TT 134 Théocrite ( fin )

Va, chevrier avec ton petit troupeau
Au bois planté de chênes
Vois la nouvelle statue taillée dans un figuier
On a gardé l’écorce oublié les oreilles
Le chibre est puissant prêt à l’ouvrage…
La vigne se tresse où pend la grappe mûre
Les merles du printemps chantent leurs stridences…
Chevrier, demande au bon Priape
Que je m’échappe des chaînes de l’amour
Je lui offrirai un chevreau de mon troupeau…

TT 133 Théocrite ( suite )

Toutes elles chantaient sur une danse compliquée
Le chant d’hyménée remplissait le palais
« Dormirais-tu jeune époux bien-aimé ?…
Ivre te serais-tu jeté sur la couche ?
Pour s’endormir se coucher suffisait…
Tu garderas la nouvelle épousée
Demain Après demain Jour après jour…
Comme la moisson orne le champ fertile
La cavale le char le cyprès le jardin
Telle en Lacédémone Hélène d’or brille
La rose fleurit aux couleurs de ses joues…
Son platane l’attend nous graverons sur l’écorce :
« Passant honore-moi Je suis l’arbre d’Hélène »…

Rg 117

Je veux oublier je veux pleurer
Je veux oublier toute chose
Je veux pleurer la tête en prison dans ma main
Je veux pleurer de vraies larmes
Mes yeux en seront meurtris demain
Ce soir elles me font la joue ardente et rose
Je veux pleurer Ce qu’on dit quand on cause
Ne traduit jamais l’émoi surhumain
Je guette une personne qui viendrait me trouver
Quelqu’un qui change tout d’une parole
Je pleure pour lui ce soir
Je pleure avec un coeur qui n’est lourd que d’espoir
Je me désespère afin qu’il me console

RG 116

La voix n’est qu’un écho
L’oeil n’est qu’un peintre
Si tu voyais mon coeur
De ton petit air moqueur
Tu t’écrierais : « Quoi ! ce coeur m’inquiète ! »
Ce coeur passionné et pur
N’a besoin que d’une chanson et d’un brin de violette
Ce n’est rien que le coeur d’une fillette
Si tu voyais mon coeur tu serais si tranquille
En regardant mon coeur immobile
Comme un phare qui va plus loin que le soir
Tu serais si tranquille et déchiré quand même
De voir dans mon coeur combien je t’aime
Je préfère même que tu ne puisses le voir

RG 115

Mon amour coïncide avec les fleurs
Donc je t’aime dans la floraison
Et dans mon âme bien sûr
Ma tendresse encore sortant de la maison
Remplit le jardin d’un splendide désordre
Dans cet émoi qui me rend stupide
Je prends un objet pour un autre
Je choisis l’eau pour miroir
L’ombre pour prison
L’écho pour conseil
La brise pour guide
Un pas de fourmi pour un pas de géant
Je prends l’air pour le monde
Le coeur du lierre est brillant
Il dépasse l’instant
S’il ne s’attache pas il meurt

Haïku

Mon Dieu qu’elles sont vertes
Les branches feuillues du saule
Sur les eaux du fleuve

Au dessus de la mer
Le soleil couchant
Dans la brume

Pas à pas
Nous cheminons
Soudain la mer

TT 132

Apporte ma fille le charme et les lauriers
Couronne-toi de fine laine rouge
J’enchanterai l’amant qui me fait de la peine
Depuis douze jours je suis abandonnée…
Oiseau amène-moi ce garçon mon amant…
La mer se tait déjà les vents font silence
La peine en mon coeur ne se tait point
Malheur à lui si le feu brûle en mon sein
Epouse je ne suis et j’ai perdu mon innocence
Oiseau amène-moi ce garçon mon amant …
Je suis seule maintenant Où sont mes souvenirs ?
Depuis quand pleurer l’amour qui me consume ?
En quel jour l’ai-je vu en mon âme surgir ?
Qui a mis dans mon coeur sa mauvaise amertume ?
Sache d’où vint l’amour, lune vénérée !…
A la servante j’ai dit ce qu’il en était :
« Trouve le remède au mal qui m’accable
Ce garçon me possède entière et misérable
Au stade va-t-en vas faire le guet
C’est là qu’il se tient c’est là qu’il se plait
Quand tu le verras seul fais-lui signe doucement
Dis-lui que je l’appelle et mène-le chez moi »
Je parlai elle alla et ramena chez moi
Le clair adolescent à la fraîcheur insigne
J’entendis à mon seuil bondir son pas léger
Sache d’où vint l’amour lune vénérée…
« Comme j’allais venir voilà que tu m’appelles »
Il dit je l’écoutai je crus vite en lui
Je pris sa main je le mis sur la douceur du lit
Nos corps qui se touchaient mollement s’échauffaient
Nos visages brûlaient soudain davantage
Nous goûtions la joie de chuchoter
Pour ne pas parler o lune davantage
Nous en vinmes tous deux à ce que nous désirions
Maintenant il me fuit depuis douze jours
M’aurait-il oubliée pour de nouvelles amours ?…
Je vous salue lune face étincelante
Etoiles qui suivaient la nuit calme en cortège

TT 131

Elle : « Peux-tu me montrer le bois où tu parques tes bêtes ?
Lui : C’est par ici où fleurissent mes minces cyprès
E : Mes chèvres broutez bien …
L : Mes boeufs paissez sagement..
E : Petit satyre tu glisse ta main sur mes seins
L : C’est une première leçon pour les belles pommes
E : Je m’évanouis Ote ta main …
L : Pourquoi trembles-tu ma chérie ?…
E : Tu salis mes habits
L : Je mets une fourrure sous toi et tes vêtements…
E : Pourquoi as-tu dénoué ma ceinture ?
L : C’est mon premier cadeau…
E : J’entends du bruit…
L : Des cyprès se confient que tu te maries
E : Tu as déchiré mon châle …
L : Je te donnerai d’autres châles …
E : Je n’aurai pas le moindre grain de sel ..
L : Ah! Je voudrais tant te donner en plus mon âme immortelle !…
E : Je suis venue vierge en ce bois je rentre femme
L : Tu n’es plus une jeune fille c’est vrai
Mais tu es la mère de futurs enfants… »
Les deux ont joui de leur commune jeunesse
Ils chuchotent après leur furtive union
La belle relevée revint paître ses chèvres
La honte dans son regard
Le plaisir au coeur et au fond
Le garçon loin du fossé
Tout heureux d’avoir fait l’amour
Vers son pacage a fait retour

TT 130

Milon : Cher Bouvier pourquoi es-tu si mécontent ?
Tu ne fauches ni ne moissonnes aussi vite qu’avant
Tu trainailles
Comme une brebis perdue qui se pique à la broussaille
Que vaudras-tu si tu ne racles pas la terre ?…
Bouvier : Tu es plus dur qu’un caillou As-tu jamais ressenti le désir comme un fou ?
M : Est-ce l’affaire d’un ouvrier de vouloir une absente ?
B : N’as-tu donc jamais cessé de fermer les paupières par amour ?…
M : Quelle est la fille cause de ton malheur ?
B : C’est celle qui l’autre jour jouait de la flûte chez les moissonneurs…
Comme l’argent l’amour étourdi est sans yeux Ne vas pas faire l’orgueilleux…
« Muses chantez la frêle enfant
Ce que vous touchez est beau
Ma jolie on te dit de teint foncée
Sèche brûlée tu es la blonde de miel
Tressons les couronnes
La jacinthe et la violette
Le loup suit la chèvre qui aime l’herbe… »
M : Nous ne savions pas que le boeuf pouvait chanter ainsi
A moi maintenant …
« En battant sur l’aire évitez la sieste
Pour trier le foin c’est le moment
La moisson commence au chant de l’alouette…
Pour la grenouille c’est la bonne vie… »
Voilà la vraie chanson des gars qui font leur boulot au soleil
Toi, brave Bouvier, ton pauvre amour se meurt de faim
A son réveil raconte lui ce conte de bonne femme…

TT 129 Théocrite

Tous trois avec notre beau petit sommes invités par le copain
Nous nous couchons joyeusement sur des lits profonds de jonc frais
Les arbres penchés au dessus de nos fronts frissonnaient …
L’eau pure s’écoulait murmurante de la grotte des nymphes
Brûlées par le soleil…
Peinaient et crissaient les cigales et sous les ronces épineuses
Une lointaine grenouille verte murmurait sa plainte grêle
Alouette et chardonneret chantonnaient La tourterelle pleurait
Les abeilles dorées voletaient à l’entour de la fontaine
Tout embaumait la saison des fruits
Les poires les pommes roulaient à nos pieds à nos flancs
Des flots de fruits nous submergeaient
Les rameaux penchés tout autour étaient alourdis par les prunes
On ouvrit le vin cacheté par une cire de quatre ans
Je voudrais replanter ma pelle en haut de la meule
Que me sourient la Mère les blés et les pavots !