RG 71

Je danse sur la fougère
On ne m’aime guère
je suis nu et modeste
Je sors de la fontaine
Je suis le vrai le vrai de vrai

Ma première priorité : je protège l’églantier
Puis je frissonne avec la tempête
Je supporte le soleil sur ma tête
je crains toujours qu’il ne soit trop tard
Je suis rose de chez les roses

Je viens de loin
Puis de tout près sans qu’on y pense
Je suis le désordre immense
Je traine les parfums de la rose et du lilas
On vit pour moi
On meurt pour me plaire
Je suis l’amour des amoureux

RG 70

Brouillard et lumière
Matin et soir
Nuage miroir
Je me penche sur la terre
J’aimerais bien être peuplé
De fleurs et de branches
De mots de sentiments
Je voudrais m’enivrer d’un ruisseau
Je voudrais vivre moi nuage
La souffrance de l’amour est charmante
Elle est fatale
Dès que le paysage monte à son coeur aérien
Le nuage passe
Un autre arrive
Chanson de nuage

RG 69

Les chansons ont leurs mystères
Au soleil de juin
Dans un jeune jardin ou un vieux parc
On peut m’apercevoir
Il suffit d’un rien
Un silence après un récit
Un clair de lune
Un gosier leste
Un frisson au bout d’une chanson
Un clair des étoiles
Au coin du bois
Un point d’interrogation
Et je reste
Un écho qui répond trop bien
Et je pars

RG 68

Le silence est-il une chanson ?
Le petit dieu pâlot du silence
Vivait au palais de la destinée
Les bruits du monde
Le combat la danse le festin
Le poursuivaient dans son lointain
Le petit dieu voyeur disait :
« Quand tout est vain
Comment ne pas préférer le silence ? »
Le petit dieu portant le masque de la mélancolie
Parcourut le monde et ses villes
A la recherche de l’éloquence
Qui ne vaut pas le silence

RG 67

Voici une belle chanson du monde :
Le temps était parfait Jupin eut une idée
Il déclara aux humains avec solennité :
« Le monde est votre héritage
Je vous le donne Faites-en un juste partage »
Le partage fut effectué en toute fraternité
Le laboureur aux mains calleuses prit la terre
Le chasseur prit les plaines les bois les ravins
Le pêcheur prit les mers les lacs les rivières
Le buveur prit les vignobles et les grappes de vin
Malheureusement le vil usurier prit l’or
Le roi barricada les villes
Par bonheur le peintre prit l’arc-en -ciel
Les amants eurent les oiseaux
Et les fleurs printanières
Chacun était heureux pour autant qu’un humain
Puisse être heureux
L’un fou l’autre sage
Le poète se présenta en retard
Jupin fronça le sourcil :
« Où étais-tu ? «  » Dans un nuage… »
« Bon partageons notre ciel .. »

AP 30

Il était une fois un roi de Thulé
Il fut fidèle jusqu’au tombeau
Il reçut à la mort de sa belle
Une coupe d’or ciselé
Qui ne le quitta guère
Dans les fêtes les plus légères
Une larme tendre et joyeuse
Humectait ses yeux à la vue
De la coupe si chère
Ce prince au bord de la mort
Légue tous ses biens dont son or
Sauf la coupe
Qu’à la main il conserve toujours
Il convoque à sa table royale
Ses barons et ses pairs
Dans son château baigné des mers
En vieux buveur il s’avance
La coupe en main sur un balcon
Il boit puis lance dans les flots
La coupe sacrée
Elle tourne dans l’eau qui bouillonne
Les flots furieux l’engloutissent
Le vieillard pâlit et frissonne
Il ne boira plus

AP 29 Marguerite

Je ne suis pas une dame je ne suis pas jolie
Je suis seule et souhaite le rester

J’aimerais bien savoir qui était le jeune seigneur
De ce matin
Il a un noble regard
Il est sûrement de bonne maison
J’apprécie son large front

L’air ici est étouffant
Pourtant il ne fait pas chaud dehors
Je me sens vaguement je ne sais comment
Stupidement je souhaiterais
Que ma mère ne revint pas à la maison
Je suis pleine de frissons
Je m’effraye follement

Je ne connais pas cette cassette
Que fait-elle ici ?
Que recèle-t-elle ?
Quoi ? Une parure digne d’une reine !
Je voudrais tant qu’elle soit à moi
Essayons-la devant le miroir
Qu’elle est belle ! Que je suis belle !
Parée de cette parure !
A quoi sert la beauté
En cas de pauvreté !
Si je suis louée c’est presque par pitié

Haïku

Profond c’est profond
Les gouffres dans les montagnes vertes
Ils sont bleus

On peut labourer le champ
Les nuages s’en sont allés
Vers d’autres champs

Est-ce le printemps ?
Ce n’est pas la saison
La colline n’a pas de nom

Haïku

Ces montagnes-là
Que mon père a eues devant les yeux
Dans l’hiver isolé

Illusions !
Un bateau au large
Un chat sur la plage !

Rien ne se passe
Les lumières sont immobiles
La neige a cessé de tomber

TT 98 Héraklès

Oh Ma jeunesse chérie !
Mais un lourd rocher
Pèse sur mon front la vieillesse
Elle abaisse sa nuit
Sur mes pauvres yeux qu’elle éteint
Je ne changerais certes pas
Pour l’Asie ses rois et leurs richesses
Leurs palais remplis d’or
Ton enchantement Jeunesse
Toi si belle dans la richesse
Et plus belle encor dans la gêne
Je garde toute ma haine
Aux tourments noirs de la vieillesse
Qu’elle disparaisse dans les flots de mer !
Pourquoi faut-il que dans nos maisons
Dans nos villes réside la vieillesse
Emportée aux vents qui l’amènent
Si les dieux valaient les hommes
S’ils étaient prudence et sagesse
Le sceau d’une double jeunesse
Marquerait les bonnes âmes
Les morts renaitraient au soleil
A sa sublime clarté ils revivraient
D’autres beaux jours
Les méchants n’auraient qu’une fois à vivre
Ainsi les fauteurs de maux
Seraient distingués des élus
Ainsi savent voir les matelots
Les étoiles dans la nuée