APC 87

Un perroquet vient du sud
Plumage vert et noir col rouge
Oreille fine langue habile
Il connaît le parler des oiseaux et des hommes

Tantôt c’est le milan aux longues serres
Tantôt le corbeau au bon bec
Le milan s’abat sur une couvée
le corbeau s’en prend à une poule
L’un prend les oeufs l’autre les poussins
Il y a aussi les vautours et les aigles

Gentil perroquet devant les phénix
Jamais la moindre remontrance
A quoi servent dans ces circonstances
Tes cris et tes paroles creuses !

*

Ne parlons pas ! Ne parlons plus !
Aimons-nous en cachette ! Quittons-nous en secret !
La cage assombrie cache un oiseau solitaire
On tranche les branches enlacées
L’eau trouble du fleuve bientôt sera claire
Le corbeau sera blanc
Il faut des adieux secrets et des départs furtifs
Pour qu’on se résigne à ne plus se voir toi et moi

*

Nous mouillons de nuit à l’île des perroquets bleus
Le fleuve et la lune sont purs pendant l’automne
A bord d’un bateau un air d’une tristesse extrême
Il fut suivi de pleurs tantôt clairs tantôt étranglés
Grâce au bruit j’aperçus la chanteuse à la pâleur de neige
Son dos s’appuyait contre un mât Jeune beauté
Ses larmes semblaient des perles de nuit
Les yeux baissés elle ne dit rien

APC 86

Un empereur Han a rêvé longtemps d’une beauté à ruiner un trône
Dans un gynécée une jeune vierge était de tous ignorée
Un beau jour elle approcha enfin du souverain
Elle sourit Une éclosion de charmes
Telle que sous les fards et les khôls nulle autre dans les harems ne fut plus longtemps sa rivale
Une source chaude au flot caressant lustra ses blancheurs onctueuses
Cheveux en nuée visage en fleur elle eut droit au prince
Pour de trop brèves nuits d’amour
Dès lors le souverain s’abstint de l’audience matinale
Sur trois mille femmes dans le harem
Une seule désormais était reconnue comme telle
Elle dansait de lentes pavanes sous le tendre regard du souverain
Les légions s’arrêtèrent
Frèle victime résignée la belle mourut au milieu des chevaux
L’empereur se voila la face
Il revint sur place dans la glaise et le sable
Sans reconnaître l’endroit où trépassa la belle au visage de jade
Au palais tout est comme naguère et fait penser à la belle
Un abîme infini sépare la morte du vivant
Son âme ne visite pas le prince dans ses rêves
Un nécromant fut chargé de la retrouver
Fendant la nue et chevauchant l’éther
Il apprend qu’est sur mer une montagne merveilleuse
Au milieu des déserts secrets de l’insondable
L’âme surprise dans un rêve se lève
Ses voiles rassemblés, encor toute hésitante,
Comme un rameau de printemps perlé de pluie,
Son visage sa voix se perdent dans le vague
Dans les cieux ou chez les hommes
« Un jour nous nous reverrons
Faisons le voeu au ciel d’être des oiseaux inséparables
Sur terre de former le couple végétal qu’unit un seul feuillage  »
Ce souhait est intarissable

APC 85

Le vieillard manchot a quatre-vingt-huit ans
Tête sourcils barbe tout est blanc
« Je fus élevé dans une période de paix
Puis vint la grande levée de troupes
Un adulte sur trois fut prélevé
On les emmena au loin dans un pays malsain
Sur dix hommes deux ou trois périrent tout de suite
Je n’ai rien dit à personne
Furtivement avec un grand caillou j’ai martelé mon bras je l’ai brisé
Rupture des os blessure des muscles
Je ne pensais qu’à être renvoyé au village
Depuis que mon bras a été brisé soixante ans ont passé
Quand le temps est froid et humide la douleur m’empêche de dormir
Je ne regrette rien
je suis le seul à être resté en vie
Sinon je serais un corps mort une âme esseulée sur mes os non recueillis »
Un ministre ne récompensait pas les exploits militaires
Pour ne pas en galvauder la gloire
Un autre les encourageait

APC 84

Il y a peu de mois sans travail pour un paysan
Par contre le cinquième mois celui de la moisson signifie double labeur
Le blé recouvre de son or les collines
Les femmes portent les repas aux champs
Les hommes les pieds cuits le dos brûlé
Sont si fourbus qu’ils oublient la chaleur
Derrière les moissonneurs des femmes misérables glanent le blé tombé
« Nos champs familiaux sont vendus pour l’impôt »
Moi à la fin de l’année j’ai du grain en surplus
La honte me monte au front

Le vieux charbonnier abat du bois et en fait du charbon
Il est couvert de poussière et de cendre
Son visage est couleur de suie et de feu
Ses cheveux sont gris ses doigts sont noirs
Ses vêtements sont bien minces
Cependant il souhaite un temps froid parce qu’il craint le bas prix du charbon
Il est tombé de la neige
Le vieux attelle sa charrette qui roule cahin-caha dans les ornières gelées
Les boeufs se fatiguent
Deux cavaliers arrêtent la charrette pleine de charbon
Le commissaire du palais la réquisitionne

APC 83

Les sentiers sont vagues dans la montagne aux rocs enchevêtrés
J’arrive de nuit au monastère où volent les chauves-souris
Je m’assieds dans la salle la pluie vient de cesser
Les grandes feuilles des palmiers s’étalent Les gardénias ont fleuri
Le feu éclaire les fresques anciennes
Le moine dresse le lit balaie la natte dispose la soupe et le riz
Le menu est rustique Il me rassasie
Je m’étends au calme Les insectes se sont tu La lune passe la porte
A l’aube je pars seul dans l’absence de chemin
Je monte et je descends dans le brouillard
Les monts rougeoient les torrents sont verts Des pins des chênes
Pieds nus je foule les cailloux du torrent
Voici un genre de vie qui met en joie !
On ne me met pas le mors à moi
Ah ! Que ne puis-je former une équipe ?

APC 82

La splendeur des montagnes au printemps !
J’y prends tant de plaisir que j’oublie de rentrer
Je puise de l’eau la lune est dans mes mains
Je joue dans les fleurs et leur parfum m’imprègne
Rien n’est plus ni loin ni près
Je souhaite partir Les parfums me retiennent
Une cloche tinte
Pavillons et terrasses émergent des brumes bleues

L’haleine du vent vieillit les vagues
Même les fées ont des cheveux blancs
Après boire on oublie que le ciel tourne au dessus de l’eau
Un bateau de rêves purs écrase le fleuve sidéral

Le fil entre les doigts une excellente mère
Coud les habits du fiston qui s’en va
Plus le départ est proche plus elle serre les poings
Elle craint qu’il ne tarde à revenir
L’amour maternel peut-il être payé ?
Une pensée menue comme un brin d’herbe

APC 81

Sur la route pas de trace
Sauf un flot d’encens
Des miettes attirent les oiseaux
A l’arbre pendent quelques haillons
Le vieux moine est mort

Un objet merveilleux
Précieux simple sans ornement
Le taille-t-on ?
Sa pureté s’altère

Le corail est un arbre vermeil
Sans fleurs ni feuilles
Ni pierre ni jade
C’est très loin qu’il pousse sur les rochers

Il médite dans sa cellule
De moine qui n’aime pas la lune
Au désert il veille sans foyer
Seul dans le jour dans la nuit
Il puise au froid ruisseau
il a passé trente années
Sans descendre à son monastère

APC 80

Le bureau est bien froid
Je pense à l’hôte de la montagne
Il lie peut-être des fagots de ronces près du torrent
Il se nourrit de pierres blanches
A moi la calebasse de vin
Les feuilles tombées cachent les monts déserts
J’ai perdu la trace de mes pas

J’ai rejeté mon fardeau J’ai caché mes traces
Le soleil naissant éblouit ma chaumière
Je suis content Je bois mon content
je suis un parmi d’autres
Je coupe les bambous
La pauvreté me pousse à la retraite
Mais votre lettre me pousse à l’amour
je pense à vous répondre
Jour après jour

Pour qui reverdit le printemps ?
Les saules penchés ?
Hélas ! Aux endroits qu’hier je parcourais
Je ne vois plus les mêmes personnes
Les cavaliers dans l’immense cité
Soulèvent la poussière
Aucun d’eux ne m’est cher

APC 79

Mes yeux cherchent mon vieux jardin
La route est longue
Je n’essuie plus mes larmes
Nous nous croisons à cheval
Sans papier ni pinceau
Je suis en forme

Le sentier aux simples se couvre de mousse rouge
Ma fenêtre en montagne s’emplit d’azur léger
Je vous envie votre vin sous les fleurs
Et les papillons qui volent dans les rêves

La mousse couvre de couleur les pierres
L’ombre de l’arbre descend dans le puits des pierres froides
Avant de puiser l’eau l’ermite
Profite du soleil Il en reste un rayon

La lune se couche Le corbeau croasse
Le gel emplit le ciel Les érables
Font face à mon sommeil triste
Avec les feux des pêcheurs
Le son de la cloche à minuit

APC 78 Fin de Tou Fou

Il nous arrive un homme bien quelconque
En habit de toile et non de soie
Plus il vieillit plus il est con
Il fut assez sot pour gagner sa vie
A imiter les ministres
Rien n’a abouti
Il plaint le peuple aux cheveux noirs
Il fait rire ses vieux compagnons
Il rêve de flâner par mers et fleuves
Il ne peut quitter les princes et les ministres
Rien ne manque au temple impérial
Les tournesols s’inclinent vers le soleil
C’est leur nature impossible à changer

Avez-vous observé la tribu des fourmis ?
Elles n’imitent pas la baleine
Il ordonne sa vie il demande de l’aide
Il se résigne enfin à la poussière
Il ne renonce pas à son devoir
Il ne sera jamais ermite
Il chante pour casser la tristesse

Toutes les plantes meurent Le vent est furieux
Le ciel est dans une ombre épaisse
Un voyageur au milieu de la nuit
Est pris dans le givre impitoyable
Ses doigts sont tout raides
Les vapeurs s’élèvent de l’étang
Les gardes impériaux sont au coude à coude
La soie dans le palais rouge a été tissée
Par des femmes misérables
Leurs maris ont été fouettés
Pour leur extorquer le tribut
Les lettrés encombrent la cour
Tremblent ceux qui gardent le sens de l’humain !
Les déesses sont à l’intérieur
Dans un brouillard parfumé
Flûte plaintive et cithare limpide dialoguent pour la galerie
Derrière les portes de pourpre pourrissent viande et vin
Dans les rues gisent les os des morts de froid
Si peu de distance entre l’arbre en fleurs et l’arbre mort
La déception m’arrête !

Sur la rivière le bac a de nouveau changé de place
Les torrents sont torrentueux
Le pays s’escarpe et se dénude
Le pont n’est pas encore emporté
Les voyageurs en s’entraidant rampent avec peine

Ma vieille épouse est établie au loin
Là-bas ensemble nous aurions faim et soif
Mon plus jeune fils serait mort de faim
Je n’imaginais pas une telle détresse

J’ai toujours été exempté des impôts
Je n’ai jamais été sur les registres de l’armée
Combien plus dur est le sort des gens du peuple !