APC 67

Dans les fleurs vaporeuses d’avril
Je laisse le pavillon de la grue jaune
Ma voile solitaire se perd dans l’azur
Je ne vois plus que le fleuve qui coule
A la rencontre du ciel

La rosée blanche recouvre ce qui ressemble à du jade
Le froid me pénètre
Je déroule mon rideau de perles de cristal
Je contemple diaphane la lune d’automne

Je quitte à l’aube la bourgade perdue
Dans des nuées multicolores
Sur les deux rives les singes s’appellent sans cesse
Mon esquif glisse entre les montagnes

Chassons la tristesse éternelle
La nuit est si claire qu’on ne peut dormir
L’ivresse venue nous dormons sur la montagne nue
Le ciel est la couverture la terre est l’oreiller

APC 66

Les pèlerins revenus de la mer
Parlent d’une île perdue dans la brume
Un mont céleste est rarement visible
Tout cela et d’autres choses me faisaient rêver
D’un coup d’aile j’ai traversé le miroir
Les eaux vertes bouillonnent, on entend hurler les singes
Je gravis l’échelle légère des nuages d’azur
A mi-chemin le soleil surgit de la mer
Egaré par les fleurs je m’appuie aux rochers
Un ours grogne des dragons grondent
Je tremble dans les bois profonds
Sombres sont les nuages
La pluie tombe en trombe
Immense grotte obscure On n’en voit pas le fond
Chevauchant le vent vêtues de l’arc-en-ciel
Les déesses des nuages descendent en désordre
Les immortels en rangs serrés sont comme l’herbe
Je me réveille Il n’y a que l’oreiller et la natte
Brumes et nuées ont disparu
Les plaisirs du monde coulent et s’écoulent
Je fais paître mon cerf blanc monture des immortels
Parmi les précipices qui selon moi sont bleus
Si je veux je monterai sur son dos
Pour visiter les monts fameux

APC 65

Les eaux du fleuve jaune descendent du ciel
Et se hâtent vers l’océan
Les miroirs de la salle haute s’attristent
L’humain se satisfait d’épuiser les plaisirs momentanés
J’ai quelques dons Autant les utiliser
Je jette de l’or au vent Il me reviendra
Que la coupe ne chôme point !
Pour vous je chante une chanson
Cloches et tambours ne me sont rien
Je dis adieu à la sobriété
Les sages et les saints de jadis sont paisibles
Seuls laissent un nom les grands buveurs
Noyons ensemble la tristesse !

Je ne saurais retenir le jour
Aujourd’hui il me trouble
Le vent me semble interminable
Vos écrits sont forts et élégants
Vous désirez monter au ciel bleu
Pour admirer le soleil et la lune
Je tire mon épée pour couper l’eau
Surprise ! L’eau ne cesse de couler
Si je lève ma coupe pour noyer ma peine
Je n’en tirerai qu’un peu plus de chagrin
La vie en ce monde n’est pas ce qu’on espère
A l’aube cheveux au vent je m’en vais sur ma barque légère

APC 64 Li Po Suite des extraits

N’écarte pas cette coupe
Pêchers et pruniers inclinent et entrouvrent leurs fleurs
La ronce envahit le palais
Les cerfs vont paissant
Les portes du palais n’enferment plus que de la poussière
Pourquoi refuser de boire ?
Les humains du temps jadis ne reviennent pas

Les flots sont verts à l’infini
Les nuages s’étendent encore
j’ignorais la venue du printemps
Les saules sont couleur d’or
Ma belle ne vient pas
Je me tourmente en vain

On voit les noix blanches sur le tulle rouge
Elles sont invisibles sur le jade blanc
Un vieux moine ne cessant de prier
A posé devant lui les perles de cristal

APC 63 Li Po Li Po

Je bois seul sans un ami
Je convie le clair de lune
Mon ombre s’installe devant moi
La lune hélas ne sait pas boire
L’ombre me suit vainement
Tant que nous veillerons égayons-nous !
Je chante la lune fait la moue
Je danse l’ombre s’égare
Que dure notre liaison sans âme !
Retrouvons-nous sur le fleuve lacté !

La mer est pourpre
Mon manteau est de vapeurs rouges
Je cueille un brin d’arbre
Je monte un nuage
Mon visage est gelé
Je pénètre dans l’infini tourbillonnant
J’entre dans la pureté
Je bois du vin magique
Le festin ici dure
Pourquoi revenir à mon village natal ?
Je veux suivre la brise infinie
Tourbillonner gaiement au delà du ciel

L’azur pénètre le haut palais
Des dragons d’or serpentent sur les colonnes
Une belle fille prend le soleil
Le vent fait résonner le son de sa cithare
Cloches et tambours renversent le murs
Le peuple danse la paix
« Je n’ai pas gouverné et le peuple se soumet »
Les immortels descendent en planant
Sur leurs chars de nuages
« Pensez-vous être l’empereur jaune *
Et partir seul vers les grandes ténèbres ? »

* Empereur mythique du III° millénaire av. JC.

APC 62 Li Po encore

La terre s’écroula les montagnes s’effondrèrent
Ecrasés les héros !
On relia d’aériennes échelles
La voie est barrée même aux grues
les singes redoutent de grimper
Les yeux au ciel le souffle coupé
On reste assis la main sur le sein
On halète longtemps
Des oiseaux lugubres crient d’un arbre antique
Ils tournoient dans le bois
Le chant du coucou afflige les monts désertiques
Les pics se suivent frôlant le ciel
Des pins décharnés se renversent
Et restent pendus à flanc de précipice
Pourquoi voyageur venir de si loin hanter ces lieux ?
La passe est haute et fière raide et vertigineuse
Un seul homme barre le défilé
S’est-il changé en bête féroce ?
Puis-je rentrer chez moi ?
Je me tourne à demi je soupire longuement

APC 61 Li Po

J’aime le maître connu pour son charmant génie
Dès sa jeunesse il renonça aux insignes officiels
Vieillard aux blancs cheveux il se repose
Auprès des pins et des nuages
Il boit sous la lune Un dieu le grise
Il adore les fleurs et ne sert plus son prince
Nous saluons bien bas le parfum délicat

Tu montais un petit cheval de bambou
Tu jouais avec des prunes vertes
Nous étions deux enfants sans doutes ni soupçons
A quatorze ans je devins ton épouse
Honteuse rougissante sans sourire
Les yeux baissés je cherchais l’ombre du mur
Tu m’appelais je ne bougeais pas
A quinze ans je me suis apprivoisée
Je nous voyais unis comme cendre et poussière
Lorsque j’eus seize ans tu es parti au loin
Les traces de tes pas se sont vêtues de mousse verte
Une mousse si drue que je ne peux l’enlever
Les papillons par couples voltigent d’herbe en herbe
Peu à peu inexorablement je perds mon teint de rose
Ecris-nous J’atteindrai d’une traite les sables du grand vent

APC 60

La jeune femme en son boudoir ignore le chagrin
En ce jour de printemps dans ses plus beaux atours
Elle gravit l’escalier peint en bleu
Elle aperçoit soudain les couleurs des saules
Elle se repent enfin d’avoir voulu que son époux
Parte au loin à la recherche d’un titre

Les cigales chantent au bois des mûriers
Sur le chemin de la passe repassera notre expédition
Partout auront jauni herbes et roseaux
Ensemble les soldats vieillissent dans la poussière et le sable
Ils n’imitent pas les chevaliers errants
Ils ne se vantent pas de leur cheval

Pour abreuver mon cheval j’entre dans l’eau froide
Le vent d’automne coupe comme un couteau
Le soleil s’attarde sur la plaine de sable
Lorsque naguère on guerroyait près de la grande muraille
Il était sans cesse question de moral élevé
La poussière jaune recouvre les siècles
Les blancs ossements parsèment le désert

APC 59

Aux garçons de partir pour des expéditions lointaines
J’avais parié de passer sous les sabots d’un cheval
Personne n’ose me défier quand il s’agit de tuer
J’ai une barbe de hérisson
Nous ne pouvons pas rentrer à la maison
Tant que la tâche n’est pas terminée
Une toute jeune fille joue sur sa flûte barbare
Le chant des frontières
Les soldats pleurent

Les fumées donnent l’alarme
Nous abreuvons les chevaux
Dans la veille nocturne le vent le sable les ténèbres
On entend les sanglots lugubres de la princesse exilée
Pas de rempart à nos frontières
Pluie et neige emplissent le désert
Les appels plaintifs des oies sauvages traversent nos nuits
Les yeux des jeunes mercenaires barbares se remplissent de pleurs
Vite les chariots légers !
Combien d’os de guerriers parsèment le désert ?
Un succès : La Chine découvre la vigne et le raisin

APC 58

Un bon vin de raisin dans ma coupe
Je vais boire les cavaliers me pressent
Ne riez pas si je tombe saoul sur le sable
Qui reviendra de la guerre ?

La cloche au loin annonce le soir
On se bat pour le bac
Des gens suivent la rive de sable
Je loue un bateau à travers les nuages
J’arrive à l’ermitage
Tout n’est que calme
Un solitaire va et vient seul

On met à l’ancre le bateau
L’émoi du voyageur se renouvelle
Les rives sont immenses
La rivière est limpide
La lune se rapproche des humains

Le dormeur est surpris par l’aube
Les oiseaux gazouillent alentour
Le lendemain le vent la pluie
Combien de fleurs sont tombées !