APC 47

Dynasties du nord :

Longue est la nuit d’automne
Sur les pierres marbrées les jeunes femmes
Battent la soie de battoirs odorants
Le son voyage l’écho se propage
Ils n’annoncent rien de bon

Je cueille des fleurs Je pense à l’aimé
Je vois le courrier
Je lui confie un rameau de printemps

Je me consume Ma taille s’amincit
Les fleurs perdent leurs couleurs
Mon seigneur, me reconnaitra-t-il ?

Le ciel est comme une yourte
Qui couvre la grande plaine aux quatre coins
La yourte est bleue la plaine immense
Si le vent souffle et que l’herbe se courbe
On aperçoit les yacks les boeufs et les moutons

APC 46

Un frais visage s’en est allé
Une tête blanchie nous revient
La sente a disparu
Les bois sont dévastés
Apercevant le saule je me rappelle le puits
Je retrouve la porte
Le vide ne connait pas les fleurs
Le calme règne
Personne à visiter
Pour parler ou se taire

Dans le silence le pavillon est d’azur
Sur l’étang les sarcelles ne se quittent pas
Un paravent s’efforce de contenir le clair de lune
La lampe éclaire le sommeil solitaire
Ma beauté fut aussi brève
Que celle des pêchers en fleurs

TSTS 16 Coucou, nous revoilà !

Des noeuds sont à faire d’autres à dénouer
Et ça peut être une guérison
Les oiseaux nous parlent, ainsi le corbeau et la colombe
Être humain c’être en train d’être humain
N’hésite pas à inscrire la parole dans le roc
Il est bon d’unir langage et réalité et se brancher sur la polysémie de la parole
Ne pas oublier que la lettre est d’abord une forme graphique
L’élément infinitésimal est le point
Les métamorphoses du point
Le point est un pont pour la ligne *

* Le texte « tsimtsoum » est bien de plus en plus technique

APC 45

Le voyageur au coeur lourd s’en va seul
Le fleuve est sombre et la pluie va tomber
Le vent se lève sur les vagues blanches

Je jouis seul de la montagne
Et des nuages blancs qui l’accompagnent

Les nuages se lèvent la nuit
Les oies s’alarment la nuit
La nuit la lune pâle est froide
Le vent véhément est froid

Mes pensées d’amour sont lentes et longues
L’absence de l’aimé est pareille à la pluie qui s’arrête
On regarde un nuage gris qui s’enfuit
On regarde un oiseau qui vole et disparait
La même attente vaine et désespérée

Je n’aime pas l’ampleur des crues printanières
Je me réfugie à l’entrée d’une grotte immémoriale
J’ai peur la houle glauque s’illumine
Une clarté mouvante ondule
Un petit navire coquet se glisse sur les ondes
Un oiseau en voyage se pose à la pointe du mat
La masse des eaux est insondable
Comment pouvez-vous naviguer sur un fétu ?

APC 44

Chaque arbre a comme nous un corps un coeur une âme
Il leur manque l’esprit à ce qu’on dit
Deux poissons nagent dans le fleuve
L’un plonge et l’autre flotte
L’apparence est facile à voir
La quête des principes est ardue *

* Certains de nos poètes furent des empereurs, nous dit-on

Nous vieillissons nous ne retrouvons plus nos adieux d’autrefois
Notre vie est incertaine
Elle est dépourvue de principes clairs
Comment pourrions nous nous consoler de nos regrets ?

Nous nous séparons souvent et pour longtemps
Naguère la neige était une fleur
Aujourd’hui les fleurs sont de la neige

APC 43

J’abaisse le rideau de perles
Les lucioles volantes se posent
Je pense à toi

C’était l’heure convenue Il n’est pas revenu
Délaissant son métier à tisser criard elle fait les cent pas
La lune s’est levée les passants sont rares

Un blanc soleil décore les toitures
Les nuages roses se transforment en satin
Le fleuve est pur comme de l’eau bouillie
La terre est parfumée les oiseaux poussent les hauts cris
Mes larmes sont neige fondante
Je crains pour mes cheveux noirs un avenir en gris et blanc
Un sort inéluctable

Les pics écartèlent le ciel et la montagne
Les arbres s’enlacent ils échancrent le soleil
La gloire du printemps périt dans les ravins ombreux
Sur les sommets glacés la neige est éternelle

APC 42

Des pensées moroses m’assaillent tout soudain
Je regarde de tous côtés je ne vois que pins et cyprès
En dessous foisonnent les buissons épineux
Un oiseau gémit sans cesse il n’est pas blessé
C’est juste son style depuis l’antiquité
Il vole et court entre les troncs
Il picore des insectes il semble apprécier les fourmis
Il ne se rappelle pas sa gloire impériale
Je songe à l’ordre insaisissable de la vie

Notre cour a cinq pêchers L’un d’eux fleurit avant les autres
Puis s’évanouit
Chez les voisins une épouse éplorée :
« Tu ne m’avais pas prévenue d’une aussi longue absence
Tout ici devient poussière
Le clair miroir s’est obscurci
Mes cheveux ressemblent à de l’herbe folle
La vie ne comble pas nos voeux »

Quand jolie jeune fille je t’ai rencontré
J’étais sûre à l’avance de te plaire
Pour le mariage je me suis juré :
« Nous nous sommes unis
Afin que la vie et la mort
Le meilleur et le pire
Jamais ne nous séparent »
Mes jolies couleurs ont fané
Je ne te vois plus jamais
Je te renvoie la broche en or et l’épingle en écaille
Je ne peux plus voir ces objets

APC 41

Je cueille au matin les orties du jardin
Je me couche et je dors à n’importe quelle heure
Du jour et de la nuit
Je devine le vent à la chute des feuilles
Je suis les oiseaux à leur babil
La campagne est un concert de bruits bizarres
Mes jolis objets ne trouvent pas preneur
Mon alcool est trop parfumé
La belle n’est pas venue
C’est trop tard ou trop tôt

Une femme inconnue baigne ses pieds blancs
Au fil de l’eau
La lune est si lointaine que nul ne peut l’atteindre

Nul n’entend plus les flutes de jadis

Mon coeur n’est ni de bois mort ni de pierre
Pourtant je m’interromps plein d’embarras

Comment se résigner à trottiner, à replier les ailes ?
C’en est assez Je démissionne et je déménage
Je vis en famille
De tous temps sages et saints furent obscurs et pauvres
Nous aussi, isolés et candides

APC 40 Poèmes du nord et du sud

Dynasties entre V° et VI° siècles :
Sud :

Loin de vous tout ternit
La lune et le soleil chaque jour renaissent

Le chevalier se nourrit de nuées roses
Il combat les opinions communes
Les plumes des phénix se cassent parfois
Qui pourrait dompter les dragons ?

Le dragon des abîmes rayonne de beauté secrète
Je vis au firmament sans l’aisance des nuages
Je rougis de n’avoir point la profondeur d’un gouffre
Cultiver la vertu ? Je connais ma sottise
Retourner à la terre ? Je manque de vigueur
Je dors près des bois déserts
J’embrouille les saisons
Le yang relève le yin épuisé
Opulence touchante !
Je coule seul des jours paisibles
Mon âme n’est pas satisfaite
Alors que l’apaisement est possible aujourd’hui

APC 39

L’herbe foisonne la récolte de pois est maigre
Pioche à l’épaule je rentre avec la lune
La piste est étroite les buissons sont drus
La rosée du soir mouille mes vêtements

Nos grands pans de lande et de bois sont faits pour moi
Je m’égare à travers les tombes
Puits et foyers sont encore là ruinés
Entre muriers et bambous
J’interroge un ramasseur de broutilles :
« Tout a péri »
La vie humaine ressemble à un vain fantasme
Tout pour finir rentre dans le néant

Je suis seul morne avec mon bâton
Les lacets sont broussailleux
L’ombre envahit la chaumière
Un feu de sarments remplace les chandelles
De l’arak un poulet Que vivent mes convives !
J’en veux à la nuit trop brève

Je suis las de la pioche
L’arak va me consoler la tête