TT 157 Extraits d’Esope *

Deux coqs se battirent pour les poules
Le vaincu courut se cacher à l’ombre d’un buisson
Le vainqueur se percha sur un mur pour chanter sa victoire
Un aigle pique sur lui et l’enlève
Son rival revint pour baiser les poules

Un renard eut la queue coupée dans un piège
Il entreprit de convaincre ses coreligionnaires
De se couper la queue
Qui est laide et lourde
Il ne fut pas écouté Il fut même moqué

Un homme entre deux âges avait deux maîtresses
L’un encore verte et l’autre mûre
La vieille lui arrachait ses cheveux noirs
La jeune ses cheveux blancs
L’homme se retrouva chauve

Une chatte amoureuse d’un jeune homme
Obtint d’Aphrodite sa métamorphose en femme
Les deux amants se reposaient
Quand une souris vint à passer
L’ancienne chatte la poursuivit pour la dévorer

Des dauphins se faisaient la guerre
Un goujon leur proposa sa médiation
L’un d’eux répondit : c’est humiliant
D’avoir affaire à un poisson
Petit de surcroit

Il était trois associés
Qui perdirent une cargaison en mer
Depuis lors la mouette contrôle le bord de mer
La chauve-souris surveille la nuit
La ronce accroche les passants

Il vaut mieux se contenter
D’une vie sans trouble et sans gloire
Que d’un luxe trompé épouvanté

* j’ai déjà translaté dans ce blog quelques fables d’Esope sans compter celles tranlatées si brillamment par La Fontaine

TT 156

Il est temps d’affronter les vagues marines
L’hirondelle bavarde Le vent est ici
Le silence est sur la mer les fleurs dans la prairie
Les flots se calment sous le souffle de l’air
Lève l’ancre matelot et détache les cordes
Claque ta voilure !
Va-t-en partout où l’on t’attend !

Quand tu passes devant ma tombe
Ne cherche pas à savoir ni mon nom ni ma naissance
Prends un autre chemin
Si tu me croises passe au loin
Et garde le silence
Epitaphe de misanthrope

O cigale ton cri ne naîtra plus à côté des sillons
Parmi les saules en bouquet
Je n’entendrai plus le charme de ta chanson
Je n’entendrai plus crisser tes ailes blondes
A l’ombre du chêne où je reste couché

Homme ne va pas tristement d’une patrie à l’autre
Ne traîne pas tes jours errants d’un lieu à l’autre
Cherche un foyer que chauffe gaiement un petit feu flambant
Au creux de ton pétrin de ta farine rustique
Façonne-toi ton pain
Garde le fenouil le thym aussi le sel marin
Leur saveur est douce avec les mets qu’on mange

La pomme mûre la grenade ouverte
Cette figue fendue sur sa tige
La grappe noire et nombreuse pleine de suc
La noix arrachée à sa coquille verte
Le jardinier les offre don du verger
Au Priape des champs taillé dans une bûche

TT 155 L’anthologie des épigrammes

Baiser ! Sa bouche embaumait le nectar !
Je suis désormais ivre de son baiser
Où à longs traits j’ai bu le nectar de l’amour !

Sa beauté a ravi mon coeur
Devant elle je fonds comme la cire au souffle d’un brasier
Elle est noire ?
Les charbons noirs et allumés illuminent
Tels les buissons de roses

L’amour l’écartèle
Doris à la croupe rose
Je me suis senti immortel dans cette fleur si fraiche
Elle me serrait dans ses jambes superbes
Elle a couru sans faiblir la longue course du plaisir
En m’offrant ces regards que la langueur énerve
Comme fait la feuille qui bouge sous le vent
Ses yeux brillaient rougis
Mais s’est usée notre blanche vigueur
Elle s’endormit les membres brisés mon amie

Dans une vie il y a temps pour tout
L’amour le mariage et puis rien du tout

L’amour est la chose la plus douce
L’amour surpasse tous les bonheurs
Le miel est moins doux dans ma bouche
Qui n’a pas connu le goût de tes baisers
Ignore la valeur de tes fleurs

Etranger si tu vas à Lesbos où l’on danse
Pour y cueillir les fleurs de la belle Sapphô
Dis que je suis né et que mon coeur fut cher aux muses
Mon nom est inscrit sur mon tombeau

TT 154 Fin de Méléagre

L’hiver quitte le ciel avec le vent
Le printemps s’avance opulent et sourit
L’herbe recouvre l’ancien sol assombri
L’arbre bourgeonne Il vit sous la feuille nouvelle
Le pré se mouille Il rit de la rosée de l’aurore
Les roses au soleil ouvrent leurs corolles
Le berger sur le mont joue d’une flûte allègre
La chèvre blanche bondit devant le chevrier
Le matelot déjà sur les vagues de la mer
Offre sa voile ouverte aux brises plaisantes
Le vigneron déjà couronné de guirlandes
Fête le dieu du vin dans les fleurs de sa vigne
L’abeille née du taureau s’ingénie au travail
Magnifique en sa ruche acharnée
Crée la cire en rayons assemblée
Les vols d’oiseaux lancent partout leurs chants
Ils crient comme la mouette sur les flots marins
Et l’hirondelle à nos toits
Le cygne sur le lac et le rossignol dans le bois
Si le pré fleurit si l’arbre est feuillu
Si la flûte chantante divertit le berger
Si la joie s’abrite dans les beaux troupeaux
Si le marin navigue si le vin fait danser
L’abeille fait son miel l’oiseau chante son chant
A son tour le poète ne peut pas
Ne pas chanter le printemps

Passant sois sans crainte Chez les morts les plus saints
Un calme vieillard dort de son dernier sommeil
C’est Méléagre
Il a chanté l’amour aux larmes bienheureuses
Il a su joindre la muse et la grâce rieuse
Il fut un homme que bénissent les dieux
Une ville sainte a vu naître ses jours
Et Kos l’île sacrée l’accueillit vieillard
Tous te saluent en syrien en phénicien en grec
Reçois le salut que te rendra ton ombre

Que ne t’étonne pas ma naissance syrienne
Le monde O étranger est la patrie humaine
Tous les hommes sont nés d’un seul désordre
C’est ce que j’ai gravé chargé de tant d’années
Sur la table située devant ma future tombe
Si proche de la vieillesse on est près du néant
Mais va ! Je suis vieux et je deviens bavard
Laisse-moi ton salut afin qu’un jour
Toi le passant tu jases comme un vieillard

TT 153

Je te donne ces pleurs gages de mon amour au delà de la terre
Jusqu’au pays des morts
Je verse le souvenir encore
De notre intimité du désir qui nous accompagnait naguère
Avec ce deuil qui coule sur la pierre

Car pour toi mon amour
Mon amour déchiré
Reste toujours brûlant mon coeur brisé
Je viens pleurer sur ton ombre
Mais qu’importe au néant ?
Hélas Où est la fleur que j’ai tant désirée ?
La mort me l’a ravie
Sa beauté si printanière git souillée dans la poussière
O Terre je t’en supplie
Source de l’univers
Garde-la en ton sein comme au sein d’une mère
La morte qui fut pleurée par tous

Illusion de mes amours
Consolation de mes rêves
Muse des champs
Musique douce
Image de la flûte humaine
Chante pour moi
Sauterelle
En crissant entre tes ailes
Un air de charme pour ma déveine
Délivre mon coeur en peine
Donne-moi la chanson douce
Qui sait mentir à l’amour
Donne-la moi sauterelle
Je t’offrirai le matin
Une touffe de thym
Et cueillies pour toi dans les prés
Quelques gouttes de rosée

TT 152

A toi sont attachés les fils de ma vie
Mon souffle et mon reste de vie dépendent de toi
Mon ami, par tes yeux qui frapperaient l’aveugle
Par la clarté qui nait sous tes sourcils brillants
Si ton regard est noir c’est l’hiver pour moi
Si tu me souris le printemps fleurit doucement

S’il est présent le monde est présent selon moi
Si le monde est là et que lui-seul soit absent
L’univers tout entier disparait invisible

C’est la mort hélas et non ton fiancé
Qui a dénoué ta ceinture de vierge
Les flûtes de la nuit tout à l’heure chantaient
Pour fêter la douleur qui plait aux jeunes filles
On fermait les portes de ta chambre à grand bruit
Maintenant les flûtes du matin ont gémi
Le chant joyeux s’est changé en plainte
La lueur des torches de pin
Brillait aux rideaux de ton lit d’hyménée
Maintenant O morte elle te montre le chemin

TT 151

Cypris * nous fait brûler d’amour pour les filles
L’amour nous apprend le désir des garçons
Vers la mère ou l’enfant vers qui iront mes pleurs ?
C’est de Cypris la noble déesse que vous tenez l’aveu :
Le plus fort sera l’enfant le plus audacieux

Songe charmant venu en une nuit
L’amour avait mis en la mitan du lit
Un adolescent plein de rires
Maintenant je me souviens
Mon coeur brûle de son désir
Je garde mon image rêvée
Coeur malheureux
Cesse de rechercher de songe en songe
Le simulacre et sa vaine beauté

Blessés par l’amour le plus triste
Vous qui mêlez la neige au vin
Qui savez l’amour des garçons
Et qui goûtez son miel amer
Vite allons Versez l’eau fraîche
Où s’est fondue la neige
Afin d’en arroser mon coeur
Sur l’un de vous j’ai osé
Poser un regard audacieux
Garçons avant que le feu
N’ait incendié mon âme
Versez de l’eau sur le feu

* J’ai traduit précédemment Cypris par Chypre pour célébrer son origine

TT 150

Verse un peu de vin encore
Que je dise ton nom ton nom encore
Mêle ton nom au vin pur
De ces fleurs cueillies hier
Aux parfums qui n’en ont jamais fini
Couronne-moi
Pour mon amie la rose
Qui aime l’amour
Elle se voit sur le coeur d’un autre
Elle pleure de ne plus se voir sur mon coeur

Au front de ma beauté se sont fanées ses fleurs
Mais elle est là toujours brillante fleur de ses fleurs

Désir la nuit qui me tient éveillé
Reins dont l’émotion brûle et fait pleurer
Lui reste-t-il un peu de ma tendresse ?
Garde-t-elle en son coeur que la froideur oppresse
Une chaude mémoire de mes baisers d’antan ?
A-t-elle sur son lit mes larmes pour compagnes ?
Sait-elle encore baiser mon fantôme illusoire ?
Ou connait-elle ailleurs le renouveau de l’amour ?
N’éclaire jamais O lampe des jeux semblables
Garde pour moi seul la nuit qui t’est confiée

TT 149 Méléagre

O sainte lampe qui illumine la nuit
Nous t’avions prise à témoin
Nous avions juré lui de m’aimer sans cesse
Moi de ne jamais le quitter
Tu avais reçu nos communes promesses
Maintenant il prétend qu’on devrait écrire les engagements sur l’eau
Et tu le vois par d’autres bras embrassé

Etoile du matin cruelle aux amoureux
Pourquoi parcours-tu le ciel avec lenteur
Alors qu’un autre amant chauffe le lit de cette belle
Lorsque je la tenais si mince entre mes bras
Tu venais trop vite rallumer ton éclat

Par les cheveux bouclés de la belle amoureuse
Par le parfum de l’amie qui chasse le sommeil
Par les jeux inventifs de la voluptueuse
Par la lampe allumée pour les chants de mes veilles
Tu ne me laisses plus sur les lèvres Amour je te le jure
Qu’une souffle plus expiré que soupiré
Insiste et c’est pour toi que ce souffle
Je saurai encore l’exhaler

TT 148

Sur le myrte frais et le lotus vert
Je veux m’enivrer mollement couché
Cache ta nudité Amour et donne moi une coupe
La vie court Elle roule comme la roue d’un char
Nous serons poussière nos os dispersés
A quoi bon verser le parfum peut-être
Ou l’eau et le lait au tombeau d’un mort
Verse-moi le parfum plutôt
Tandis que je suis encor en vie couronné de roses
Appelle une tendre fille
Avant que je ne parte me mêler aux ombres
Et que tous mes soucis soient chassés