Ry 38

Je marche je cherche la source
J’arrive à une vasque naturelle
Je n’arrive pas à y voir la source
Je commence à penser
Qu’on n’atteint jamais la vraie source
Appuyé à ma canne le bruit de l’eau m’envahit

L’année dernière au début du printemps
Sur le sentier qui longe la rivière
Tout en admirant les pêchers en fleurs
Je suis parvenu à ta maison
Tu n’es plus là
Les pêchers pareils à des nuages embrasés
S’épanouissent comme jadis

Mon vieil ami comment pourrais-je t’oublier ?
Ma canne repose dans ta maison de campagne
Les arbres verdoient dans la bruine et la pluie
Les pivoines ne demandent qu’à s’enflammer
Elles seront toutes rouges

Ry 37

Mes cheveux sont ébouriffés
Mon poil dépasse de mes oreilles
J’en ai deux
Mes vêtements à moitié déchirés
Ressemblent à un nuage en lambeaux
A moitié ivre à moitié sobre
Je suis sur le chemin du retour
Je suis sur le retour

De vieilles lianes comme de grands serpents
Enlacent les arbres les condamnant à mort
Le torrent est assourdissant
Quand je rentre chez moi je m’égare tout le temps
Je ne suis pas le vieux de la montagne
Un vieillard me raccompagne

Beaucoup d’oiseaux chantent mélodieusement
Surtout dans la douceur d’un beau soleil
Avec solennité je suis assis sur une terrasse
Un insecte se promène sur mon nez
Rien n’arrête mon coeur
Surtout au printemps
Je reprends mon havresac et ma canne
Surtout ma canne
Allègre je suis allègre
Je continue sur le chemin
Je continue mon chemin

Ry 36

Au milieu des mille pics ma hutte vue de loin
Sur le corps un minimum de vieux vêtements
Je laisse une moisissure se déposer au coin de ma bouche
Je suis trop paresseux pour enlever la poussière
Où qu’elle soit à ma portée
Nul oiseau avec dans son bec une fleur
Le corps peut être un arbre
L’esprit est son miroir
La poussière ne doit pas s’y déposer
Le coeur libre je suis le courant parfois boueux
Les gens peuvent me traiter d’idiot

Depuis que j’habite ici
Je ne sais combien de temps a passé
Je suis fatigué j’allonge le dos et les jambes
Je regarde une dernière fois le ciel Je m’endors
Le temps venu je chausse mes sandales
Je laisse les humains me louer
Je laisse les humains me railler
A presque tous je suis indifférent
Je dois me satisfaire de mon corps si humain
Engendré par mère et père
S’il s’accorde selon moi au cours des choses

On parle des temps modernes Ils sont déjà passés
Aujourd’hui est déjà en train de passer
Les vicissitudes de la vie sont sans prise sur moi
Du moins je l’espère je fais tout pour
Les uns ne font pas attention à moi
Ils sont une multitude
Les autres me prennent pour un idiot ou presque
Personne ne pense que je suis un sage
Je passe mon temps à m’accorder au cours des événements
Le temps s’écoule bien ainsi
Son terme n’est pas pour demain
Pour le jour après demain peut-être
Je suis un vagabond
En vagabondant je suis arrivé ici
Je ne sais où mais c’est bien ici
Je regarde en arrière
Comment dois-je compter ?
Laissez la paix vous trouvez l’épée
Je suis adulte depuis quelque soixante ans
Je n’y crois pas

Ry 35

Aujourd’hui me promenant dans l’herbe
Je suis surpris par une averse
Mon vieux chapeau est insuffisant pour me protéger la tête
Je m’abrite dans une très vieille chapelle
Je ris J’ai une gourde et un bol
Je n’ai rien pour les remplir
Ma vie est aussi libre que la chapelle délabrée

Quand cesserai-je de vivre fou et obstiné ?
Ainsi passe ma vie dans la solitude et la pauvreté
La vie passe Je passe la vie
Au soleil couchant sur le sentier du village reculé
je rentre avec mon bol vide

Des haillons
Ma vie est en haillons
Je me tiens seul au bord de la route
Si tu ne crois pas aux fantômes
Les fantômes ne croiront pas en toi
J’ai abandonné la hutte aux herbes sauvages
Toute la nuit je regarde la lune en souriant
Je suis attentif aux multiples bruits de la nuit
Je suis capable de faire deux choses en même temps
Je fredonne maintenant
Je suis épris des fleurs J’oublie de rentrer
Depuis que j’ai quitté la grand’ville
Par pure mégarde
Je suis devenu une vieille bourrique

Je ne me rappelle jamais
Depuis combien d’années je m’obstine à vivre ici
Il y avait un océan Il s’est transformé en mer de muriers
Je connaissais tout le monde
Maintenant les gens que je croise ne me reconnaissent pas
Ils me regardent juste comme un mendiant sur le chemin

Ry 34

J’ai fini de flaner en ville
Je rentre d’un pas allègre
J’ai toujours mon havresac sur le dos
A l’épaule
Je rentre Vous voulez savoir où je rentre ?
Ma hutte est à l’orée des nuages blancs

Mon bol est petit J’y mets du riz
Du riz pour dix mille personnes
Sous mon petit veston je suis léger si léger
Je reste petit Mais je grandis
Je grandis comme mon modèle
Le satyre de Hugo
Ma tête dépasse les nuages
J’aime les nuages blancs
Je suis perdu dans ce ciel inexorable
Ce ciel sans nuages
Je reviens sur terre
Je n’ai rien à faire Rien de spécial
Toujours allègre je vieillis
Dans la paix et la sérénité

Je t’aime tu m’aimes nous nous aimons
Je suis aimé tu es aimée nous sommes aimés
Beau résultat il ne faut jamais commencer par le résultat
Je m’en vais en ville je rencontre un vieillard
Nous avons été à l’école ensemble
Il me demande : « Il parait que tu habites le pic des nuages blancs ?
Je réponds : « il parait que tu vieillis dans le monde de la poussière rouge ? »
Nous sommes pour nous répondre
Nous restons muets
Le résultat doit être un conséquence
Pas une cause
Par contre la question et la réponse sont identiques dans le rêve
Justement la cloche vient briser notre rêve

Ry 33

Par une belle matinée je marche d’un pas allègre
J’ai remonté mon pantalon
Je marche le long de la rive
Les peupliers ne me disent rien
J’aperçois un vieux bol je l’extrais avec ma canne
D’un bosquet de bambous
Je descends à la rivière pour le laver dans l’onde limpide
Avez-vous remarqué que toute onde est liquide ?
Nous vivons dans un drôle de monde
Quant au bol j’y brûle de l’encens
Puis je le remplis de bon riz
Enfin j’y accommode une bouillie pour le repas du soir
Sa décoration est abîmée
J’en suis sûr il est de noble origine

Le vent de printemps s’adoucit peu à peu
J’ai mis une clochette à ma canne
Je la fais tinter à mon entrée en ville
Un beau parc Les saules sont verts si verts
Les lentilles d’eau flottant sur le petit lac
Comme des millions de gens je me nourris de riz
J’ai renoncé à la gloire Je préfère le riz

Je suis têtu je suis idiot je sais je sais
Pour ce qui est d’être têtu et idiot
Je suis sans égal
Herbes et arbres sont mes voisins
Mes seuls voisins avec beaucoup d’autres
je suis trop paresseux pour m’interroger
Sur la différence entre illusion et illumination
Je ris de moi-même
De mon vieux corps usé
Le pantalon remonté les mollets découverts
Je traverse la rivière
Je porte un havresac le mien
Si je vis ainsi c’est que cette vie me contente
Elle me satisfait
Je n’agis pas par aversion
Pour votre monde de poussière

Ry 32

La mousse est verte très verte sur le perron en pierre
Le vent est parfumé par les arbres surtout les cèdres et les pins
Les arbres sont des amis
Je ne supporte pas qu’on leur fasse du mal
Le cas est pourtant fréquent
Après la pluie l’éclaircie débute
j’appelle un enfant pour qu’il me fasse une course
Je n’ose plus sortir même avec ma canne
Une fois que je suis ivre j’écris ces lignes

Jour après jour jour après jour jour après jour
J’accompagne les enfants je suis oisif
J’ai une belle balle dans ma poche
J’en cache une dans ma manche
Inutile mais repu mais ivre
Le printemps est serein

Depuis que j’ai quitté l’auberge
Allègre insouciant
Ma vie s’est écoulée sans gagner en importance
Ma canne noire m’accompagne tout le temps
Ma vieille veste ressemble de la fumée
La nuit que fais-je ? Vous le savez bien
Dans ma hutte à la fenêtre obscure j’écoute la pluie
La pluie n’est pas un bruit c’est de la musique
C’est la musique comme la houle en mer
Ou le vent dans les branchages
Dans le printemps aux cent fleurs
Je joue à la balle dans les allées du Parc
Un passant m’interpelle je réponds :
« Je suis oisif à une époque de paix »

Ry 31

Le printemps est déjà rayonnant
Les couleurs du monde se renouvellent se rafraîchissent
J’ai du bol je prends mon bol
Les enfants qui traînent accourent joyeux vers moi
C’est avec eux que je marche vers l’entrée du temple
Je pose mon bol sur une pierre blanche
J’accroche mon sac à une branche verte
Ici nous jouons à la balle
Pendant qu’ils chantent je jongle
Pendant qu’ils jonglent je chante
Les jeux se succèdent
Je ne saisis pas que le temps passe
Un passant rit en me dévisageant :
« Pourquoi vous faites ça ? »
Je baisse la tête sans répondre
J’ai comme besoin de fondre
Je pourrais tout expliquer A quoi bon ?
Vous voulez percer mon secret ?
Tout simplement c’est comme ça

Mon pantalon est trop court ma veste est trop longue
C’est ainsi que je vis allègre et insouciant
Sur mon chemin des enfants m’aperçoivent
Ils chantent ils tapent dans leurs mains
Je leur renvoie la balle

Dans ma poche une balle qui m’est chère
Elle vaut de l’or Elle a cinq couleurs
Je suis assez adroit aux jeux de balle
Mon adresse n’est pas sans égale
J’aurais bien aimé triompher dans un jeu
Mais j’ai un secret Si on me le demande je réponds :
« Un et un sont deux deux et deux sont quatre
Et trois ? Trois vient après deux
Dans la nuit des temps »
J’ai un ami il est peut-être plus vrai En tout cas il est plus simple :
« Un deux trois quatre cinq six sept »

RY 30

De nouveau le temps s’est radouci
Un peu radouci
Les pruniers devant la véranda sont en fleurs
La lune à demi ronde
Notre hôte a eu la bonne idée de préparer un banquet
Les convives se félicitent les uns les autres
Pendant des années ma barque solitaire a rêvé
Au milieu des fleuves et des lacs
Nous sommes une élite
Si on te demande un jour qui je suis réponds :
 » Un mendiant à un carrefour »

Nuit de printemps
Ma femme et moi nous marchons sous la lune
Nous nous rendons à la ferme
La lune est voilée
Nous marchons à pas lents nous tenant par la main
Soudain effrayés par nos voix qui résonnent
Des oiseaux d’eau s’envolent en battant des ailes

Nous nous sommes éloignés de la ville
Nous rencontrons par hasard un bûcheron
Des pins verts et droits bordent notre chemin
Le parfum des pruniers sauvages provient d’un val voisin
Ma venue ici était attendue
Du moment que je pose ma canne je me sens chez moi
Dans le vieil étang poissons et dragons prennent des airs
Cette longue journée s’écoule dans le calme de la forêt
Qu’y-a -t-il dans ta maison ?
Je vois un lit couvert de livres
A mon aise je me défais de ma veste étriquée
Cueillant quelques vers je compose un poème
Le soir je flâne seul dans la galerie de l’est
Les oiseaux voltigent dans le printemps
Plus tard dans la cour les cent fleurs s’évanouissent
Mais leurs effluves parfumées sont encore dans la chambre
Enfin nous sommes face à face
Pas besoin de paroles
La nuit de printemps n’est pas près de s’achever

Ry 29

En sandales avec ma canne je longe la rivière
Le village n’est pas loin
Le vent est un peu fort il vient de l’est
Un rossignol débutant fredonne d’arbre en arbre
Son chant est curieusement râpeux
Le mur bas conserve des restes de neige
L’herbe a sa couleur jaune pâle
Je rencontre un vieux camarade
Nous discutons montagnes et ravins
je suis comme qui dirait oisif
Ma main soutient mon menton
J’ouvre un livre de Ryôkan
Le temps s’est légèrement adouci ce soir
Les fleurs des pruniers et mon humeur poétique
S’accordent en dansant

Depuis que ma famille m’a quitté
J’ai confié mes traces aux brumes et aux nuages
Je me mêle aux bûcherons et aux pêcheurs
Nous jouons ensemble les enfants et moi
La gloire des rois et des acteurs de cinéma ne m’attire pas
Je ne me sens pas capable de faire le clown devant une caméra
Je n’aspire pas davantage à l’immortalité
Immortalité immoralité
Eternité avec les cons
Partout où je me trouve je suis aussi à ma place
J’ai un copain il voudrait à tout prix
Vivre en haute montagne
Je préfère chevaucher les vagues marines
Qui se renouvellent chaque jour
Je vis libre avant le terme de mon existence

Décidément le temps se radoucit
Avec ma canne je suis toujours alerte
Je me promène dans le printemps
L’eau du rû coule aisément
La montagne a une forêt
Les oiseaux y gazouillent
Je cherche un camarade ou une copine
Je compte bien me reposer de mon absence d’aventures
Ma vie ressemble à une barque sans attaches au fil de l’eau