APC 97

Certains calligraphient des caractères
Beaux comme des femmes
J’en connais un qui joue au guerrier
Sur une de ses stèles très vieilles
Le trait ferme du pinceau semble fendre la pierre
On dirait un dragon surpris qui défie le tonnerre
Et recrache l’eau qui tombe du ciel
Un tigre furieux qui s’échappe
Narguant un millier d’arbalètes
Dans la mer des perles dans la montagne du jade
Sur une stèle la calligraphie

*

Un camaïeu de verts couvre la plaine et la vallée
Les arbres sont si profonds qu’on ne voit plus leurs fleurs
La brise et le soleil ne savent plus à qui prodiguer leurs caresses
Ils choisissent le chanvre et les mûriers

*

La brise n’est pas de force à tuer la chaleur
Le soleil se couche en volant au dessus de la montagne
Fleuves et mers se vident
Le ciel est sans pitié
Las, je ne peux transporter les hommes
Sur les hauteurs de fraîcheur
Ai-je le coeur de m’y rendre seul ?

APC 96 Poèmes des Song

Poèmes des Song ( X° – XIII° siècles )

Les fleurs se sont toutes étiolées
Lui seul resplendit
Vainqueur du jardin
Son ombre clairsemée traverse une eau pure et peu profonde
Son parfum flotte dans l’obscurité
L’oiseau aux ailes givrées le regarde à la dérobée
Avant de se poser
Le papillon poudré ne sait rien sinon il serait jaloux
Grâce à des chansons subtiles l’oiseau fait sa petite cour
Nul besoin d’autre chose

*

Un taoïste de sa cithare
Tire des sons soi-disant infinis
Venus du fond des âges
Telle une eau pure qui court sur les galets
Source des profondeurs inépuisable
Ce sont les doigts qui touchent les cordes
Mais c’est du coeur que provient la musique
Ce sont les oreilles qui entendent
Mais c’est l’âme qui comprend
L’harmonie du coeur et de l’âme
Fait oublier le corps et toute forme corporelle
Je n’ai plus conscience ni du ciel ni de la terre
Ni du nuage de tristesse qui assombrit le jour

Quarante ans ce n’est point la vieillesse
Une ivresse hasardeuse m’inspire
Est-ce que je sais encore le nombre de mes ans ?
J’aime le torrent l’eau qui descend des pics
Coule devant ma maison comme si elle tombait du ciel
Puis se jette au pied des rochers
Une source cachée joint son gazouillis
Dont l’écho ne couvre pas nos voix
Tuyaux cordes soies bambous ont une beauté indiscrète
Près d’un ruisselet je goûte mon vin
Les oiseaux épient mon ivresse
Faute de parler les fleurs me sourient

APC 95

La brise se levant fait frissonner
La moire de l’étang au printemps
Un couple de canards mandarins
Suit dans l’allée aux senteurs
Une belle indolente qui tient dans ses mains
Les pétales roses
Elle est seule accoudée au balustre
Orné d’oiseaux batailleurs
Une épingle de jade s’incline dans sa chevelure
je l’espère en vain
Le cri de la pie est-il un bon présage ?

*

La pluie clapote derrière les rideaux
La vertu du printemps est épuisée
Sous la housse de soie le froid me réveille
Quand je rêve j’oublie l’exil
Je ne m’appuie pas seul sur la balustrade
De peur de voir une infinité de monts et de fleuves
Les adieux furent faciles malaisé est le retour
L’eau coule les fleurs tombent le printemps s’enfuit
N’importe où quelque part
Dans le ciel ou chez les humains

Je suis silencieuse esseulée
Je gravis les marches du pavillon
La lune parait une faucille
L’automne frisquet m’enferme
Dans la cour plantée de platanes
L’insécable fil de ma pensée
L’inextricable écheveau de ma peine
M’éloignent douloureusement de tout de toi
Mais me mettent savoureusement en scène

APC 94 Poèmes à chanter

T’ang et les cinq dynasties ( VII° – X° siècles )

L’eau coule
L’eau coule
Elle est parvenue au vieux bac
Les monts mélancoliques ponctuent le ciel
Mornes pensées sans fin
Mornes regrets sas fin
Les regrets dureront jusqu’au retour
Alors ce sera le repos
La lune est luisante
Perdu dans mes pensées
Je m’accoude au balcon

*

Le saule pleureur ne pleure pas
Mais ses branches s’allongent
Il faut dire que les gouttes de pluie
Sont fines au printemps
Les oies de la passe sont bien agitées
Les corneilles passent au dessus des murailles
Sur ma peinture les perdrix sont immobiles
Une menue vapeur parfumée
Traverse les doubles rideaux
Où sont hélas ! mes étangs mes palais ?
Les chapelles rouges sont éteintes
Les rideaux de brocart sont baissés
Je rêve de toi qui n’en sais rien

*

Au large des abricotiers me promenant
J’ai reçu une pluie de pétales
J’aimerais bien trouver un galant
Jeune et élégant près des champs
Je lui confierais mon corps
Et tout le reste pour la vie
Si je tombais sur un volage
S’il me chassait
Je ne regretterais rien

Pavillon rouge tristesse de séparation nocturne
La lampe parfumée se cache derrière les franges
C’est l’heure où la lune baisse : Il faut partir
Son somptueux visage en pleurs elle me dit : adieu
Sur les cordes de la guitare incrustée d’or
L’oiseau jaune chante
Je m’engage à m’en retourner avant l’aube
Elle ressemble à une fleur à la verte croisée

APC 93

Passés les cols plus de nouvelles plus de lettres
Passé l’hiver voilà le printemps
J’approche de mon pays mon inquiétude s’accroît
Je n’ose questionner les voyageurs qui en reviennent

*

Il bruine sur le fleuve Les herbes sur l’eau forment un sol uni
Six dynasties ont passé comme un rêve
Les oiseaux pleurent en vain
Les saules du palais impérial se dressent indifférents
Enfouis comme autrefois dans le brouillard

*

Il a plu La mousse a verdi dans la cour
Le gel a couvert le logis de feuilles rouges
Sur le calme perron le soleil tombe oblique
Perroquet sois le compagnon de ma tristesse

APC 92

Le froid descend déjà de la montagne proche
Le temps de gel éclaircit le paysage devant ma hutte
Ma fenêtre est au soleil d’hiver Les bois sont nus
L’eau des étangs pleins ne fait pas de bruit
Des fruits tombent Je vois passer des gibbons joyeux
j’entends marcher les biches sur les feuilles sèches
Ma cithare calme mes soucis
La source est dans la nuit ma pure amie

La rosée est abondante la brume épaisse l’herbe grasse
Des arbres se mirent dans l’étang
Des fleurs jonchent la cour
Seule manque l’ivresse de nos hôtes
Sous la lune qui décroît chante le loriot
J’imagine des destins des émotions sans fin
Le belvédère n’est que ruine le chemin s’efface
Le paysage reste le même dans son ensemble
Ce sont les humains qui ont changé
Je passe sans m’arrêter devant l’allée d’entrée
Mon cheval hennit longuement

APC 91

Au péril de leur vie ils ont juré de balayer les Huns
Des milliers sont couchés dans leur soie doublée de zibeline
Pitié pour leurs os !
Ils sont vivants dans les rêves de printemps du gynécée

*

Les hôtes ont quitté mon pavillon
Les fleurs de mon petit jardin volent en tous sens
Au dessus des sentiers sinueux
Elles escortent le soleil couchant
Le coeur brisé je n’ose les balayer
Elles vont partir
Mon coeur meurt avec le printemps
Il ne reste que mon habit baigné de larmes

Il est aussi difficile de se séparer que de se rencontrer
Le vent perd de sa force Les cent fleurs se fanent
Au printemps le ver à soie meurt ayant fini de filer
La chandelle sèche les larmes lorsqu’elle n’est plus que cendres
Mon miroir s’attriste sur les cheveux changeants
Une voix chantant dans la nuit m’éveille au clair de lune
Le chemin n’est pas long jusqu’aux îles immortelles
Je suis mélancolique bel oiseau bleu

A l’horizon le soleil de printemps se penche
Le gentil loriot chante comme une fleur
Qui ruisselle sur la plus haute larme

APC 90

Inscription pour un ermitage
Un asile de paix
La sente herbue se perd dans un jardin sauvage
les oiseaux nichent dans les arbres près de l’étang
C’est la lune Un moine frappe à ma porte
Plus tard je traverse le pont je sens le paysage que je fends
Je remue les rochers la base des nuages
Je m’en vais puis je reviens
je n’ai qu’une parole

Une pierre du ruisseau est mon oreiller
Du puits sourd une source
Elle court à l’étang sous les bambous
Je suis un voyageur de passage
Je ne dors pas Minuit passe
Seul tout seul je tends l’oreille
La pluie tombe sur la montagne

*

Partout les oiseaux chantent
L’eau verte reflète les fleurs rouges
Les drapeaux des marchands flottent au vent
Les monastères, leurs pavillons et leurs terrasses,
Se cachent dans la pluie de brume

Plus haut sur la montagne froide
Sur le sentier pierreux
Au plus épais des nuées blanches
Une maison blanche surgit
Je contemple amoureux les érables à la brune
Les feuilles givrées sont rouges en dessous

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Chanson de la femme fidèle
J’avais un époux
J’ai cousu deux perles sur ma blouse de soie rouge
Mon époux est hallebardier au palais
Votre dessein est pur
Mais j’ai juré d’être au service de mon mari
A la vie à la mort
Je vous rends les perles brillantes
Deux larmes les accompagnent
Que ne vous ai-je connu quand j’étais sans mari ?

*

La nouvelle mariée entre dans la cuisine
Elle se lave les mains puis prépare la soupe
Comme elle ignore les goûts de sa belle-mère
Elle prie sa belle-soeur d’y goûter

*

On déplore les mots superficiels
Qui ne rendent pas compte
De la profondeur des sentiments
Tous les deux ce matin nous nous regardons
Nos coeurs ont mille replis

*

La coiffure compliquée du mandarin m’a longtemps ligoté
Je m’exile volontiers au sud chez les barbares
J’ai pour voisins des fermiers des jardiniers
Je suis l’hôte des montagnes
En labourant à l’aube je secoue la rosée
La nuit j’entends le torrent sur les rochers
Je vais et je viens sans croiser âme qui vive
Je chante dans l’azur

APC 88

Il pleut des feuilles mortes il souffle des fleurs sèches
L’émoi nait en ce lieu désert et retiré
Je quitte mon ami Pas la moindre gaieté
Mon coeur est au delà de la porte verte
Faut-il beaucoup d’amis pour l’amitié ?
Cherchons plutôt l’accord de la pensée
De mes amis un seul m’a quitté
J’ai le sentiment que la ville est dépeuplée

On le dit semblable à la pleine lune
Mais lui n’est jamais « nouvelle »
En son coffret il est pur pour l’éternité
Quand le ciel est bien noir lui seul ne dort pas
J’ai honte d’y voir mon vieux visage laid
Mes cheveux noués que la neige parsème
Je vais le donner à un jeune homme
Attendez Puisque vous partez en un pays lointain
Prenez ce miroir comme présent d’adieu

Un arbre dans la bourrasque à la fin de l’automne
Devant son vin un homme avancé dans la vie
Sa face avinée ressemble à certaine feuille sous le givre
Cette rougeur ne vient d’aucune saison