APC 116

Le fleuve venu de l’ouest descend vers la mer
Sur mon bateau léger je brave la brume et la pluie
La vague gronde et se dresse comme un mur
Souvent les herbes et les arbres dansent
Tortues et lézards d’eau sautent
Un nuage noir est gros comme une baleine
Un palais apparaît dans le clair de lune
Je chante mais je ne vois aucun bateau
Qui claque des dents pour prier les dieux ?
D’autres se taisent le corps courbé en deux
Muriers et chanvre ont germé sur le sol des batailles
Dans les roseaux on voit des huttes de pêcheurs
C’en est fini des héros de jadis Seuls subsistent les tertres jaunes
Je ne pense qu’aux travaux qui ont réglé les cours d’eau depuis dix mille ans
Je lève ma coupe à la gloire du divin empereur

*

La jeune barbare – peut-être mongole –
Est tout juste un bouton de pivoine
On peut la rencontrer au bistro à vin
Ses joues sont pleines ses sourcils sont courbés
Son moindre sourire est consentement
Pourquoi se cacher sous un éventail de gaze ?

*

La forêt dans les nuages est peinte après la pluie
La montagne se met en marche
La crue de printemps est arrivée
Je trouve un lit à l’hôtellerie du bois dans les nuages
J’écoute couché les coqs et les chiens de la contrée des immortels

APC 115

L’herbe pousse dru sur la tombe
Les animaux de pierre sont solitaires
Le souverain et sa cour se sont repliés vers le sud
Alors que le peuple attendait leurs drapeaux
Le héros est mort Qui pouvait lui succéder ?
L’empire était divisé en deux
Dans les reflets de l’eau et les couleurs des monts
La tristesse est insupportable

*

Le rempart de la vieille citadelle est très long
On y a semé du blé on a à son pied planté des mûriers
Tu étais extraordinairement solide
Tu es devenu un champ qu’on laboure et qu’on plante
Que l’horizon des quatre mers soit la frontière !
Que les mûriers soient nombreux et vastes les champs de blé !
Qu’il n’y ait plus de rempart !

*

Les soldats Han mènent des combats acharnés
La neige est si épaisse que les chevaux trébuchent
Que les murs disparaissent
Les doigts qui tirent l’arc sont gelés et se cassent
En touchant au métal la peau glacée se fend
Depuis sept jours les soldats ne prennent rien de chaud
Ils tuent des prisonniers pour boire leur sang tiède
Le ciel est triste la terre sombre
Des crânes pendus à la selle pleurent face à face
Les drapeaux déchirés enveloppent les corps couchés sur le bord de la route
Dans la citadelle vide les survivants se lamentent résignés à mourir
Un seul nom survit, celui du général

APC 114

Les barbes grises qui se promènent deux par deux
Se moquent de ma canne de ronce
Des enfants chatoyants courent derrière la haie
Les corbeaux crient près du temple
Les boeufs s’endorment au pâturage
Je me prépare un vin chaud
Les nouilles fils d’argent sentent bon
Des visiteurs hasardeux évoquent heurs et malheurs
Surtout les malheurs
Ce qu’ils disent je le connais aussi

*

Le vieux cheval revient de cent batailles
Il est fourbu
Tête basse il pleure ses précieux os
Il rêve à d’anciennes courses
La route des honneurs se perd dans la brume
Lointaine est la muraille
Surtout pour la vieillesse soumise aux vents à la poussière
Courte est sa chanson le souffle lui manque
Mais il n’oublie pas les anciens hymnes héroïques

*

Amoncellements de rochers bleuâtres
Le précipice profond est roide comme une lame entre les rocs moussus
Il apeure les oiseaux
Les vieux arbres sont suspendus dans le vide
Il est si sombre et froid que même en juillet la neige y tourbillonne
J’ai quitté la passe pour les sables froids du désert
Les chameaux la nuit gémissent après les brumes jaunes
L’oie sauvage réveille d’un cri l’immensité du vide
Le souffle du vent incline l’herbe
La lune s’amenuise

APC 113 Poèmes des Kin et des Yuan

Poèmes des Kin ( XII° – XIII° siècles ) et des Yuan ( XIII° – XIV° siècles ) :

La puce dans dans la culotte, c’est toi en prison
Vous fûtes ermite car vous saviez déjà quel enfer sont les autres
L’originalité de votre vie est un gage d’immortalité
Rappelons votre vieille amie votre âme ivre

Ce temple antique ! j’y passai autrefois
Ainsi se suivent malheurs et bonheurs
Vais-je me fixer ici seul avec ma misère ?
Ai-je autre chose à faire ?
La couleur de la montagne ressemble à de la teinture
Le soleil tombe Je suis lourd de mes songes

Le lointain passé ! Que peuvent les héros ?
Que peuvent ces petits oiseaux perchés sur les toits ?
J’ai comme l’impression que les ronces couvrent les deux chameaux de bronze à l’entrée
Les immortels ne viennent pas chez les errants de l’automne
Où sont les rêves du printemps ?
Je tourne la tête Sur le palais on voit des nuages de toutes les couleurs

Avec mes enfants nous nous arrêtons devant un pommier sauvage
Tout en boutons et en vert nouveau
J’aime les coeurs odorants qui ne s’ouvrent pas à la légère
Que pêchers et pruniers fassent de même
Et rapidement !

APC 112

Les petits oiseaux perchent ensemble sur les rameaux
Je l’ai rencontrée chez mon ami et hôte
Au coin d’une haie crépusculaire
Peut-être les joyaux de sa ceinture les nuits de lune
Se métamorphosent en cette fleur solitaire et exquise
Cette fleur se souvient d’une antique aventure
Dans le palais profond où dormait la princesse
Son vol s’est approché des fins sourcils bronzés
N’imitons pas la brise printanière
Qui n’a nul souci de la beauté
Si nous laissons une fraiche corolle fuir au fil des vagues
Nos regrets et les chants de la flûte seront vains
Nous chercherons son parfum délicat
Il se sera glissé sur une étoffe peinte

APC 111

La soie en fleurs un fard léger un doux parfum
Feraient mourir de honte les belles
Du palais d’étamine et de perle
Les fleurs sont en péril !
Dans cette cour mélancolique et morne
Combien de fois a péri le printemps ?
Un couple d’hirondelles ne comprend pas le langage des humains
Le ciel est immense la terre si vaste
Comment retrouver les palais d’autrefois ?
Illusion ! Depuis peu ce rêve m’est refusé

*

Je crie je fais peur
Mes exploits ne sont plus que boue et poussière
La honte impériale n’est pas levée
Je briserai les défenses ennemies
Quand mes soldats auront faim
Qu’ils se nourrissent des esclaves barbares !

*

Le vent disperse des milliers de fleurs
Pareilles à une pluie d’étoiles
Des poissons des dragons dansent toute la nuit
Elles ressemblent à des phalènes
Elles rient dans l’ombre parfumée
Je l’aperçois soudain
L’écart des lanternes ternit à ses côtés

Très jeune j’ignorais le goût de la mélancolie
Jeune je composais de beaux vers mélancoliques
Vieilli je n’ignore pas le goût de la mélancolie
Je n’ai plus rien à dire, sauf éventuellement :
« Le temps est frais l’automne est beau »

Sous la tour triste et solitaire
Coule le fleuve
Où tant de larmes ont été répandues
Sur les eaux le soir tombe
L’heure m’afflige
Au bord de la montagne
On entend un oiseau
Pour moi c’est une perdrix

APC 110

La poussière et parfumée
Je suis trop lasse pour peigner mes cheveux
L’homme n’est plus Mon entreprise est vaine
Mes larmes devancent mes paroles
Je songe à prendre ma barque légère
Je crains que ce frêle esquif
Ne supporte pas le poids de ma peine

Durant des années je ne quittais pas mon miroir de jade
Le fard et les grains de beauté maintenant m’ennuient
Je tremble de recevoir ses lettres
Nous sommes séparés Je sors rarement boire du vin
Mes larmes s’épuisent dans l’automne
Mes pensées se perdent dans des nuages
Les confins du ciel sont plus proches que l’aimé

L’encens se refroidit dans le brûle-parfums
Le désordre rouge du lit m’évoque la mer
Je néglige mes cheveux Je n’ouvre pas le coffret à toilette
Je n’ouvre pas les rideaux
Je demeure atterrée par la séparation par l’éloignement amers
Je reste muette Je suis toute amaigrie
Ni la maladie ni la boisson ni rien d’autre n’en sont la cause
Tout est fini ! Il est parti
Mes journées sont sans fin Mon regard reste au loin
Là-bas se cache pour moi un surcroît de chagrin

APC 109

J’enquête et je quête
Par la froidure et la clarté
Comment tenir ce soir contre le vent furieux ?
Les oies passent, mes amies d’autrefois
Flétries meurtries les feuilles jaunies s’entassent
Personne ne se soucie de les ramasser
Comment puis-je esseulée attendre les ténèbres ?
La pluie fine tombe goutte à goutte
Le mot douleur est insuffisant

Le parfum du lotus rouge s’évanouit
Je dégrafe mon vêtement de soie
Je monte seule sur la barque aux motifs d’orchidée
Qui m’adressera un message à travers les nuages ?
Des bandes d’oies sauvages dessinent en se jouant
Des caractères chinois dans le ciel d’automne
La clarté de la lune m’envahit

Brouillard léger ou nuage dense je suis chagrin
Des dragons d’or crachent de l’encens
Sous la moustiquaire de gaze la fraîcheur finit pas entrer
Mon parfum secret me fait défaillir
Un pétale d’orchidée est moins mince que moi

APC 108

Transie la cigale se plaint
Une averse violente se termine à peine
Le bateau aux peintures d’orchidées appareille
Le voyage est lointain
Les coeurs épris souffrent de se quitter
Pendant l’année d’absence
Les jours sereins s’offriront en vain
A qui me confierais-je ?

Le cheval avançait lentement
Mon regard s’étendait aux quatre horizons
Le nuage qui passe ne laisse pas de trace
Où est naguère ? Où est jadis ?
Bientôt je n’aurai plus de compagnon de plaisir
Rien n’est plus comme au joli temps de ma jeunesse

*

Ton désespoir gagnait la pointe bleue de tes sourcils
Nous assumions nos regards impuissants
Lambeaux de pluie débris de nuages
Je me lasse du morne ennui soir et matin

*

Je t’attendais naguère au pont de parapet rouge
J’erre aujourd’hui seul sur le sentier jauni par les feuilles tombées
J’aperçois la ligne bleue des montagnes dans le brouillard
L’humain est semblable à un nuage qu’un coup de vent rabat
Son coeur est un chaton de saule collé à terre après l’orage

Mille feuilles frissonnent avant de tomber
La rosée se fige mais l’herbe fine verdoie toujours
L’azur des montagnes lointaines s’accuse
Une lune neuve paraît confuse et pâle
Mon coeur se consume, lourd de pensées secrètes
Au bord de l’eau déjà l’angoisse me prenait
Aujourd’hui tout est pis que j’erre au bout du ciel
La fleur de l’âge aisément se flétrit
Avant le pont bleu des rendez-vous
La longueur du chemin me fait perdre courage
Je soupire comme un vieux cheval qui hennit encore
Chacun de mes souvenirs me blesse furieusement
Mon esprit se glace
Du poing je frappe la clôture

APC 107

En haut de la pente je regarde
La sévère saison de l’ancienne capitale
L’immense ruban soyeux du fleuve
Les sommets verts des collines
Les barques à voiles les bannières des estaminets
Le navire chamarré
Le fleuve lacté
Ce tableau n’est pas facile à faire Il reste incomplet
J’évoque les temps antiques
Combien de générations ont déploré les revers de fortune !
Les filles de marchands chantent parfois encore les refrains du gynécée

*

Ses os étaient de jade sa chair un pur cristal
Le vent emplissait d’un parfum secret le palais au bord de l’eau
La belle appuyait sur l’oreiller ses cheveux en désordre
Mon désir prendre sa main de soie
Aucun son une étoile filante dans le fleuve lacté
Nous ne parlions pas des années qui secrètement s’échappent

Sous la lune échancrée par les branches
Les humains se reposent
Mais un solitaire fait une ronde discrète
Telle l’ombre confuse et floue d’une oie sauvage
Dans un sursaut d’effroi il tourne la tête
Personne ne comprend le triste secret de son coeur
Il fait le tour des ramures glacées
L’îlot de sable gèle dans un morne abandon

*

Où est parti le printemps ?
Sans bruit sans chemin
Vous qui savez où il s’abrite
Appelez-le qu’il nous tienne compagnie !
Où sont les traces de son passage ?
Petit oiseau le sais-tu ?
Nul ne comprend cent ramages
La brise t’emporte au delà des rosiers

*

Dans le silence et la fraîcheur je monte au petit pavillon
L’aube est grise et morne
Le paravent s’orne de brume pâle et de flots jaillissants
Les fleurs volent légères comme un rêve
La pluie s’effiloche subtile comme l’ennui
Je suspends nonchalante le rideau

Les nuages subtils rivalisent
Les étoiles d’amour sont filantes
On traverse furtivement le fleuve d’argent
Sous le vent et la rosée cette rencontre
Surpasse l’expérience des humains
On dirait une eau caressante
Ces rendez-vous sont un rêve
Il est dur de penser au retour
Si l’amour doit durer à jamais
Faut-il rester ensemble le matin et le soir ?