TT 162

Prométhée était un bon petit dieu
Un dieu des temps jadis
Il avait à ce qu’on dit
Pétri l’homme de terre
Pour faire de lui le seigneur des êtres vivants
Il lui fit cadeau d’une double besace
Afin d’y entasser les défauts de l’espèce
Pour nos défauts personnels la poche de derrière
Pour ceux d’autrui la poche de devant
La poche de derrière resta flasque
Mais la poche de devant se remplit tellement
Qu’elle fit tomber en avant
Le naïf impétrant
Un homme ne voit rien de ses propres manières
Il est clairvoyant pour les défauts d’autrui

La lampe pleine d’huile prétendait éclipser
L’inutile lumière qui nous vient des étoiles
Le vent se lève la lampe s’éteint d’un coup
On la rallume pour lui dire :
« Donne-nous ta lumière en silence
L’étoile impérissable étincelle sans fin »

TT 161 Babrios

Un pêcheur courait les rivages marins
Et vivait bien du produit de sa ligne
Il prit un jour un poisson fort petit
Celui-ci frétille et supplie :
« Je suis à peine pondu
Je n’ai pas atteint mon bel âge
Plus tard je serai grand
Digne de la table d’un puissant
Tu pourras me repêcher ici même »
Le vieux pêcheur l’ignora superbement
Le perça d’un croc pointu
Et enfin dit : « Lâcher ce que l’on tient
Même si c’est peu de chose
Pour courir après l’incertain
C’est folie, pas autre chose »

TT 160 Oracles sibyllins

Une immense nuit recouvrira l’espace infini
Un immense fleuve de feu dévastera tout sur son passage
Les astres s’uniront dans l’immense forme vide
Partout du ciel des étoiles tomberont dans la mer…
L’air ne soutiendra plus les ailes des oiseaux
Les poissons ne nageront plus
Le vent ne frémira plus à travers les arbres
Tout l’univers créé se fondra en un
Et se dissoudra dans la pureté

La mer sera close aux traversées
La terre brûlera sous les coups de la foudre
Un fleuve ne sera plus que une traverse abandonnée qui bout
Une trompette résonnera sinistre du haut du ciel
Annonçant l’abominable deuil et les catastrophes des mortels
Une faille s’ouvrira dans la terre nous montrant les abîmes infernaux…

TT 159 Nouvelle anthologie

La bouche contre la bouche
Le sein contre le sein
La peau contre la peau
Personne ne sait rien du reste
Hormis la lampe de ma couche

O fille vendeuse de roses
Gracieuse comme tes roses
Tu vends peut-être les deux ensemble ?

Je puis plaire à trois hommes en même temps
J’ouvre à l’amour à la fantaisie à Sodome
Si tu viens ardent avec deux bons copains
Pour pénétrer chez moi il ne vous manque rien

L’amour que j’aime je le fais face à face
Et non par derrière et de dos
La statue et le temple se contemplent de face

Tu me veux malgré moi
Je te veux malgré toi
Je choisis facile ou fuyant

La beauté la plus belle est la plus fugitive
L’aile de l’oiseau le plus rapide est moins vite
Tes fleurs sont effeuillées

Tous ceux qui espéraient un jour avoir sa main
Sont liés aujourd’hui par le même chagrin
Personne n’a tenu la douce fille
Tous pleurent l’espoir qui fut vain

Après la volupté quand l’amour est fait
Le charme est comme envolé

Je te donne un parfum je te donne au parfum
Tu es celle qui parfume le parfum

TT 158 Oppien *

L’antilope amphibie nage à travers
Les abîmes des mers
Certains animaux brûlent des plus étranges désirs
Y compris pour une espèce étrangère
Par exemple le loup et le perroquet
Dont les ailes sont en fleur
Tous les êtres tremblent devant l’amour
Jusqu’à l’étendue de la terre et les peuples lamentables des défunts

Le farouche amour l’Aphrodite multiple règnent sur les cerfs
Ils ne jouissent pas debout dans les pâturages riants
C’est dans la fuite que le cerf s’empare de la biche

Il existe une coquille de grand fond
Dans laquelle un poisson habite
Un crabe s’occupe d’elle
Chez les êtres des mers chez les habitants des eaux
Comme chez les humains
Il y a des dégourdis et il y a des idiots
Les poissons sont amoureux des gazelles *

* Nous sommes déjà au II° siècle après le Christ

Haïku

Un géant avait des bottes de sept lieues
Moi je marche à petits pas
Autant dire que j’avance peu

Avec ma canne à pêche
Je n’attrape pas de poisson
Je n’ai pas de ligne

Les lucioles sont nombreuses
J’en poursuis une
Elle se cache dans la lune

Haïku

Un pin m’apparaît
Il semblerait que le brouillard recule
Je suis content

Il pleut toujours
Le bel ermite préférerait la lune
Il reste dans sa hutte

Le printemps est doux
Il est proche
Rien n’est moche

RG 125

Le nom que je ne disais qu’avec un frisson de tout mon être
Me fit en un instant ressentir deux fois plus le lilas
J’aimai cet instant sous le ciel champêtre
L’écho seul et maussade là-bas
Ne semblait plus reconnaître le nom
Ce soir je pleurai le front sur mon bras
A mes pleurs l’écho répondit peut-être
En répétant le nom que je ne disais pas

RG 124

L’écho est capricieux l’écho est un caprice
On ne sait pas on ne sait jamais ce qu’il pense
Il promène sa cadence
Entre les terres et les cieux
Je dis : « je souffre » il répond : « tant mieux »
Je dis : « Je t’aime » il répond : « souffrance »
C’est bel et bien un écho capricieux
Ce matin pour le juger
J’ai jeté dans ce gouffre
Le nom d’une absence
Il a répondu : « Silence »

RG 123

Trembler un matin d’automne
Pour un fleur qu’on donne à cette dame
Elle parfume la journée
Maintenant elle est fanée
La dame s’écrie et écrit
A la face des roses et du monde :
« Ne pas tenir en place Se regarder dans chaque glace
S’asseoir sur un banc sur un vieux mur sur une chaise
Remonter Se coiffer un grand nombre de fois
Mettre un ruban de velours rouge
Puis un autre de velours rose
Regarder longuement tendrement
La fleur qui se fane
En lui tenant un discours fou
Puis redescendre brusquement
Avec sur la tête un beau chapeau
A la mode de Paris
Courir s’abattre sur l’herbe
Et dans la nuit de ses paupières
Ecrire en lettres de lumière
Un nom le plus beau
Je ne sais pas du tout
Comment s’appelle cette fleur
Qui me donne la fièvre
Cette fleur d’amour et d’angoisse
Fait pour moi la pluie et le beau temps
Douce fleur et doux feuillage
Si je retrouve entre deux pages
Ton front doré O pétale de l’amour même
Je t’adore puisqu’il m’aime »