard, 1971-2016