Ry 48

Je suis gros je ne suis pas un monstre
A un carrefour je joue au bilboquet
Je vais jouer au bistro
Je retourne y jouer depuis quelques années déjà
Quand j’ai fini de jouer je ne sais où aller
Dans le ciel d’automne le vent clair la lune brillante

Dans le ciel si bleu si froid
Les oies sauvages sont criardes
La montagne s’est dépouillée
Les feuilles des arbres volent gentiment
Au soleil couchant je trébuche sur le sentier du village
Il est sableux envahi par les ronces
Les fumées montent
Je rentre

Le vieux sentier arrive au pied de la montagne
Les tombeaux sont très anciens innombrables
Personne ne les voit plus
Pins et cyprès sont beaux élancés
Lugubre le vent souffle sans arrêt
Les noms se sont effacés
Les enfants les petits-enfants ont fini par oublier
Je pleure en silence impossible de m’arrêter
Reprenant ma canne je rentre

Ry 47

Un sentier au milieu de milliers d’arbres
De nombreuses montagnes dans une brume opaque
L’automne est précoce les feuilles tombent déjà
Pas de pluie Pourtant les rochers sont sombres
J’ai pris un panier pour ramasser des champignons dans le bois
Et une jarre pour puiser à la source au pied du rocher
A moins que quelqu’un ne s’égare en chemin
Personne ne viendra jusqu’ici

Dans le village reculé toute la nuit la pluie a ruisselé
Ce matin dans ma hutte la chaleur torride s’est dissipée
A la fenêtre la montagne au loin est comme du jade taillé
Au delà de la porte comme une traîne de soie la longue rivière coule
Au pied du rocher la source limpide rince les oreilles
Dans les branches des arbres des insectes fredonnent encore
L’automne est lumineux l’automne est lumière
Je saisis ma canne j’ai l’intention de me promener
Je pense que désormais dans ce paysage sublime
Je vais enfin me sentir à l’aise

Nous les enfants et moi bataillons avec les herbes sauvages
Nous bataillons et rebataillons
Les heures passent jusqu’au soleil du crépuscule
Qui est seul quand tout le monde est rentré
Ronde et brillante la lune monte dans l’automne

Ry 46

Le temps est maussade
C’est pourtant la saison où l’on récolte le blé
Mes vêtements sont glacés ils ne sèchent pas
Les herbes sauvages envahissent ma cabane
Le lierre perce le mur
Ma bouche est bonne à bégayer
J’ai le coeur libre
Pourtant ma porte est toujours close
Je reste toute la journée cloîtré dans ma cahute
Solitaire assis mes pensers virevoltent
Comme des moineaux
Cabane cahute il s’agit toujours de ma hutte

Nuit d’été la rosée des bambous
Goutte sur le portail
Souvenez-vous il est en branchages
Dans la plus proche maison de l’ouest
On a fini de piler au mortier
Sur le sentier de mon ermitage
Les herbes de l’an dernier sont encore vivaces
Le chant des grenouilles n’est pas monotone
Les lucioles lumières volent bas
Je suis réveillé je ne me rendormirai pas
Je fais mine de caresser l’oreiller
Mes pensées sans raison s’assombrissent

Mon vieux corps usé est facilement réveillé
D’un sommeil agité
Je ne sais pourquoi la flamme de la lampe vacille
La pluie nocturne est arrivée
Caressant l’oreiller j’écoute paisiblement
La pluie sur le bananier
A qui pourrais-je parler de mon sentiment imprécis
A ce moment précis ?

Ry 45

Après avoir marché j’ai tant marché
J’aurai tant marché dans ma minuscule existence
Je tombe sur une petite ferme
Le soleil couchant éclaire ormes et mûriers
Les moineaux se rassemblent dans un bosquet de bambous
Ils donnent un concert d’enfer
Ils gazouillent ils voltigent ils se poursuivent
Un vieux paysan rentre portant sa houe
Je ne le connais pas il m’accueille avec un large sourire
Comme si j’étais une vieille connaissance
Il demande à son épouse vieille comme lui
De filtrer du vin trouble
Et de cueillir des légumes pour lui tenir compagnie
Ensemble nous parlons nous buvons
De quoi nous parlons je ne sais plus
Nous buvons du vin
Discuter boire et rire
C’est merveilleux
Ensemble joyeux et ivres
Au delà du vrai et du faux

Ry 44

Ici c’est ici
Je suis arrivé ici il y a longtemps
Je ne me rappelle plus quand exactement
Le terrain est en friche Personne ne le nettoie
Chez moi le bol et le sac sont tout poussiéreux
La lampe solitaire éclaire des murs nus
La pluie la nuit arrose avec soin le portail désert
Le petit perron encombré d’herbes de ronces et de fleurs
Pour les choses par milliers il en va ainsi
Je soupire Il n’y a rien de plus à attendre

Dans les arbres les cigales Elles sont stridentes
Au pied des rochers l’eau Elle murmure
Dans la nuit l’averse Elle a chassé les fumées et les poussières
Ne me dites pas que dans ma hutte il n’y a rien
Il est vrai que je vous ai soufflé cette réponse mauvaise
A la fenêtre je reçois de l’air frais par bouffées
A partager avec toi

Tu laisses tomber ta litanie
Ton vieux poème
Tu baisses la tête et tu t’endors
Je t’imite et t’imitant j’imite le vieux
Sur mes coussins en jonc
Le chant des grenouilles est tantôt lointain tantôt proche
Il ne cesse à aucun moment
Sous le store ajouré la flamme de l’unique lampe vacille

Ry 43

Quand on cherche on risque de tomber
Quand on ne cherche pas on est déjà tombé
Souvent je monte à la pagode-église
Je contemple nuages brumes et fumées
Pins et cyprès ont plus de mille ans
La brise est légère depuis un temps fou
les oiseaux sont en harmonie avec les saisons
Jamais ne cesse le murmure de la source
Elle est trop froide pour moi
Qui me débarrassera de mon fardeau de poussière ?
Pour vivre libre au sommet de la montagne émeraude ?

Aucune animation à la ville
Vraiment rien tout est vide
Au delà de la grand’porte
Quelques cèdres
Les arbres ont plus de mille ans
Comme la brise légère
Sur les murs quelques poèmes et des fenêtres
Par malheur dans la soupière il n’y a que de la poussière
Dans les fourneaux d’ailleurs pas de fumée
De la poussière partout de la poussière
Seul un vieillard du village à l’est
Vient parfois frapper à ma porte

Le vieillard arrive toujours plus courbé
Il apprécie mon ermitage je l’apprécie aussi
Mon ermitage est silencieux
Ses alentours sont bruyants
Sous la fenêtre assis à notre aise
Nous mangeons des courgettes
En levant nos coupes de vin
Ce vieux n’est pas le vieillard de la montagne

Allègre en ce début d’été
Vêtu de ma belle chemise à fleurs
Je regarde au bord de l’eau
Les saules d’un vert profond
Sur la rive d’en-face par milliers
Voltigent les pétales des fleurs
De pêcher et de prunier
J’avance d’un pas tranquille
Je cueille des plantes sauvages
Je viens voir un ami un vieil ami
Je frappe discrètement à son portail en branchages
Les papillons volettent dans le jardin au sud
A l’est le colza en fleurs borde la haie
Mon sentiment mes sentiments sont tranquilles
La journée est longue très longue mais pas trop longue
Dans mon lieu reculé les plaisirs naturels abondent
Je suis naturellement prompt à jouir d’un climat poétique
Je cueille des vers D’eux-mêmes ils forment un poème

RY 42

La nuit est froide dans la pièce vide
L’encens brûle les heures passent
Dehors les mille bambous
Sur le lit quelques livres
La lune se lève
La fenêtre s’illumine à moitié
Les insectes grésillent à qui mieux-mieux
Les voisins sont silencieux
Tous ces menus événements ensemble
Suscitent un sentiment confus et sans limites
Aucun mot ne l’exprime

La nuit est calme à trois jours du rendez-vous fixé
Ma canne à la main je franchis la porte
Je marche sans lampe allumée
Lianes et glycines sont entremêlées
Mon sentier est étrange bizarre
On dirait un intestin de mouton
Perchés sur leurs branches des oiseaux crient
Tout près de moi des singes hurlent
Je regarde au loin l’église-pagode de la vérité insondable
Elle est si haute qu’elle atteint le ciel
Les vieux pins ont grandi brusquement
Ils dépassent chacun les mille toises
La source froide produit aujourd’hui une eau glaciale
Le vent souffle sans cesse à rester céleste
Le disque rassurant et solitaire reste accroché dans le ciel immense
Serein je m’accoude à la haute balustrade venue de je ne sais où
Allègre je le suis comme une grue volant dans les nuages
Amicale et festive dans sa tribu ailée

Je regarde ma petite vie en arrière
Quatre vingts ans déjà
Je ne sais pas si j’ai eu raison ou tort
Le monde des humains est mon monde
Du moins le croyé-je
Peut-être suis-je pris dans un rêve ?
Le monde est-il immonde ?
Mon rêve est-il un cauchemar ?
Mon ermitage est dans la montagne
La pluie de printemps tombe sans discontinuer
Au milieu de la nuit elle ouvre la fenêtre
Ici tout est rustique

Ry 41

Les montagnes bleues nous entourent
Les nuages blancs nous surplombent
Les torrents et la pluie seront plus tard au rendez-vous
Si quelqu’un passait je n’aurais rien à lui dire
Si quelqu’un passe je n’ai rien de nouveau

Solitude C’est déjà la fin du printemps
Silence La porte est désormais fermée
Lierre et bambous jaillissent vers le ciel
Chacun à sa manière
Des milliers d’herbes enchevêtrées engloutissent le petit perron
Mon havresac et mon bol sont tout le temps accrochés au mur
Aucune fumée dans le brûle-encens Quelques cendres
Il n’est nulle contrainte dans un domaine au-delà du vulgaire
Le coucou chante toute la nuit

Dans le flou brumeux et pluvieux
C’est déjà la fin du printemps
La vue bouchée ne discerne plus les milliers de pics
Les milliers de précipices
Ce soir comme à son habitude le coucou ne cesse de chanter
Il se rapproche même au profond de la nuit
Il chante maintenant dans le bosquet de bambous

Ry 40

Qui s’inquiète de mon sort ?
Et moi pour qui m’inquiétè-je ?
Ma femme ma fille ma famille d’outre-Atlantique ?
Pour qui ?
Mon portail en branchages est niché au sommet de la montagne
Ce n’est pas vrai mais j’y crois
Les herbes sauvages ont englouti le sentier
Ce n’est pas commode pour se déplacer
Au mur tout est suspendu ma gourde et le reste
J’entends qu’on coupe du bois de l’autre côté du torrent
Me reposant sur l’oreiller j’écoute la claire matinée
Les oiseaux de la montagne volent en chantant
Leur temps passe vite
Ils me réconfortent dans ma solitude

Le perron est désert sous les pétales de fleurs pêle-mêle
Des oiseaux appliqués semblent tisser leur chants
Ils sont beaux sans exception
A la fenêtre le soleil est radieux doux si doux
La fumée monte toute droite du brûle-encens
Fine si fine

Une hutte c’est quatre murs
J’aime dépendre des autres pour continuer à vivre
Arrive à l’improviste un vieil ami
Ensemble devant le foyer vide
Nous écoutons un instant très attentivement
Le chant des insectes leurs bruits

Ry 39

Je suis seul je feins de dormir dans ma hutte
Personne ne vient me voir de toute le journée
Mon bol et mon havresac passent leur temps
Accrochés au mur
Ma canne de glycine noire est laissée à la poussière
Je m’envole dans un rêve vers la montagne sauvage
Mon âme retourne se promener près des remparts
Comme d’habitude des enfants me saluent joyeusement
Ils sont toujours joyeux pas comme moi
Je n’ose plus regarder dans le miroir mon visage fané
J’ai du mal à coiffer mes cheveux gris
J’aurais bien aimé qu’ils fussent blancs
Mes lèvres desséchées se refusent à boire
Mon corps sale aurait besoin d’être lavé
C’est impossible
Le froid et le chaud alternent subitement
Mon pouls est irrégulier agité
J’entends vaguement des bûcherons parler

Mon corps rendu frêle s’attarde au lit
Sous un bon drap
Ma tête adore l’oreiller
Mon âme s’est promenée maintes fois en rêve
Dans le plus beau des paysages
Je suis convalescent ce matin
Je vais au bord de l’eau au bord de la rivière
Je me tiens droit comme un peuplier
Innombrables les pétales
Les pétales des fleurs de pêchers
Flottent gentiment au fil de l’eau