RG 82

J’ai huit ans La soupe chaude
Fume dans mon assiette
Ma cousine aux yeux d’azur
Fait semblant de bien m’aimer
Je sens un fantôme qui rode
Comme avec une chiquenaude
il me lance silencieux
De la poudre dans les yeux
Cette poudre est d’or
Sous la paupière sous les cils
Le monde est effacé
La bouche arrête la parole
Le ciel dit quelque chose
Le marchand de sable est passé

RG 81

On chante tout tout est emporté
Sitôt la ronde terminée
Dans la folle forêt dans la forêt profonde
Les lauriers sont coupés
Un oiseau dans l’arbre chante :
« On chante et tout est emporté
Sitôt que la ronde est terminée »
Que la chevelure soit brune ou blonde
Les rubans volent au ciel d’été
Les petits pieds sonnent sur le monde
L’oiseau chantait la vérité :
On chante tout tout est emporté

RG 80

Les chansons souhaitent qu’on les chante
Quand il fait beau quand il fait mauvais
Elles viennent simplement émouvantes
Se penchant vers nous comme un miroir
La meilleure des étoiles cherche l’espoir
Les fleurs sont les étoiles de la terre
Les fleurs les étoiles les chansons
Veulent être respirées ce soir

RG 79

Nous avons toutes juré
De ne plus aller au bois
Les bois sont rempli de fièvres
De curieux airs de musique
La gardeuse de chèvres
Comme la fille du roi
Ont toutes deux juré
De ne plus aller au bois
Les coeurs des fillettes
Comme les coeurs des lièvres
Sont tremblants au bord du bois
Nous n’avons qu’à nouer nos doigts
Les mots reviennent dans la voix
La voix revient sur les lèvres

RG 78

Les refrains de la vie
Chants des enfants sages
Leur musique infinie
Reste dans les coeurs battants
On les oublie plus tard
Beaucoup plus tard on les reprend
Ces premiers refrains de la vie
Qu’on chantait d’une voix d’enfant
Mélancolie qui nous fait un torrent de pleurs
Nous redonneras-tu rien qu’un instant
Les premiers refrains de la vie !

RG 77

Quel malheur que n’existât nulle part
Un grand palais bleu
Que j’aperçois dans mes rêves
Dans une solitude fleurie
Il pourrait se nommer le palais du destin
Lorsque viendrait l’heure à la couronne de feu
Celle où l’on peut mourir pour ce qu’on aime
Il ne resterait qu’à courir vers le palais
Les yeux brûlants du noble sacrifice tendre
En s’écriant : « Ma petite vie je la donne
Pour qu’un autre coeur batte vaillamment  »
Hélas la prairie est vide Pas de palais
Ceux qui ont donné leur vie
C’est en vivant qu’on leur fait de la peine

TT 114 Les Acharniens

Le poète prétend vous avoir rendu service
En vous empêchant de vous laisser abuser par les propagandes étrangères
Ou de prendre plaisir aux discours des flatteurs comme des citoyens godiches
Quand les députés des nations unies voulaient vous faire avaler des bourdes
Ils vous appelaient d’abord le peuple couronné de violettes
En entendant « couronné » vous vous tortilliez sur vos fesses
Puis on vous parlait de « la brillante civilisation d’Athènes »
On obtenait ce qu’on voulait grâce à « brillante » comme la sardine elle-même…
Votre Poète a montré aux alliés ce qu’est la Démocratie…
Le meilleur des poètes n’a pas eu peur
De tenir le langage de la justice à son pays

TT 113 Les Nuées

Choisis moi la raison jeunot
Tu apprendras à ne pas aller aux bains publics
A rougir des petits actes honteux
A céder ta place aux vieillards
Quand ils sont proches de toi
A ne pas être grossier envers tes parents…
A ne pas recevoir de trognon lancé par une put’
Qui te perdrait de réputation…
Tu n’appelleras pas ton père vieux portrait…
Tu ne débiteras pas de bêtises à la mode…
Tu prendras ta course au stade où sont les oliviers sacrés
Couronné de roseau léger avec un gentil copain de ton âge
Parfumé de muguet…
Le printemps dans ton coeur
A l’heure où le platane murmure avec l’orme

TT 112

Il y a du bon ! La paix a du bon
Du bon pour les fèves et les oignons
Je n’aime pas qu’on se tabasse
J’aime m’asseoir au coin du feu
Avec de bons potes bien boire
Flamber les bûches les plus sèches
Mettre la noisette à griller
Caresser ma femme à la toilette
– – –
Nous nous réunissons dans la grotte profonde
Trois vieux frères qui aiment bien boire
En l’honneur du dieu gentil qui donne la pluie…
Lorsqu’arrive le beau temps
De la cigale aux chansons douces
Je suis heureux d’inspecter mes plants
De savoir s’il poussent et murissent
Eux dont le ceps est précoce
La figue amie devient bien grosse
Une grosse gourmandise

TT 111

Hommes mortels à la nature obscure
Semblables à la feuille petits êtres sans pouvoir
Modelés avec de la boue
Images pareilles à des ombres
Ephémères sans ailes
Frères des rêves
Ecoutez les immortels
Que vous connaissiez votre nature
Celle des oiseaux
La genèse du vide et de l’enfer

Au commencement étaient la nuit et la confusion
Le noir Erèbe et le Tartare sans fin
Il n’y avait pas la terre ni l’air ni le ciel
Dans l’Erèbe au vaste sein la nuit aux ailes noires
Pondit le premier jour un oeuf sans germe
Les saisons passèrent l’enfant du désir en naquit
Ce fut l’amour
L’amour aux ailes étincelantes
Semblable aux tourbillons du vent
Epousa une nuit la confusion ailée
Au fond du Tartare géant
Et de là lointainement est née notre race immortelle…
Les mortels doivent mille biens aux oiseaux
Nous leur ordonnons de semer quand la grue
En criant émigre vers l’Afrique…
L’hirondelle annonce le moment
Où il faut vendre le manteau de laine
Et en acheter un de demi-saison…
Le présage est cygne et signe…
– – –
Si vous croyez nos divinités
Nous serons muse et augures
Nous dirons les saisons et les vents…
Un dieu trône dans les nuées
Nous sommes présents dans vos maisons…
Nous vous donnerons dans le désordre
L’or la santé la jeunesse la vie
La paix le rire la danse la fête
Et le lait de poule en prime !
Vous serez tellement comblés
Que vous en aurez par dessus la tête