Ry 58

Regardant en arrière quelques quatre-vingts ans
je constate avec une mélancolie mêlée de fierté
Peut-être même d’orgueil
Que j’ai dépassé le vrai et le faux du monde des humains
Dans la profonde nuit les traces de mes allées et venues ont disparu sous la neige
Sous la vieille fenêtre de ma vieille maison
L’encens brûle

Je retrouve mon frère cadet je ne l’ai pas vu depuis longtemps
Il est bien brave à sa manière
Tous deux nous sommes blancs à notre façon
Ce qui me frappe c’est les sourcils
Nous nous félicitons de vivre en temps de paix
D’être en paix nous-mêmes
Nous finissons ivres comme des fous

L’hiver est sombre plus sombre que d’habitude
La pluie verglaçante tombe drue
Une seule couleur domine les mille montagnes
Sur les sentiers les passants sont rares
Mes rêves d’autrefois sont maintenant des rêves
Ils étaient des voyages
La porte de ma hutte est bien fermée
Une bûche brûle la nuit longue
Paisiblement je lis des poèmes antiques

Ry 57

Je pars dans la montagne ramasser du bois
Je reviens à pas lents le soleil décline déjà
Il m’a laissé des prunes et des prunes
Sous l’abri près de la fenêtre
Les diverses prunes sont dans un sac
Il y a en plus un poème
Dans la montagne je ne mange jamais plus de deux plats
D’ordinaire pour légumes j’ai des navets
Aujourd’hui à la hâte je mets des taros dans la marmite
Je les assaisonne avec du sel et du pâté de soja
Mes entrailles affamées desséchées sont comme collées
Il me faut manger trois bols pour être rassasié
Un seul regret l’ami poète n’a pas laissé de vin
Je conserve le cinquième des victuailles

Comblé d’aise je me caresse le ventre
Pour faire des prévisions
Dans une semaine la fête de l’Illumination
Je ne sais jamais comment exprimer ma foi ma dévotion
De plus je n’ai pas de quoi faire une offrande
Dans ces cas-là je quémande au temple
A la fin de l’année en ville les prix vont jusqu’à décupler
Si je vends tous mes biens je n’ai pas de quoi remplir un panier de fruits et de légumes
Cette année par bonheur un ami que je ne connais pas m’a fait un don
Je vais faire une offrande au vieillard du paradis dans la montagne
Si on me demande quelle offrande
J’ai des prunes pour le dessert
Et des taros comme plat principal

Ry 56

Vieux et malade je me réveille
Impossible de me rendormir
Dans les tréfonds de la nuit le silence de la pièce
Pas de flamme dans la lampe ni de braise dans le poêle
Juste une solitude immense
Qui s’accumule sur le lit sur l’oreiller
Je ne sais que faire pour me réconforter
Au milieu des ténèbres épaisses je sors
Je marche dans la cour avec ma canne
La cour est assez grande
Pour moi les étoiles sont innombrables
Dans le ciel parsemées elles dessinent des fleurs aux arbres dépouillés
Au loin le son du torrent tel un bruit de guitare
Mes sentiments de la nuit sont connus de moi-seul
Une autre fois ailleurs à qui en parler ?
D’ailleurs pourquoi en parler ?

Ma hutte étroite est répétons-le délabrée
Mon corps est vieux éreinté usé de même
Encore plus au fort de l’hiver
Il est difficile d’expliquer mon tourment
D’expliquer véritablement mon tourment
Je lappe une soupe de riz afin de chasser la nuit froide
Depuis plusieurs jours le printemps tarde
Sans quelques mesures de riz comment affronter ce temps ?
Calmement je réfléchis à tout ça
Je ne vois pas d’autre solution
J’écris un poème pour un ami

Ry 55

Vieux usé facilement réveillé du plus beau des rêves
Dans la pièce vide
Juste une lampe
Je ravive facilement la flamme dans la longue nuit d’hiver

L’âtre froid est recouvert d’une cendre épaisse
La lampe solitaire n’éclaire plus vraiment
La moitié de la nuit est passée
Je n’entends plus rien dans ma solitude
Sauf le murmure lointain du torrent
De temps à autre j’entends la neige qui frappe à la fenêtre

Par une nuit de tempête de tempête de neige dans la montagne
Le calme est nocturne
Volent les flocons de neige !
Libre je suis fort à mon aise
Tort ou raison ?
Quelle importance d’avoir raison ou tort ?

Ma hutte est cachée au fond d’une vallée
Tu ne peux pas la voir
Une vallée de bambous
Au pays des mille pics des dix mille vallées
Aucune trace humaine
La nuit est longue
Sur l’âtre à même le sol
Une bûche de bois blanc brûle
On n’entend que le vent et la neige
Frapper à la fenêtre froide

Ry 54

Seul sur le pic solitaire je passe la nuit
La pluie mêlée de neige m’attire un tantinet
Du sommet de la montagne tombent les cris des singes noirs
Les ravins froids ont fait prisonnier le murmure de l’eau
La flamme de la lampe est figée devant la fenêtre
Sur la table basse l’eau a gelé dans la pierre à encre
Impossible de se rendormir je m’agite toute la nuit
Je souffle sur mon pinceau pour écrire ce poème

Les nuits d’hiver sont longues parfois très longues
Cette nuit est interminable Quand fera-t-il jour ?
La lampe n’a pas de flamme Le poêle sans braise
La nuit sur mon oreiller je n’entends que la pluie

Je pense à ma jeunesse à quelques moments
je lisais dans une pièce vide
Je rajoutais souvent de l’huile dans la lampe
Je n’ai jamais maudit la longueur des nuits d’hiver

Ry 53

Au village de la montagne
Après plusieurs jours de vent et de pluie
Dans la forêt froide triste dépouillée
De vieux corbeaux que nous connaissons s’envolent
Sur les mille pics les dix mille ravins
Le soleil se couche bientôt bien vite
Le moine mendiant est de retour

Toute ma vie j’ai été trop paresseux pour m’établir
Allègre je suis tout allègre
Je laisse libre cours à ma bonne nature
Dans mon sac du riz
A côté du poêle un fagot de bois
Pourquoi se fatiguer à rechercher une preuve quelconque
D’illumination vraie ou d’illusion fausse ?
Quant à chercher renommée et profit dans le monde vulgaire
De poussière inutile d’en parler
Sous la pluie nocturne dans la hutte
Je suis de tout mon long à l’aise

Hier je suis allé en ville
Pour la première fois depuis longtemps
Je n’ai rien acheté
A la fin le sac semblait lourd sur mes frêles épaules
Mon vêtement est mince
C’est ma faute Je savais le givre dense
Où sont partis les vieux amis ?
Je fais rarement de nouvelles connaissances
J’ai marché jusqu’au quartier des plaisirs
Le vent est lugubre dans les pins et cyprès

Ry 52

Ta maison est campagnarde pour une maison de campagne
Elle est rustique et saine
Les chrysanthèmes n’ont laissé que des tiges
Tu sers à ta jeune femme et à moi-même
Du vin trouble
Ton petit enfant s’accroche à mon pantalon

A l’ouest des lotus le temple n’exauce aucun voeu
Les voeux sont des voleurs
Le temple est là-haut
Le temple est au milieu des nuages des brumes des torrents et des rochers
Ah ! Les plaisirs délicats de l’anonymat !
Dans le sentier secret la mousse est épaisse
Aucune trace de l’humain
Au milieu de la grande cour des petits poissons frétillent
Dans un étang très vieux
Certains sont rouges
En haut d’une colline à flanc de montagne
De grands pins se dressent tout droits dans le ciel
Qui aujourd’hui est d’azur
Entre les pins j’aperçois la montagne
Il fait décidément frais
Avec mon seul bol je frappe à l’improviste
A la porte de ton studio
Moi moine sans affaires en dehors du monde
Toi oisif gentiment tu es en paix
Nous passons la journée ensemble à ne rien faire
Rien de spécial
Nous buvons en riant face à la montagne

Ma hutte est un pic solitaire
Mon corps au milieu du défilé des nuages
Au village de la rivière la soirée est belle
De vent et de lune
Silencieux je frappe à ta porte avec ma canne solitaire
Mon coeur est indifférent aux affaires du monde
Je ne suis pas différent des autres pour le principal
Sur la table basse la fumée dense du thé
Nous laissons s’écouler la longue nuit d’automne
Devant la fenêtre nous mouchons la chandelle

Ry 51

Ciel ! Un voleur est dans ma hutte
Il croit qu’il ne fait pas de bruit
Il ne sait pas que je veille dehors
Le cambrioleur s’est introduit tout seul dans ma hutte
Rien ne pouvait l’en empêcher
Toute la nuit comme d’habitude
Je suis seul assis sous ma fenêtre obscure
Je ne médite pas j’ai renoncé à méditer
J’entends le son de la pluie
Dans la lugubre forêt éparse

Au dessus des montagnes lointaines
Les oiseaux ne volent plus
Au milieu du silence de la cour
Je vois les feuilles qui tombent
Dont certaines sur moi
Curieuse compagnie dans la solitude du vent d’automne
Seul debout un homme vêtu de noir
La réalité est poreuse

Le voleur a dérobé un coussin et c’est tout
Je me réveille Imposible de me rendormir
Traînant ma canne je franchis la porte
Qui vous le savez est en branchages
Dans l’obscurité des insectes volètent
Des feuilles prennent congé des branches froides
Le bruit du torrent profond continue
La lune se cache encore derrière la montagne
Je reste là un bon moment
De temps à autre je fredonne
La rosée blanche imprègne nos esprits

Ry 50

L’air frais arrive
Les oies sauvages migrent vers le sud
Je m’arrange dans mes vêtements d’hiver
Et je prépare mon bol
Je descends d’un pas allègre la montagne émeraude
Les chrysanthèmes sauvages ont un parfum suave
Le paysage de montagnes et d’eaux est sans égal dans le monde
La vie d’un humain n’est pas minérale
Ni or ni pierre
Mon sentiment profond est qu’il convient de s’accorder au cours des choses
Qui viendrait s’installer dans un endroit si reculé ?
Immobile de la soie blanche aux tempes ?

Une hutte délabrée oui délabrée
Personne en vue de toute la journée
Je suis seul assis sous la fenêtre calme
il n’y a rien que le bruit si doux des feuilles
Qui tombent sans cesse
Sous prétexte qu’elles sont mortes

Je médite un peu je cogite beaucoup
J’entends comme d’habitude les feuilles tomber
Nous sommes à la fin de l’automne
J’ai choisi la réclusion
J’ai rompu les liens du monde
Sauf ceux qui me tiennent à la chair
Je ne pense plus à tout ça
C’est curieux des larmes sans raison
Mouillent mon mouchoir

Ry 49

Toute la journée je pense à la nourriture
De retour je ferme avec soin le portail en branchages
Dans le grand poêle je brûle moi aussi quelques branchages
Qui ont encore des feuilles
Serein je lis quelques poèmes
Du vent d’ouest souffle une pluie légère
Elle asperge ma hutte toute entière
Je m’étends les deux jambes allongées
Sans aucune pensée ni aucun doute

Je suis venu ici jadis avec mon bol
L’automne est frais pourtant nous ne sommes qu’en septembre
Dans le jardin dépouillé de tout
Les châtaignes ressortent
le ciel est haut ce matin
Le chant des cigales a cessé
De nature je ne suis pas passionné
Ma pensée n’est jamais aussi vaste
Que lorsque je suis debout ou assis
Je ressemble à un auteur un peu vain
A la tête de mon lit un peu âgé
Un livre m’attend

Parfois l’ambiance d’automne est maussade
Je me résigne à sortir Le vent est juste un peu froid
Le village solitaire s’habille de fumées et de brouillard
Des gens rentrent sur le pont rustique
De vieux corbeaux se rassemblent dans les arbres antiques
La formation des oies sauvages disparait au loin dans le ciel
Seul un moine éloigné
Reste longuement debout
Au bord de la rivière du crépuscule