TT 196

Je ne choisis pas nécessairement les extraits les plus célèbres. Voici cependant celui des Sirènes :

Un calme sans souffle s’établit un dieu endort les vagues…
Je partage une grande galette de cire avec le bronze de mon couteau…
De banc en banc je suis allé boucher à la cire les oreilles de mes compagnons
Puis c’est eux qui m’ont attaché les bras et les jambes
Ils m’ont fixé tout debout contre le mât au milieu du bateau…
Elles commencent leur chant de leurs voix fraiches :
« L’honneur des Grecs Illustre Ulysse
Arrête ton bateau et que nos voix te touchent
Jamais un vaisseau n’a doublé notre rive
Sans le miel du chant qui coule de nos bouches…
Nous connaissons les destins qui ont saoulé de misères
Les hommes les mâles de Grèce et de la large Troie
Et tout ce dont fleurit la terre nourricière… »
Ainsi elles chantaient et leurs voix délicieuses
Me remplissaient le coeur du désir fou de les écouter
J’ordonnais aux camarades de me délier en fronçant les sourcils
Mais ils se courbaient sur les rames sur les vagues…
Bientôt nous passâmes le cap et plus jamais
Le cri ou le chant de la Sirène ne s’est fait entendre…

TT 195

Je tire l’épée qui me bat la cuisse
Je creuse un fossé d’à peu près une coudée
Je fais à l’entour les libations qui conviennent aux trépassés
La première de lait au miel la deuxième de vin doux la troisième d’eau
Je jette la blanche farine dans le trou
Je formule un voeu ardent sur la faible tête des morts
Si je revois mon pays de choisir une vache stérile mais la meilleure
Et de l’offrir chez moi sur un bûcher avec les offrandes les plus belles….
Puis après l’invocation aux morts et la prière
Je saisis les victimes je leur tranche la gorge au dessus du fossé
Le sang coule s’écoule en noires vapeurs
Je vois s’assembler…. les âmes des morts qui ne sont plus sur terre
Jeunes femmes et jeunes hommes vieillards qui ont souffert
Jeunes filles qui ont au coeur leur première souffrance
Soldats innombrables frappés du fer des lances
Hommes tombés dans les combats porteurs de leurs armes sanglantes
Innombrables les âmes accourant autour de la fosse jaillissaient çà et là
Elles glapissaient horriblement et je devenais vert de frayeur

Je restais debout J’attendais jusqu’à ce que ma mère
Vint boire le sang fumant Elle me reconnut
Elle gémit et me dit ces paroles ailées et aimées :
« Mon enfant comment es-tu parvenu vivant dans les brumes du nord ?
Il est difficile de les regarder…
Il y a d’immenses fleuves et des courants terribles
Il n’y a pas de gué sur l’océan…
Il faudrait un solide navire pour la traversée
Ou bien tu viens d’errer Tu arrives tout juste de Troie
Après un si long voyage avec ton bateau et tes compagnons
N’es-tu pas rentré chez toi pour ton épouse et ton château ? »
« O mère il m’a fallu naviguer vers l’enfer…
Je n’ai pas encore touché le sol de la patrie
Je n’ai pas mis le pied sur votre terre
Toujours dans le malheur je traîne mes pas
Depuis le jour où Agamemnon le divin
Nous a emmenés guerroyer contre les Troyens …. »

TT 194

… Les femmes avaient pris le linge sur le char et l’avaient porté à bout de bras dans l’eau noire
Elles le foulaient dans un creux du rivage à force de battoir
On lava on rinça tout le linge sale
Et sur le bord de mer on l’étendit en ligne
Où le flot parfois battait la rive et lavait le gravier…

La fille du roi lança la balle à l’une de ses servantes
Mais elle manqua la servante et la balla tomba dans un tourbillon profond
Les filles poussèrent les hauts cris et le divin Ulysse s’éveilla
Ne sachant que faire en sa pensée ni en son coeur il se dressa
« Hélas ! En quel pays chez quels mortels me voilà revenu ?
Suis-je parvenu chez des hommes sauvages des hommes injustes et féroces ?
Ou chez des gens qui respectent les dieux et qui aiment leurs hôtes ?
Ce que j’entends est-ce de fraiches voix de filles ?
Ou est-ce des nymphes vivant à la cime des monts
A la source des fleuves dans les herbes des vallons ?
Suis-je arrivé enfin chez des hommes qui se parlent ?
Mais allons ! Il me faut tâcher de voir les choses de mes yeux ! »
Ainsi le divin Ulysse se parla à lui-même et il émergea des broussailles
Dans l’épaisse verdure sa forte main cassa un rameau couvert de feuillage
Afin qu’il voilât sa virilité
Il sortit comme un lion des bois confié à sa propre force
S’en va à travers la pluie et le vent les yeux remplis de feu
Se jette sur les moutons et les boeufs
Court forcer les daims sauvages
Son ventre lui ordonne d’attraper les troupeaux
Jusque dans la ferme aux bonnes murailles
De même s’avançait Ulysse au milieu des filles bien coiffées

TT 193

Athéna se dirigea vers la chambre joliment décorée
Où reposait la jeune fille semblable aux immortels
En apparence et en réalité
Nausicaa au coeur plein de fierté
De chaque côté du seuil deux chambrières dormaient
Belles comme les Grâces
Les portes étincelantes étaient fermées
La déesse légère comme un souffle se glissa auprès de la jeune fille
Elle lui parla debout à la tête du lit
Elle avait pris les traits d’une amie fille d’armateur de l’âge de Nausicaa qui l’aimait beaucoup….
Athéna ainsi déguisée déesse aux yeux pers déclara :
« Salut Nausicaa ta mère a enfanté une fille pas mal insouciante
Il y a du linge brillant dont on ne s’occupe guère par ici
Ton mariage approche
Il faut que tu sois belle et bien habillée
Et qu’il en aille de même pour ceux qui seront à même de t’accompagner
C’est de ces réussites-là qu’on bavarde à tort et à travers
Et qui font la joie d’une mère adorée sans compter le père !
Vite partons laver L’aurore nous y incite »

TT 192

Traversée d’Ulysse
La déesse avait placé à bord une outre de vin noir
Une grande outre d’eau puis dans un sac de cuir
Elle avait enfermé des vivres pour la traversée
Sans compter d’autres provisions et des douceurs en quantité
Enfin elle fit souffler la brise un bon vent calme pour les voiles
Rempli de joie le divin Ulysse tendit la voile au vent
Assis à la barre il gouvernait avec adresse
Jamais sa paupière ne s’abaissait sur le sommeil
Son oeil fixe les Pléiades… et l’Ourse à qui on donne également le nom de Chariot …..
L’avis de Calypso reine des nymphes
Etait de garder l’Ourse à gauche toute le temps de la navigation au large
Il vogua dix-sept jours
Enfin le dix-huitième …. la terre apparait avec des montagnes et des ombres
Il aperçoit son bouclier qui se bombe sur la mer de brumes

TT 191

Télémaque parlait. Deux aigles envoyés par le dieu à la voix de tonnerre
Arrivés au sommet de la montagne piquèrent vers le sol très bas
Tout d’abord ils volaient au souffle du vent
Ils planaient les ailes étendues côte à côte
Bientôt au dessus du tumulte de la place publique
Ils se mirent à tourner sur place à petits battements
Leurs regards fixaient les faces des hommes
Comme s’ils lançaient la mort sur eux tous
Puis avec leurs griffes ils se blessèrent au col et aux joues
Enfin ils prirent leur vol sur la droite aux dessus des maisons de la ville
Tous suivaient des yeux le présage qui paraissait terrible
Chacun se demandait en son coeur ce qui allait se produire

… Télémaque monta à bord et la déesse Athéna l’aidait
Elle le fit asseoir sur le gaillard d’arrière à la poupe
Les amarres furent larguées chacun à son banc se tenait
Athéna la déesse aux yeux pers leur envoya le vent
Un bon vent du nord… sur la mer vineuse…
Télémaque commanda empressé la manoeuvre….

TT 190 L’Odyssée

Prélude
Muse o ma muse raconte-moi la vie de l’homme aux mille tours dans son sac
Raconte-moi comment il vagabonda sans fin après avoir pillé la ville sainte de Troie
L’homme qui a vu et compris les cités de tant de peuples
L’homme qui a souffert tant d’angoisses à travers l’océan
Qui a durement lutté pour assurer non seulement la vie mais le retour de ses compagnons
Malgré toute sa bonne volonté il n’a pu les sauver car
Ils se sont perdus par manque de bon sens
Dans leur démence ils ont mangé les boeufs du soleil….

Télémaque pense à son père Ulysse et aux prétendants à sa mère :
Voilà tout leur souci … leur musique et le chant
Il vivent au foyer d’un autre ils s’empiffrent impunément
Ils mangent le pain d’un autre le pain d’un héros
Dont les os blanchissent ailleurs sous l’orage
Ou jonchent le sable
Ou sont roulés par une vague
Ah ! Si dans son Ithaque ils le voyaient rentrer
Ils échangeraient pour des pieds plus légers
Les plus lourds présents d’or mais aussi de vêtements
Mais hélas il est mort mon père ce héros
Accablé par le destin le plus pesant
J’ai perdu l’espoir qu’un homme un jour
Vienne m’annoncer son retour
Il n’y aura pas de retour pour Ulysse

TT 189

Achille aux pieds légers dévisage le roi Priam qui est venu le supplier de lui rendre le cadavre d’Hector qu’Achille a tué :
« Maintenant vieillard ne va pas me mettre en colère
Je songeais déjà à te rendre Hector depuis que les immortels m’ont envoyé une messagère
Ma mère la fille du vieux de l’océan….
Allons tais-toi et n’irrite pas davantage ma colère au moment où je suis dans le chagrin
Sinon vieillard je pourrais bien te refuser l’accès de la baraque où je me tiens
Tout suppliant que tu sois
Violant ainsi les ordres divins »
Il dit Le vieillard prend peur et obéit
Achille bondit comme un lion hors de son logis
Il n’est pas seul il a avec lui deux écuyers….
Ils détellent du joug les chevaux et les mules…
Ils font entrer le crieur qui est au service du vieillard
Ils lui donnent un siège et commencent
A enlever du char aux belles roues
L’immense rançon prévue pour la tête d’Hector
Mais ils laissent deux pièces de lin et une tunique bien tissée
Achille veut en envelopper le mort
Il appelle les captives il leur ordonne de le laver et de le parfumer
Auparavant il l’emporte à l’écart afin que Priam ne voie pas son fils
Car le vieillard ne pourrait plus dominer sa colère….
C’est Achille lui-même qui soulève le corps inerte
Il le dépose sur un lit que ses compagnons portent sur un chariot
Achille pleure en invoquant son ami :
 » Ne te fâche pas contre moi Patrocle
Si au fond du pays des morts tu apprends que j’ai rendu
A son cher père Priam le divin Hector
Il m’a offert une rançon honorable
Et je te donnerai à toi aussi la part convenable »*

*Ainsi se termine pour nous l’Iliade dont nous n’avons donné que quelques extraits

TT 188

Priam le père de tous le roi de Troie supplie Hector :
Hector mon cher enfant crois-moi n’attends pas cet homme
Seul loin des autres ne jette pas en somme un défi à ton destin
Car tu seras vaincu par Achille qui est tellement plus fort que toi
Ah ! le cruel ! Si les dieux l’aimaient comme je l’aime moi !
Les chiens et les vautours le mangeraient lui étendu sur le sol
Mon coeur ne serait plus tordu par un chagrin atroce
Il m’a pris tant de garçons il m’a vidé de tant de braves garçons
Qu’il m’a tués ou qu’il a vendus comme esclaves dans des îles lointaines….

TT 187

Un prodigieux incendie fait rage dans les vallées de la montagne desséchée
La forêt profonde brûle
Le vent pousse en tous sens et fait tournoyer le feu
De même Achille bondit en tous sens lance au poing
Semblable à un dieu
Il se rue au dessus des cadavres la terre noire est inondée de sang
De même que l’on attelle des boeufs au large front
Afin qu’ils foulent l’orge blanche dans l’aire bien conçue
Et que le grain se dépouille rapidement sous les pas lents des boeufs mugissants
De même sous Achille au coeur fier les chevaux aux épais sabots
Ecrasent les morts et leurs boucliers
Sous le siège l’essieu et autour les rebords sont souillés de sang
Il jaillit en éclaboussures sous les sabots des chevaux et sous les jantes des roues
Achille brûle de conquérir la renommée glorieuse
Et une poussière sanglante souille ses mains si redoutées