APC 57

Le fleuve au printemps n’échappe pas à la lune
Fleuve et ciel sont de la même couleur
Sans le moindre grain de poussière
Sur la rive qui fut le premier des humains
A voir la lune ?
Je ne regarde que le fleuve sans trêve
Quelle peine m’envahit ?
Quelle est cette petite barque qui vogue dans la nuit ?
Puis-je songer à l’absente ?
La lune toujours là éclaire le miroir de l’épouse lointaine
Qui dit : « je voudrais m’échapper sur un rayon de lune »
L’oie sauvage en son long vol ne transporte pas la lumière
Poissons et dragons ne font que des ronds dans l’eau
La jeune femme :  » J’ai rêvé que les fleurs tombaient
Avant l’heure Il ne rentre pas »
Sa mélancolie remplit les arbres et le fleuve

APC 56

On quitte tout jeune son pays
On y revient bien vieux
On retrouve l’accent du cru
Mais les tempes ont blanchi
Nul ne connait le passant
« D’où venez-vous, monsieur ? »

J’ignore tout des humains d’autrefois
Je ne sais rien de nos descendants
Je suis seul entre deux abîmes
Je songe aux infinis des univers immenses
Je pleure de terreur et d’amertume

Les nuits sont longues pour qui aime et est seul
Jusqu’à l’aube s’envolent les pensées d’amour
Mieux vaut dormir et rêver d’un heureux rendez-vous

Depuis votre départ mon bien-aimé
Je délaisse mon métier à tisser
Je suis à vous mais comme la lune
Dont la beauté ne cesse de décroître

APC 55

Il est une fille pure au beau visage
Elle voit tomber les fleurs
Les visages changent
Qui vivra l’an prochain ?
La fille a vu des pins des cyprès réduits au chauffage
Elle a ouï dire que les champs de muriers
Se sont changés en mers
Nos anciens ont disparu à jamais
A notre tour nous affrontons la bise
Qui fane les fleurs
D’année en année semblables sont les fleurs
Différents sont les humains
Aux visages roses je m’adresse en priorité
Pitié pour le vieillard aux cheveux blancs
Il est à moitié mort à moitié vivant
Il fut jadis un jeune homme au teint vif
Il aimait les riches terrasses des mandarins
Tendues de brocart et de soieries
Les salons ornés de dieux et de génies
Un matin il s’est couché pour ne pas se relever
En un moment les cheveux gris s’embrouillent
Voyez ce parterre où l’on dansait où l’on chantait
Au crépuscule on n’y entend plus que la tristesse des oiseaux

APC 54 Poèmes des T’ang

Poèmes des T’ang ( VII° – X° siècles )

Les branches vertes s’entrelacent
Les fleurs rouges se penchent
J’ai peur que la rosée ne tombe en pluie
Que les fleurs ne vivent pas leur destinée
C’est à moi que je pense
Suis-je ici par ma volonté ?
Avant que je ne sois né
Ai-je voulu vivre ?
Laissons tomber Ne parlons plus
J’obéis à la nature
Je n’ai rien à craindre

La brise susurre Une fraîcheur purifie bois et vallées
Le vent balaie la brume, ouvre la porte du val
Fait paraître les maisons sur les monts
Le vent va et vient sans laisser de trace
Il se lève puis s’affaisse comme s’il avait des sentiments
Le soleil tombe tout se calme
Subsiste pour vous une voix dans les pins

Le pavillon se dresse près de l’îlot sur le fleuve
Les bijoux de jade et les grelots du char se taisent
Les vapeurs volent à l’aube autour des peints piliers
Tels que jadis les nuages oisifs se reflètent au fond de l’eau
Tout change et les astres eux-mêmes
Le fils de l’empereur était censé être l’hôte du pavillon ?
Le grand fleuve coule seul en vain

APC 53 Poèmes des Souei

Poèmes des Souei ( VI° – VII° siècles )

Entre vallons et monts un paysage clair
La pureté de l’air sculpte le paysage
Le vol des nuages se colore au crépuscule
La ruée verte des eaux élève la voix
Dans l’étroite vallée un reste de couleur
Devant la porte sous la fenêtre
La montagne épaissit l’ombre de la nuit
Herbes et fleurs contrastent fort
Arbres et rocs font assaut de hauteur
Assis seul devant le lit
Je n’accueille personne
Mais j’ai mon luth chanteur

L’étang des nénuphars près des saules pleureurs
Un essaims de fleurs notre sentier
Une fille qui cueillait le mûrier
Une femme qui tissait le brocart
Sont séparées d’un époux vagabond
Leur sourire se cache Coulent leurs pleurs de jade
Elle ne peuvent s’apitoyer sur les sabots de leurs chevaux
Les fiers destriers de leurs époux

La chute des feuilles est émouvante à l’automne
Elles errent à la dérive comme un coeur d’exilé
Elles volent tournoient refusent la chute
On dirait qu’elles regrettent leur patrie, la forêt

APC 52

La ballade de Magnolia :

On ne l’entend plus tisser
On entend ses soupirs
Elle prétend ne pas penser à l’amour
Le khan barbare du nord recrute des troupes
Magnolia prend la place du père
Le fleuve jaune roule et mugit
Elle trouve au nord les escadrons barbares
Elle y reste dix longues années
Elle se présente au khan fils du ciel
Elle obtient de revenir chez elle
L’émoi est grand dans sa famille
La soeur ainée refait son maquillage rouge
Magnolia enlève son grand manteau du temps de guerre
Elle ajuste un nuage de boucles
Elle se colle au front une mouche
Elle fait la stupeur de ses compagnons de guerre
Nul ne savait que Magnolia était une femme !
Quand deux lapins courent ventre à terre
Bien fin qui distingue le mâle de la femelle !

APC 51

Les saules verts s’inclinent
Les fleurs à profusion s’envolent
Quand tous les rameaux auront été coupés
Sera-t-il temps pour toi de rentrer ?

Les eaux tranquilles les lacets sur la montagne
Hauts sommets vallées profondes
La main s’accroche aux branches molles
Mes pas s’enfoncent en terre molle

Un brave petit gars montre sa valeur
Nul besoin de nombreux camarades
Comme un faucon il vole à travers ciel
L’essaim des moineaux vole d’ici de là

Quels vermisseaux que ces braves gars !
La peur de la mort les bouleverse
Leurs corps dévalent dans le profond ravin
Nul ne recueillera leurs ossements blanchis

APC 50

Dynasties du nord :

Je ne traite pas des lames des sabres

Le cavalier errant n’a pas de fouet
Mais un rameau de saule
Il a sa longue flûte aux lèvres
Il se meurt de chagrin

Je ne suis pas un fouet

Le fleuve est loin
Ondulent les saules luxuriants
Je suis un petit gars de sang barbare
Je ne comprend rien aux vrais fils de Han

Vite un cheval pour le gars robuste !
Le cheval appréciera le gars robuste
Vite au galop dans la poussière jaune
L’on verra bien à qui appartient l’immense prairie !

APC 49

Les degrés de pierre paraissent de jade
La ligne des pins a le vert d’un canard
La beauté est unique
Celle du petit dieu que je viens d’inventer

La belle au ruisseau vert
A sa porte une eau claire
A quelques pas le pont
La belle n’a pas d’époux

Le lierre est fragile
il a pour appui le pin
Se meurt-il vêtu de givre ?
Il faut le serrer bien fort

La vague rebelle me défie
Mais ma coque de noix ne redoute pas la houle
Ma maison est sur le fleuve bleu
La marée pour moi n’est qu’un jeu

APC 48

C’est le printemps j’admire les fleurs de pêcher
Je foule l’herbe parfumée
J’emprunte la cithare et le vin
Mais les harpes et les flûtes se répondent
Pas assez de rires et de jeux dans une vie
J’aurais aimé être marchand

Retour au sud :

Au bois sous le soleil de l’aube
La fleur nouvelle est du brocart
Comment pourrais-je oublier mon ami
Sur le métier rester seule à l’ouvrage ?

Embrouillés mes cheveux défient le peigne
Je me consume Personne ne s’en aperçoit
Veux-tu savoir combien je pense à toi ?
Regarde comme ma ceinture est lâche

Foin du coq réveilleur éternel
Et du corbeau chanteur
Je veux la nuit pas le matin
Je veux que l’année n’ait qu’une seule aurore