Ry 68

Au bord du chemin poussent les fleurs
On est bête de les cueillir
On est bête de ne pas les cueillir
Je préfère les violettes
J’ai oublié mon bol
Mon modeste bol à moi

J’ai oublié mon bol
Je ne sais où
Un peu n’importe où
Pourvu que personne ne me le prenne
Pourvu que personne ne le prenne
Ce n’est qu’un bol
Un pauvre bol
Mon bol à moi

Après quatre à cinq coupes
De vin fort Du vin qui sert à l’offrande
Je suis saoul terriblement saoul
Rien d’aimable là-dedans
Une fois que je suis ivre
L’offrande est à moi-même

Ry 67

Un long moment
Sous le ciel parfumé
Ivre affalé
Je rêve merveilleux
Sous le cerisier
En fleurs

Le temple a son bois
Les arbres sont arbrus
Les feuilles sont feuillues
Jouer à la balle
Avec les enfants
Passe la journée

Les enfants ! parlons des enfants
Autant de garnements
Pourtant leur âme est tendre
Telle une fleur
De la colline aux violettes
Qui sent si bon
Grâce à ses fleurs
Âmes d’enfants !

Ry 66

J’aurais aimé être ce moine-poète
On ne peut lui offrir des fleurs sur son tombeau
Il est aussi vagabond que son hôte
Mais on peut lui écrire un ou plusieurs poèmes
On lui parle comme s’il était encore parmi nous
Bien que la couleur des fleurs ainsi que leur parfum
Soient quelque peu passés
Alors que je viens de les cueillir
De ma main maladroite
Je demande en toute simplicité la grâce
De comprendre les sentiments
Des uns des autres le mien le tien

O coucou et ton copain le rossignol
Il est vain de chanter avec cette vigueur
Vos chants me font mieux sentir ma solitude
Toute ma nuit en est remplie
Pourtant vous chantez l’amour

Où chante le coucou
En volant
A la fois lointain et proche
Tandis que la nuit se rapproche
Toujours prête à tomber
Sur mon chemin de retour

Ry 65

Le souvenir de ma mère
Elle avait de bonnes manières
Matin et soir
En sa mémoire
Je regarde au loin les îles

Depuis l’Antiquité tout a changé
Tout s’est modifié
Y compris la religion
Mais pas les îles
Eparses sur l’océan

Ici l’océan est une mer
Les vagues sont plus calmes
Les îles sont intactes
Au printemps je viens y écouter
Les choses et les chants d’autrefois
De jadis et de naguère

Ry 64

Autrefois flottaient sur mon thé
Les fleurs du prunier
L’unique le seul dans mon jardin
Aujourd’hui c’est en vain
Qu’elles tombent sur le sol

Dans un champ au printemps
On cueille de jeunes pousses
De très jeunes plantes
Qui ne deviendront pas grandes
Le cri d’un faisan d’aujourd’hui
Ravive le souvenir
Jadis et naguère les faisans
Les vrais les animaux

Submergé par mes pensées
Tout désemparé
Je vais dans un pré ancien
Autrefois il était déjà antique
Cueillir de petites fleurs

Ry 63

Un ami m’a rendu visite
Il a trouvé la maison abandonnée
J’ai la chance d’avoir un ami
Il s’agit en fait d’une connaissance
Amicale je veux bien

Les fleurs de prunier
Consolent le vieil homme
Même s’il préfère les fleurs de cerisier a
Au printemps
L’ami d’autrefois n’est plus là
Il est ailleurs il est mort
Il est mort pour moi

Dans le jardin le prunier est en plein épanouissement
De son côté
Dans le même temps il s’avère
Que j’ai beaucoup vieilli
De mon côté

Ry 62

Ce matin je cueille quelques plantes comestibles
Dans la rizière devant mon pauvre portail
Un petit oiseau rigolo chante sur la digue
Le printemps est là

Des milliers d’oiseaux chantent
Dans la montagne profonde
Là aussi le printemps est arrivé
Le coeur libre et l’esprit clair
Je promène partout mon regard
Où est mon âme ?

J’ai comme un élan de joie dans le coeur
Quand par une belle journée de printemps
Je contemple une bande d’oiseaux
Ils volaient ensemble ils se sont abattus
Sur le pré du père
Sans façons
Ils s’ébattent comme des oiseaux

Ry 61

On me demande comment
J’ai renoncé au désir
En fait il est toujours là
Fat et fastueux
Mais je considère sous le ciel
Que lorsque la pluie tombe
Elle tombe
Quand le vent souffle
Il souffle

Certains sacrifient leur vie
Pour sauver le monde notre monde
Je suis caché dans ma hutte
Vieille au toit de chaume
Je cultive l’oisiveté

Si les manches d’une bure de moine
Etaient plus larges
J’y abriterais le peuple nombreux
Du monde flottant
Où tout va de travers
Où rien n’est droit

Ry 60 W

Après l’inspiration historique, sinisante, débute une autre inspiration plus moraliste, avant les haïkus. Cette deuxième inspiration invite à la surenchère dont je ne me suis pas toujours privé :

A jamais je renonce
Je renonce à mon corps périssable
Je ne serai jamais vénérable
Ma fortune suprême sera ce qu’elle sera
Je renonce au reste
Le reste m’importune
Du reste

il est des gens qui se demandent
A quoi je sers dans les roseaux
Ou dans la lande
Je me fraye un chemin de bon matin
Il va là où je veux aller

Je ferme ma porte au monde
J’y reste attentif
je sais bien qu’il m’a inventé Il est là
Partout à la ronde

Ry 59

Le temps est imperceptible
Tout se transforme imperceptiblement
Le perceptible n’est que le résultat de l’imperceptible
Sous le ciel se dépose un givre à l’air sévère
Les feuilles des arbres de la montagne sont tombées
Rares sont les passants sur nos sentiers
Toute la nuit je brûle des feuilles mortes
J’entends parfois le vent et la pluie
Je regarde en arrière Le passé me revient
Tout n’est qu’un rêve

Ah ! dans ce vieux monde enfin rencontrer quelqu’un
Quelqu’un avec la même aspiration que moi
Et dans ma hutte ma vieille hutte Elle est en chaume
Passer la nuit à discuter

Cette vie se présente futile
Je la mène à satiété
Je ne me soucie pas du monde à venir