RG 98

L’amour fait passer le temps
Le moment pour les amants
Est d’être ensemble
Qu’ils vont vite nos vingt ans
On les imagine sous le chêne
A moins que ce ne soit le tremble
Ce discours court court mais
Un autre qui lui ressemble
Lui répond la nuit et le jour
Notre coeur en tremble :
Le temps fait passer l’amour
Il y a deux paroles

RG 97

Aujourd’hui c’est le contraire
Je n’ouvre plus guère le tiroir
Mais je repense à ma grand-mère
La cachette dans le bois
Sort moins vite chaque fois
Ce jeu m’amuse un peu moins chaque fois
Je ne veux pas m’interroger sur le passé
Le petit billet laissé dans un petit coin
Je préfère laisser le mystère charmant
Je n’imagine plus J’oublie le roman
Brusquement le mince tiroir me semble
Le tout petit cercueil d’un coeur

RG 96

Un autre secrétaire de rose
Il fallait tirer une targette
Parfois il ne s’ouvrait pas
Sinon une cachette se montrait
Fraicheur sombre d’un secret
Du fond du passé un drame
Tendre et frivole s’esquissait
Un visage contre un visage
Une larme et un baiser
Parfum de lettre parfum de fleur
De portrait pris de coeur donné
Parfum du malheur fané

RG 95

Il y avait parmi les choses
Que le temps ne peut effacer
Un bureau en bois de rose
Qui nous parfumait le passé
On n’y voyait pas de défaut
Son style était à ravir
Vermoulu juste comme il faut
Il venait d’une douce aïeule
Qui vivait il y a plus de cent ans
Il nous arrivait de l’aimer vraiment
Il frémissait aux bruits du dehors
Cet ami d’une autre saison
Apportait de la féerie dans la maison
J’ajouterai qu’à l’instar des âmes profondes
Il avait un tiroir secret

TT 118 Cratès

Tiens bien ton livre de comptes
Le médecin le cuisinier
De la fumée aux conseillers
Pas mal beaucoup pour les jolies filles
Dix sous pour la philosophie
Encore heureux que tu y aies pensé

Contre l’amour le premier remède
Est une faim tenace
Si ce remède ne marche pas
Essaie le temps dans sa durée
La plus ennuyante
Si l’amour résiste à ces deux solutions
Pends-toi
Pends-toi au mur qui n’attend que ça

Une ville qu’on appelle Besace
Est la capitale du cynisme à l’ancienne
Nul ne conserve rien
L’hypocrite parasite n’est pas le bienvenu
Ni l’amateur des fesses putassières
Thym figue ail couvrent le sol
Mais le pain reste sec
La guerre est inutile
On ne s’y bat pas pour la gloire de l’argent

TT 117 Philoxène

Un frais adolescent nous a versé sur les mains l’eau de l’aiguière
Il nous a apporté des couronnes de myrte
Les tables brillaient sous l’état des lustres
Le pain et les liqueurs étaient disposés dans des corbeilles
Arrivèrent des plats démesurés
Des matelotes d’anguilles entassées
Des bouillabaisses de congres
Un plat de raies
De petites marmites de bouchées de requin
Un amoncellement de poulpes et de calamars
Etc… Etc…
Une autre tournée, de viandes celle-là
Dont un chevreau nourri au lait cuit à l’étouffée
Etc… Etc …
Ensuite le gâteau de fine fleur
Les chatteries des dieux
Les coquillettes de cochon, passées dans l’huile d’or
Etc … Etc …
Ah ! prends donc la coupe
Le rince-doigts de rosée
Le dieu du vin est doux
Il nous verse la joie
On vide doucement
Le nectar dans l’or
Creusé et sculpté

AP 36

M : Ton copain …
F : Eh bien ! mon copain…
M : Je le hais de toutes mes forces
F : Crois-moi Tu n’as rien à craindre
M : Je suis d’habitude bienveillante Je le tiens pour un coquin
F : Il faut bien qu’il y en ait de ces drôles là
M : Sous ses airs railleurs on voit bien qu’il ne peut aimer personne … Je suis si bien avec toi Sa seule présence me fait penser que je ne t’aime plus Henri ! Je dois me retirer
F : Je ne pourrai donc jamais me reposer sur ton sein
M : Ma mère a des insomnies… Si elle nous surprenait je tomberais morte à l’instant
F : Fais-lui boire deux gouttes de ce flacon
M : Il n’y a rien là qui puisse lui faire du mal ? Que ne fais-je pour toi !

AP 35

Marguerite : Promets-moi Henri …
F : J’aime que tu m’appelles par mon prénom
M : Henri…
F : Tu es la seule..
M : Quelle est ta religion ?
F : Laissons cela mon amour Dieu sait que je t’aime ! Mais je ne veux enlever personne à sa foi ni à son église
M : Encore faut-il y croire
F : Vraiment ?
M : Tu n’honores pas les sacrements
F : Je les honore
M : Tu ne les désires pas Tu n’es pas allé depuis longtemps à la messe à confesse Crois-tu en Dieu ?
F : Qui peut oser dire qu’il croit en Dieu ? Les sages verront une raillerie dans la question
M : Donc tu n’y crois pas
F : Aimable créature Qui ose dire : Je crois Qui oserait dire ; Je ne crois pas Celui qui soutient tout nous soutient je te vois et ce qui m’attire est un mystère Nomme comme tu voudras Bonheur Coeur Amour Dieu Le nom n’est que bruit
M : Tout ceci est bel et bon Subsiste quelque chose de louche Tu n’as pas foi dans le christianisme
F : Ma chérie !

AP 34 La chambre de Marguerite

Marguerite est seule à son rouet

Le repos me fuit
Mon coeur est malade
Ne pas le voir, c’est une tombe
Ma pauvre tête se casse
Je le guette je l’attends
Où que je sois
Ah ! Sa parole pleine de charme
Le serrement de sa main
Son port majestueux
Sa bouche souriante
Son regard droit et puissant
Son baiser Ah ! Son baiser
Le repos me fuit Mon coeur se serre
Ah ! Finir mes jours sous ses baisers !

RG 94

Sur une gravure ancienne
Le ciel est indéfinissable
On discerne des ramiers de la ramure
Deux amants
Une petite église romane
Qui parait presque irréelle
Aujourd’hui dans la nature
Se succèdent gaiement les heures
D’azur et de miel
Dans un océan de verdure
Deux amants au pied d’un autel païen
Se donnent et se redonnent un baiser éternel
Ils ne sont pas sur une gravure