Ry 18

Je n’aime pas porter secours à mes neveux
Ils me font pleurer
J’aime les animaux
L’autre jour je me suis blessé en jouant avec les enfants
Je suis resté dormir dans un champ
Les loups m’ont veillé toute la nuit
Tout au moins c’est que les enfants m’ont dit
Quand je suis seul dans la baraque et que j’écris
Des mésanges et des bouvreuils me rendent visite
Je ne compte pas les souriceaux

Il était jeune encore
Il a tout rasé sa moustache sa barbe ses cheveux
Il s’est fait moine de sa propre autorité
Depuis il se fraie un passage dans les herbes hautes
Il s’expose au vent aigre ou doux
Il habite dans une petite cabane toute en bois
Il dit qu’il regarde sur la montagne les cerisiers en fleurs
Il n’évite pas de se mêler à la foule
Mais il est bien meilleur
Aux passe-temps de la solitude

Dans ce monde que nous aimons tant
Parce que nous n’avons que lui
Prospérité et déclin sont aussi changeants que les nuages
Les formes les formes sont changeantes
Quatre-vingts ans sont passés comme un rêve
La pluie éparse sans mot dire tombe sur la hutte
Oisif dépenaillé je reste accoudé à la fenêtre silencieuse

Ry 17

La soirée est brumeuse à mon goût
Le village a disparu dans l’obscur de la nuit
Sur le chemin de grands cèdres se dressent en vain
Je m’en retourne à ma cabane

Vous osez me demander où se trouve ma demeure ?
C’est une cabane On ne la voit pas
Elle se confond avec le paysage
Elle se trouve à l’est du pont
Au dessus du fleuve d’étoiles

Je le sens je le sens bien Je déborde d’esprit divin
Il jaillit de moi comme un feu d’artifice
J’arrive comme le printemps au milieu de l’hiver
Je suis magique maigre et pur
Mes yeux sont ceux d’un aigle dur
Je fais régner la paix
Hélas je suis gros et impur
je suis libidineux à ce qu’on dit
Je suis trop faible pour faire régner la guerre

Ry 16

Chez nous le premier mois d’été est le beau mois de juillet
La moisson va commencer
Seul avec ma canne je vais je viens je passe devant les épis
Prêts à être moissonnés
Un vieux paysan m’aperçoit
Nous étions à l’école ensemble il y a bien septante balais
Il m’invite afin que je fasse la connaissance de sa jeune épouse
De cinquante printemps
Il répète qu’il est crucial que nous nous réjouissions ensemble
Nous avons des roseaux en guise de nattes
De larges feuilles en guise d’assiettes
Nous buvons plusieurs tournées
A la fin de l’après-midi je me promène dans la campagne
je suis joyeux et insouciant
Puis la tête contre le talus je dors

Le vent est fort mais clair
La lune est lointaine mais brillante
Ensemble nous dansons ensemble
Elle est fraîche elle sent bon
La fin de la nuit est proche
Un dernier souvenir pour ma vieillesse

Pour une fois j’ai mis une casquette sur ma tête
Il parait qu’un couvre-chef dissimule votre âge
Je m’en vas danser à la fête du village et des villageois

Ry 15

Le mendiant-roi avait fini de mendier sa nourriture à un carrefour
« Mendiant-roi » je n’ignore pas que je porte atteinte à son extraordinaire modestie
Il alla flâner du côté du temple
Des enfants l’aperçoivent : « Le moine fou de l’an dernier
Est là, il est de retour »

Le moine-fou aimait les enfants qui le lui rendaient bien
Avec les enfants main dans la main
Dans le champ printanier
Il cueillait des fleurs fraîchement écloses
Bonheur ! Mais quel bonheur !

La brume s’est levée
La belle et longue journée de printemps pouvait commencer
Elle consistait à jouer à la balle avec les enfants
Le jour passe le jour est passé

Texte 5

Tout le monde rêve
Des rêves heureux joyeux généralement moins nombreux que les cauchemars
Il est fréquent d’essayer de lier les rêves pour chatoyants qu’ils soient
Aux structures psychiques hypothétiques ou vérifiées
Il apparait que les rêves si libres en apparence ont leurs propres lois
Les rêves sont liés à la conscience
Il apparait que les rêves participent à un processus de régulation psychique
Ils peuvent même avoir une fonction prospective
Rien à voir avec la voyance
Mais ll faut les interpréter ce qui n’est pas tâche facile
Il faut tenir car le rêve peut être une révélation
Ses significations sont aussi bien individuelles que collectives
Le rêve se joint aux symboles
Il faut faire attention : le rêve est archaïque
L’archaïsme est même une essence
Le rêve que nous tentons d’analyser n’est pas rêverie
Répétons que la partie est difficile parce qu’il n’y a pas de règles générales en la partie
Il reste que le rêve appartient à la connaissance de soi
Il parle peut-être pour l’âme unificatrice

Ry 14

Sorti
Pour chercher à manger
J’arrive à un pré printanier
Quelle que soit la saison
Je me suis mis caprice à cueillir des fleurettes
Parmi elles miracle des violettes

J’ai comme un bol d’aumône
A la façon des bouddhistes
Mais moi j’y ai mis pêle-mêle
Des violettes et des pissenlits
J’en fais l’offrande à tous les bouddhas
A tous les mondes

Mon bol d’aumône est en métal
J’en prends bien soin je le nettoie souvent
Ce soir s’y trouve le riz de demain
La soirée est fraîche

Ry 13

Le mois de septembre la nouvelle lune
Je n’ai pas de bol
J’erre en ville
Mille portes mille fenêtres s’ouvrent à l’aube
Mille foyers les fumées sont obliques à cause de la brise
J’imagine plein de cuisines plein de patates
La route n’est plus boueuse
La forte pluie de la nuit dernière a tout lavé
Le premier vent d’automne agite les anneaux
Que font là ces anneaux ?
Ils sont en métal
Je prends ma canne sereinement
Le monde est si vaste qu’il n’a pas de limites

Ry 12

Ma maison a été cambriolée
Le voleur a tout pris
Des choses de valeur des choses sans valeur
Il a tout pris sauf la lune à la fenêtre

Pour faire du feu
Le vent m’apporte des feuilles mortes
Je m’en fiche je préfère le petit bois

La fin février une tempête de neige
La neige aime le vent en tourbillons
Mêlé à la neige le vent souffle encore plus fort
il souffle même dans la cheminée
Je n’ai pas peur je prends mes aises
Le feu s’éteint je souffle un peu
Les jambes étendues totalement oisif
Quoique je ne sache pas ce que fait mon cerveau
Quand il fait semblant de ne plus penser
Confiné je compte les jours
Comme dans un rêve tout s’écoule tout s’écroule
Le mois de mars commence sous les meilleurs auspices

Ry 11

La nuit est silencieuse sous la fenêtre vide
Je suis assis comme si je méditais
Je médite peu
Je suis comme enveloppé de mon grand peignoir
Mais je suis bien aligné nombril nez
Les oreilles juste au dessus des épaules
La fenêtre s’illumine la lune vient de se lever
La pluie est en train de cesser
Quelques très grosses gouttes tombent encore
Mon sentiment devient extraordinaire
Il est vaste il est immense
Il est connu de moi seul

Dans ma hutte au toit de chaume
En Bretagne
Je pleurniche jambes étendues
J’ai oublié le nom du patelin l’été dernier
A la montagne avec la petite rizière
J’entends le chant des grenouilles
Je me réjouis d’écouter
Et d’entendre

A l’ubac de la montagne
Je préfère l’adret
Ma hutte
Elle a un toit de chaume
Elle est si froide que je passe la nuit
A brûler des branchages

Ry 10

Face à toi toi qui ne parle pas
Pas un mot un sentiment immense
Les livres peu nombreux sont éparpillés sur le lit
Ils ont été beaucoup lus
La pluie fait du bruit
Elle tape sur l’églantier

Mon petit ermitage
Est au pied de la montagne
Je suis frugal Je me nourris de peu
Pour mon malheur je ne vois pas l’exceptionnel
Le commun me séduit
Aujourd’hui je ne vois que des gens dans la forêt dépouillée
Qui ramassent les feuilles mortes

La pluie cessa les nuages se dispersèrent d’un coup
Le ciel à nouveau serein de son bleu m’ébranla le coeur
Quand le coeur est pur toute chose est pure
Et l’univers lui-même
Est-ce que je crois à tout ça ? Non pas vraiment
Mais ça me fait du bien
Je confie mon corps au cours des choses
Je veille au grain
J’ai renoncé au monde le mondain je veux dire
Je suis libre
Pour autant qu’on puisse l’être
La lune nouvelle me prévient Tout revient
Tout réapparait
Avec les fleurs je passe le temps