APC 77

Un pétale de fleur Un peu de printemps en moins
Le vent emporte les mille brins Tristesse !
De mes yeux je ne vois que fleurs condamnées
Le vin est oubli bien que le boire soit funeste
Les martins-pêcheurs nichent dans les maisonnettes
Près de la rivière sinueuse loin des humains
Personne ne relève les licornes de pierre
Qui veillent sur les tombes
Si l’on y pense il n’y a plus qu’à prendre du plaisir
Ne nous laissons pas entraver par les honneurs superficiels

Mes habits de printemps me siéyent après la cour
Même pas impériale
Du bord de la rivière ivre je m’en reviens
Où que j’aille je laisse des dettes de vin
Les septuagénaires sont rares
Les papillons adorent s’enfouir au plus profond des fleurs
Les libellules indécises effleurent l’eau
Tout passe au même rythme
Ne nous refusons rien

APC 76

Je vais vous conter l’histoire du toit de chaume
Que le vent d’automne abîma
Le chaume s’est envolé de l’autre côté du fleuve
Ou reste accroché à la cime des arbres
Les enfants du village insultent ma vieillesse
Ils me volent du chaume à pleines brassées
Je crie en vain la bouche sèche les lèvres brûlantes
Appuyé sur mon bâton je soupire longuement
Le vent s’apaise mais pas les nuages noirs comme l’encre
Le ciel d’automne sans bruit sombre dans l’obscurité
Ma vieille couverture de toile est froide comme du fer
Mes enfants trop gâtés dorment mal
Pas un endroit de sec dans la chaumière
Depuis la méchante rébellion le sommeil me fuit
Je songe à une grande bibliothèque pour les pauvres lettrés
Elle serait solide comme le roc
Si elle existait je mourrais content

APC 75 Tou Fou

Les nuages flottants se promènent
Le voyageur errant ne revient pas
Depuis trois nuits il ne revient pas
Quelle affection me témoignes-tu !
Au moment des adieux tu te troubles
Tu dis que la route est dure la marche malaisée
Les fleuves et les lacs ne sont que vents et vagues
Si l’on perd la rame la barque se renverse
Ta tête blanche semble accablée
Foin des insignes mandarinaux on te tient en disgrâce
Surtout ta vie est misérable

Dans le vent violent les singes hurlent de tristesse
Un oiseau tournoie au dessus de l’îlot limpide
Les arbres laissent tomber leurs feuilles
Le fleuve bleu roule vers moi ses flots
L’exil est éternel
Je fus souvent malade
Seul encore je monte à la terrasse
J’ai plus de soucis que de cheveux
Ecrasé bon à rien je renonce à tout
Y compris au vin trouble

APC 74

Monté sur une grue jaune un homme s’en alla
Ils ne sont jamais revenus
Les nuages blancs flottent à perte de vue
Sur l’île des perroquets les herbes embaument
Le soir tombe Où est mon pays natal ?
La brume et les vagues sont tristes sur le fleuve

Tou Fou ( VIII° siècle) :

La tristesse disparaît La nouvelle est soudaine
Je me tourne vers ma femme et mes enfants
C’est la victoire des troupes impériales
Tant bien que mal je prépare mes livres fou de joie
Je chante à pleine voix le soleil est là
Il me faut du vin

La mort m’ôte un ami J’avale mes gémissements
Si c’est la vie je le pleure indéfiniment
Le pays de l’exil est trop lointain
Surtout sans nouvelles
Mais cet ami fidèle est apparu dans mes rêves
Signe qu’il sait que je pense à lui
Toi que voilà tel un oiseau pris au filet
Comment as-tu fait pour libérer tes ailes ?
Je crains que ça ne soit qu’une ombre inanimée
Le voyage est long Comment sortir du doute ?
L’ombre sourde du bois d’érables
Elle repart vers les passes obscures
A son couchant la lune inondait ma chambre
Dans sa lumière se devinait un visage
Les eaux sont profondes les vagues puissantes
Prends garde aux crocodiles !

APC 73

Fumées et poussière nous envahissent
Il est humain d’aimer la violence
Les bannières serpentent à travers la passe
Les messagers ailés volent sur l’océan des sables
Audacieux les cavaliers barbares se lancent dans la tempête
L’herbe des frontières meurt
Sur les remparts les soldats sont esseulés
Sous l’armure de fer dans de lointaines garnisons
Leurs larmes répondent à celles qu’ils ont laissées chez eux
La moitié de l’armée a péri
Que devient la faveur impériale ?
Le vent de la frontière siffle en tourbillons
Dans l’immensité de ce pays perdu
Les souffles de mort montent jusqu’aux nuages
La mort est le devoir des soldats

APC 72

Je monte au pavillon des cigognes
Blanc le soleil se penche sur les monts et disparaît
Le fleuve jaune court se jeter dans l’océan
Si tu veux embrasser le paysage
Il te faut monter d’un étage

Par temps de neige au coucher de soleil
Les sommets bleuâtres s’éloignent
La maison blanche s’appauvrit sous le ciel de l’hiver
Arrivé à la porte en bois j’entends les aboiements
Dans la nuit la neige et le vent je rentre chez moi

APC 71 Fin de Wang Wei

Assis à l’écart dans les bambous
Je joue de la cithare Je chante à pleine voix
Les hommes m’oublient dans la forêt profonde
Je n’ai reçu d’autre visite qu’un rayon de lune

Les humains se reposent Les fleurs tombent
Par une nuit calme de printemps
Sur la montagne vide
La lune se lève troublant un oiseau
Son cri répond au printemps des torrents

Des rochers blancs émergent du vallon broussailleux
Sous le ciel froid quelques feuillages sont rouges
Il n’a pas plu sur le sentier de montagne
L’azur de l’espace imprègne mes habits

APC 70 Wang Wei

Tu descends de cheval je te verse de mon vin
Je te demande où tu t’en vas
Tu m’as confié ta désillusion
Que tu te retires sur les pentes du mont
Je n’avais plus de questions à te poser
Sans fin là-haut s’étirent les nuages blancs

Sur la montagne vide après la pluie nouvelle
La fraicheur du soir annonce l’automne
La lune brille entre les pins
La source est limpide sur les cailloux
Les bambous bruissent au passage des lavandières
Les lotus dansent autour du bateau de pêcheur
Les parfums du printemps ont cessé

Un soleil oblique caresse le village
Boeufs et moutons encombrent les ruelles
Le vieil homme des champs attend le petit pâtre
Appuyé sur sa canne à la porte d’épines
Le blé monte en épis les faisans caquettent
Le murier n’a plus de feuilles Les vers à soie s’endorment
Avant de fabriquer leur soie
Voici les laboureurs qui rentrent une houe sur l’épaule
Ils s’abordent se parlent ne peuvent plus se quitter
J’envie leur calme insouciance
Je me récite à mi-voix une ode obscure
Concise et nostalgique

APC 69 Fin de Li Po

La vie est un songe
C’est la gâcher que se donner du mal
Je demeure effondré par le vin au pilier de la porte
Je demande la saison à l’oiseau vagabond
Il me répond en chantant le printemps parmi les fleurs odorantes
Je suis tellement ému que j’en soupire
Je me verse à nouveau du vin
Je chante à voix haute
Ma chanson est finie
J’ai tout oublié

Avez-vous remarqué que l’émeraude des pics touche le ciel ?
Vous vivez librement oubliant le défilé des années
J’écarte les nuées Je cherche l’antique route
Je m’appuie aux arbres pour écouter les sources
Les boeufs noirs sont couchés dans la tiédeur des fleurs
Les grues s’endorment en haut des pins
Tandis que nous parlions le crépuscule est tombé sur le fleuve
Je redescends seul dans le froid et la brume

Un aboi de chien se perd dans le bruit de l’eau
La fleur de pêcher rougeoie après la pluie
Au profond de la forêt on voie parfois un cerf
Nous sommes prés du torrent à midi, pas de son de cloche
Les bambous sauvages percent l’épais brouillard
La cascade s’élance du sommet d’émeraude
Nul n’a pu me dire où l’ermite s’en est allé
Triste je me suis appuyé à deux ou trois pins

APC 68

Mon beau cheval foule un tapis de fleurs tombées
Ma cravache frôle la voiture aux cinq nuages irisés
D’une belle qui sourit en soulevant le rideau de perles
Et montre dans le lointain un manoir rouge
« C’est là ma demeure »

Le vieillard au royaume des ombres
Distille encore son vin
Mais là point de Li Po
A qui vendra-t-il son vin ?

Un soir nous descendîmes les pentes verdoyantes
Nous rentrâmes poursuivis par la lune des monts
Je me retourne : Sur le sentier que nous venons de parcourir
S’étend tout bleu un horizon confus
Nous parvinmes la main dans la main à la ferme
Des enfants nous ouvrent la porte rustique
Des bambous verts envahissent la sente obscure
Le lierre sombre frôle nos vêtements
Nous causons entre amis
Voici que pâlissent le fleuve et les étoiles
Nous sommes joyeux ensemble
Pour fuir et oublier les tracas de notre monde